L'extraordinaire voyage de

Tommy Ardluck

Conte

Prélude : Il était une fois...

Il était une fois, dans la mare trouble de l’imagination humaine, sur le plateau incertain des fantaisies de l’esprit, dans les méandres d’un univers étrange, une planète. Cette planète était ni trop grosse, ni trop petite, de forme sphérique comme la norme l’exige et, qui plus est, habitée par des êtres humains – ainsi que multitudes d’autres créatures, mais le préciser n’apporterait nulle avancée au récit.

Il était une fois, sur cette planète banalement stellaire où cohabitaient ciel, terre et mer comme il est de bon ton d’en respecter le format, un petit point noir dans l’immensité céleste. Or, en y regardant de plus près, ce grain de beauté aérien s’avérait n’être en fait qu’une simple montgolfière. Une montgolfière d’une simplicité étouffante puisque celle-ci n’était haute que de trois cent soixante pouces de Prusse – ce qui n'a pas l'air, mais qui fait beaucoup –, droite telle une tour volante et composée de multitudes d'étages distincts.

Il était une fois, à bord de cette montgolfière, à l’étage le plus bas que celle-ci ait pu abriter, une famille : la famille Ardluck.

Il était une fois – décidément –, à l’intérieur de cette famille, assis seul dans un coin de la nacelle, un petit garçon d’à peine une douzaine d’années, aux caractéristiques physiques et intellectuelles fort limitées et doué d’une normalité en apparence plutôt décevante – ce qui est le minimum syndical quand on est héros de conte, convenons-en. Ce garçon se prénommait Tommy Ardluck.

Chapitre 1 : Comment Tommy se demanda « pourquoi » et débuta son extraordinaire voyage

Une douce brise caressait les nuages blancs sur le fond bleu du ciel. Seul, dans son coin, assis à même le sol contre la cloison en bois de la plate-forme, Tommy les regardait passer, imposants, à la manière d'énormes navires célestes laiteux. Rêveur, il se laissait porter par l’oisiveté, profitait de sentir l’air frais sur son visage et pensait mélancoliquement à ce que serait la vie s'il restait comme cela, à demi allongé sur une nacelle crasseuse d’une machine volante d’où la terre n’était même pas visible.

« Tommy ! Arrête de flâner et viens laver le pont ! C’est une vraie porcherie de ce côté-là ! »

Tandis que ses imaginations s'écroulaient lentement tel un château de cartes au ralenti, péniblement, il se leva et alla chercher le balai dans un placard en bois.

« Et bouge-toi un peu, Tom' ! A trop regarder les oiseaux, tu oublies de faire correctement ton boulot !»

Pressant très légèrement l’allure, balai en main, il se dirigea vers son père, Yannick, qui lui hurlait dessus depuis un moment.

« Mais pourquoi tu viens me voir ? Tu vois pas où il faut balayer ? T’es obligé de me demander ce que tu dois faire ? Empoté va ! »

Tommy regarda une dernière fois le ciel si bleu et, sans plaisir – voire à regret –, se mit à scruter le sol tout en balayant, à la recherche des poussières et de leurs avatars. Sur le pont, son père remuait les bûches enflammées à l'aide d'un pic en fer tandis que Clément, l'aîné, actionnait à lui tout seul l'énorme soufflet afin d’oxygéner le feu. De grosses larmes de sueur gouttaient le long de son torse musclé, tant dues à l'effort qu'à la chaleur insoutenable dégagée par le brasier. Alexis, son second grand frère, attendaient impatiemment, peut-être anxieusement, la nouvelle livraison de bois qui tardait à venir. Il faut dire que la nuit n'avait pas été de tout repos : une forte tempête s'était défoulée, rabattant l'âtre, l’éteignant presque. Yannick avait réussi à sauver la situation mais le stock de bûches était vide. Pendant ce temps-là, Sarah, la grande sœur mystérieuse – car un conte sans grande sœur mystérieuse n'est pas vraiment un conte –, était à l’étage du dessus en train d’aider les cuisiniers à préparer la nourriture pour les habitants de la montgolfière. En effet, seule femme dans une famille de mâles, elle était jugée dispensable, voire impropre, au travail dur – donc masculin – que représentait l'entretien du feu. Après tout, cuisiner lui convenait tellement mieux. Et puis, les cuisiniers, qui étaient sans cesse en sous-effectif, ne pouvait qu'apprécier cette main-d’œuvre supplémentaire. Si ce travail convenait à Sarah ? A vrai dire, tout le monde s'en fichait un peu – peut-être même Sarah la première.

« Les bûches sont arrivées, cria Alexis de sa voix tonitruante.

– Tommy, appela Yannick. Va l’aider à décharger la cargaison ! »

Le concerné s’exécuta et alla prêter main forte à son frère qui transvasait déjà les bûches du treuil à la réserve. Et, alors qu'il tenait une grosse bûche dans les mains, une vision lui vint soudainement – parce qu'il faut savoir que les visions ne se commandent pas et que, par conséquent, elles viennent et repartent que vous ayez une grosse bûche dans les mains ou non. Il leva les yeux au ciel. Par un mécanisme inconnu de l’intelligence humaine, le bleu céleste pénétra dans une zone spécifique de son cerveau, attisant en lui une envie. En fait, c’était plus que cela. C'était beaucoup plus que cela : un désir passionné qui le rongeait et le fascinait, tout au fond de son petit être. Au fur et à mesure qu'il fixait le ciel, le processus s'achevait et s'ancrait en lui, et bientôt, il ne fit plus attention ni aux cris de ses frères ni à ceux de son père lui ordonnant vivement de se remettre au travail. Il était comme bloqué devant l’immensité céleste, et ce bleu – si pur ! –, cet azur si beau, si harmonieusement dressé, lui faisait l’effet d’une bonne tonne de C4 dans son thalamus. Alors, il se débloqua, se tourna vers ses aînés et, d’un air enjoué, presque ridiculement stupide, il demanda : « Pourquoi le ciel est bleu ? »

Il y eut un silence. Tout le monde sur la nacelle s’était arrêté et tous les regards convergeaient maintenant vers Tommy qui, pour une fois, ne se sentait nullement impressionné.

« Pardon, s'étonna Alexis.

– J’ai dit, ''Pourquoi le ciel est bleu''.

– Tu te fiches de nous ou quoi, Tom', explosa son père.

– C’est vrai ça, qu'est-ce qu'il te prend, approuva Clément.

– Non, je veux juste savoir pourquoi le ciel est bleu. Où est le mal ?

– C’est qu’on a un peu autre chose à faire que de se poser des questions existentielles, lui dit Alexis avec un ton calme, presque inhabituel.

– Donc tu ne sais pas.

– Aller, remets-toi au travail, Tom', lui dit Yannick d’une voix beaucoup trop douce. Le feu n’attend pas...

– Et vous ne vous êtes jamais posé la question ?

– A vrai dire, on s'en fiche totalement, comme te l’a fait remarquer Alexis, s'énerva Clément avec une rage propre au frère vil et viril.

– Eh bien je pense que vous avez tort...

– Bon, on va faire simplement, intervint Yannick. C'est vraiment ce que tu veux, Tom' ? Savoir pourquoi le ciel est bleu ?

– Oui, c'est vraiment ce que je veux.

– Alors, vas-y !

– Comment ?

– Tu as bien compris : vas-y ! Va-t’en ! Va aller poser ta question et, surtout, ne reviens que quand tu auras ta réponse. Je ne veux pas te voir plus longtemps ici ! De toute manière, tu ne fais que rêvasser et être maladroit, ça nous fera des vacances ! »

Il y eut un temps de silence – car il faut bien cristalliser la tension dramatique. Les frères étaient à cran, mais Tommy, lui, n'était que sérénité et confiance et c’est sans hésitation qu’il retourna dans la chambre, rassembla ses affaires dans un baluchon et se dirigea vers l’échelle conduisant à l’étage du dessus. « Au revoir » furent ses dernières paroles avant de monter.



*



En ouvrant la trappe menant à l’étage du dessus, Tommy fut délicieusement surpris par la forte fragrance de nourriture qui pénétra ses narines et vint chatouiller une zone sensible à laquelle son estomac répliqua par un grognement. En jetant un œil autour de lui, il découvrit les cuisines de la montgolfière : il y avait, comme sur son étage natal, des compartiments aux extrémités de la nacelle qui accueillaient dortoir, salle de bain et toilette. La pièce centrale, qui occupait la majeure partie de l'espace, était aménagée de sorte que les plaques de cuisson et les fours soient au centre, tandis qu'éviers et ustensiles de cuisines prenaient place sur les côtés. Au milieu de cette grande salle s'affairaient deux personnes en tabliers blancs, apparemment imperturbables.

« Tommy, s’écria une voix féminine dans son dos. »

Il se retourna et reconnut Sarah, elle aussi en tablier de cuisine, arborant une mine interrogative.

« Qu’est-ce que tu fais là, lui demanda-t-elle. Papa t'a envoyé ? Tu tombes à pic, on est complètement débordés ! »

Sans lui laisser le temps de répondre, elle l'entraîna vers une table où trônait un plat grandiose. Tommy n'en avait jamais vu de tel : des fines tranches de saumon d'Alsace, de tomate et de mozzarella étaient disposées en cercles concentriques afin de former une cocarde tricolore, le tout sur un plat d'argent poli. Sarah le recouvrit d'un couvercle de la même matière en forme de demi-sphère et le tendit à Tommy.

« Tiens, apporte ça jusqu'au treuil pendant que je prépare nos repas. Et fais bien attention surtout à ne pas le renverser, c’est un plat demandant un travail long et minutieux. »

Appliqué, Tommy le prit à deux mains et se dirigea vers une petite ouverture en bois. Il ouvrit la trappe et posa le plat sur la plate-forme.

« Quel étage, demanda-t-il.

– Le dernier. »

Il referma la trappe et appuya sur le bouton le plus haut. Instantanément, un bruit de frottements résonna, suivi du susurrement de la courroie. En revenant vers sa sœur, il la découvrit en train de préparer des sandwichs. Leurs sandwichs.

« Pourquoi vous êtes toujours débordés, ici, demanda-t-il. »

Tout en finissant de couper les pains, Sarah lui montra les deux personnes occupées à cuisiner.

« Tu vois les cuistots là-bas ? C'est Sopa et Pipa, elles sont mariées. Normalement, la chef Acta les aide, mais elle se fait vieille et elle ne peut pas s'empêcher de dormir.

– Et l'absence d'une seule personne bouleverse à ce point leur travail ?

– La chef Acta est un livre de cuisine à elle toute seule. Elle vit pour la cuisine. Sa présence ou non change tout. »

Sarah avait fini les sandwichs. Elle les emballa dans un baluchon et se dirigea vers l'échelle.

« Tu viens, lui dit-elle. »

Tommy la suivit jusqu'à la trappe, mais, au moment où elle allait descendre, il finit par lui avouer :

« Je ne viens pas avec toi...

– Quoi, s'écria-t-elle. Mais pourquoi ?

– Parce que je n'ai pas envie, et ça me semble normal de ne pas faire ce que l'on ne veut pas faire.

– Mais, et ta famille ? T'y as pensé ?

– Je ne fais que ça, d'y penser ! Et c'est bien pour ça que je m'en vais...

– T'as prévenu Papa, au moins ?

– C'est lui qui m'a demandé de partir... »

Sarah fronça les sourcils. Visiblement, elle ne comprenait pas.

« Mais pourquoi, demanda-t-elle.

– Oh, trois fois rien... Une histoire de ciel, de bleu et de pourquoi... Et puis j'en ai marre de devoir me justifier. Je ne viens pas, et puis c'est tout !... »

Sarah se tut, fixa son frère quelques instants sans rien dire, puis le serra dans ses bras avant de murmurer :

« Au revoir, frangin. ».

Au moment de s'en aller, elle déballa son baluchon et lui tendit un des sandwichs.

« Tiens, c'est le tien, lui dit-elle.

– Merci. »

Puis, sa sœur disparut derrière la trappe et Tommy, pour la première fois de sa vie, se retrouvait séparé complètement de sa famille. Il était seul face à lui-même... Enfin, presque.

« Moi je trouve la question relativement inintéressante et dénuée de sens, admit Sopa qui avait écouté, d'une oreille distraite et discrète, la conversation. Quitter les siens pour une raison aussi futile, c'est complètement égoïste et irrationnel. Moi aussi je voudrais partir à l'aventure. Dans ce cas-là, je n'ai qu'à me demander pourquoi mon tablier est blanc ou pourquoi mon gigot est chaud, et c'est bon, j'ai mon prétexte...

– C'est beaucoup trop simple. Ton tablier est blanc car ses tisseurs l’ont voulu ainsi et car ton expérience en la cuisine te permet de le garder assez propre pour ne pas le ternir. La question concernant ton gigot me paraît tout aussi simple puisque tu l’as mis dans ton four en connaissance de sa fonction de cuisson. Tu es donc l’auteur, ainsi que le four – si je puis dire –, de la chaleur que dégage ton gigot…

– Ce n'était que des exemples. Évidemment que mes questions ne sont pas de même nature que les tiennes, mais ça ne rend pas plus honorable ta fugue.

– Bien sûr que si, puisque, pour trouver la réponse, je dois voyager, contrairement à tes questions auxquelles j'ai déjà répondu. A moins, peut-être, que tu ne saches pourquoi le ciel est bleu... Auquel cas, mon aventure s'arrête là.

– J'ai bien peur de ne pas savoir.

– Alors je dois continuer.

– Si ce n'est que ça, alors moi aussi, je vais en trouver, des questions compliquées. C'est tout de suite moins dur que de se lever tôt tous les matins pour que tout le monde puisse s'empiffrer à bonne heure...

– Ça ne marche pas comme ça...

– Tiens, par exemple, qu'est-ce que tu penses du sens de la vie ?

– Pardon ?

– Quel est le sens de la vie ? Ou, attends... Encore mieux ! Est-ce que Dieu existe ?

– Mais non, ça ne marche pas comme ça...

– Avec ce genre de questions, je suis sûre d'aller loin, plus loin encore que toi et ta question ridicule.

– Mais je ne l'ai pas choisie. C'est la question qui est venue à moi.

– Oh, bah, ça, je peux bien le prétendre aussi. Regarde... »

Alors, soudainement, Sopa ferma les yeux, leva la tête vers le ciel et poussa des gémissements.

« Voilà, j'ai eu une vision, conclut-elle. Je dois partir pour aller comprendre pourquoi les cochons sont roses.

– C'est pas drôle.

– Moi, je trouve ça hilarant.

– Si je vous le dis que j'ai eu une vision, vous pouvez bien me croire, non ?

– Mais moi aussi, j'en ai eu une de vision !

– Arrête de te moquer de lui, intervint Pipa. Tu vois bien que ce n'est encore qu'un gosse avec plein d'étoiles dans les yeux.

– Et alors ?

– Toi, tu as déjà été gosse. C'est fini, maintenant, tu es adulte. Tu ne peux plus te permettre d'avoir des visions, de te poser des questions existentielles toutes candides et de partir dans des quêtes de contes pour enfants...

– Mais, c'est pas drôle ! Moi aussi, j'aurais voulu avoir une vision et partir... C'est jamais sur moi que ça tombe...

– Être héros de conte, ça ne se choisit pas.

– Eh bien, je trouve que c'est pas juste.

– En attendant, c'est comme ça.

– On pourrait au moins laisser sa chance à tout le monde... Faire passer une annonce, récolter des CV ou des lettres de motivation, organiser des entretiens... Je suis sûre que je serais un meilleur héros de conte que ce mioche !

– Il n'y a pas meilleur héros de conte qu'un mioche, justement. »

Agacée, la cuisinière se retourna et s'en alla vers son four en grommelant.

« J'imagine que vous ne savez pas non plus pourquoi le ciel est bleu, demanda Tommy à Pipa.

– Non, je ne le sais pas.

– J'imagine qu'il faut que je monte à l'étage supérieur, alors...

– J'imagine aussi. »

Alors, traînant la patte, il se dirigea de nouveau vers l'échelle. Il posa son pied sur le premier échelon.

« C'est la première fois que je vais si loin, confessa-t-il.

– Ça peut paraître dur au début, mais tu verras, il n'y a rien de mieux que les voyages pour former la jeunesse, le réconforta Pipa.

– Si vous le dites... »

Et puis, Tommy se décida et grimpa jusqu'au prochain étage, inquiet et curieux à la fois. C'était le début d'un extraordinaire voyage.

Chapitre 2 : Comment Tommy fit la rencontre d'un bouseux et découvrit les joies de l'agriculture optimisée

La trappe s’ouvrit, laissant apparaître la tête, puis le corps frêle de Tommy. Regardant autour de lui, il constata qu’il avait émergé au beau milieu de ce qui semblait être une grange et que deux imposantes rangées d’animaux l’entouraient.

Enfin… La grange n’était en fait qu’une vulgaire petite salle mal éclairée et les animaux, immobiles, étaient sous cloche, le regard mort, le teint maladif. Tommy, qui n’avait jamais vu d’élevages ou de domestications d’animaux, ignorait totalement la raison de cet entassement de mammifères et restait perplexe devant tant de créatures lui étant si peu semblables. Curieux, il s’éloigna et constata bientôt qu’une légère différence était présente entre la partie droite de la grange et sa partie gauche. En fait, l’expression « légère différence » est à atténuer puisque le seul changement – infiniment infime – concernait uniquement le fait que l’élevage de vaches – à droite – laissait place à un élevage de poules – à gauche. Un point commun entre ces deux animaux similaires subsistait : la cloche en verre les retenant dans un état comateux.

Étonné, Tommy se dirigea alors vers ce qui lui semblait être la sortie. Et s'il croyait se diriger vers la sortie, c'est, d'une part, parce que la lumière était plus vive de ce côté, et d'autre part, parce qu’un espace de vide était présent dans le mur de la grange de façon à laisser entrer et sortir toute personne de gabarit normalement humain, ce qui pourrait correspondre plus ou moins bien à la définition d’une porte. La troisième raison – Ô combien dérisoire – est qu’un panneau indiquant « SORTIE » en toutes lettres trônait librement au-dessus de la porte susdite.

Une fois dehors, Tommy découvrit avec surprise un champ, ou plutôt une parcelle de champ, car sa taille ridicule laissait plus penser à une culture de jardin qu’à un openfield américain. Là encore, l’endroit se divisait en deux parties : d’un côté, la culture était plutôt aux céréales, et de l’autre, une culture plus chaotique rappelait le potager de papy avec véritablement de tout, de la tomate au chou de Bruxelles en passant par la courgette, la salade et le saumon d’Alsace.

« Tiens, on a de la visite, on dirait, tonna une voix inconnue derrière Tommy. »

Quand celui-ci se retourna, il découvrit dans son dos – ou plutôt en face de lui puisqu’il s’était retourné – un paysan, que l’on appelle communément et sympathiquement un bouseux, lequel fumait tranquillement sa pipe tout en observant le nouvel arrivant du bout de ses yeux.

« Moi, c’est Nicodème, continua le bouseux, mais tu peux m’appeler Nicodèmou, c’est mon diminutif. »

Tommy se demanda comment un diminutif pouvait comporter une syllabe de plus que le prénom déjà en lui-même – peut-être valait-il mieux appeler cela un prolongatif, ou tout simplement un surnom. Il s’approcha du bouseux en question, serra la main amicale qui lui était tendue et répliqua avec le sourire :

« Enchanté, Nicodèmou. Moi, c’est Tommy, mais tout le monde m’appelle Tommy et c’est très bien comme ça.

– Mais dis-moi plutôt ce que tu viens faire ici. Les visites sont plutôt rares, tu sais.

– Je ne fais que passer. Mon objectif est de comprendre pourquoi le ciel est bleu et je parcours la montgolfière en quête d'une réponse satisfaisante.

– Ah... Pourquoi le ciel est bleu ? C’est une bonne question…

– N’est-ce pas ?

– Je suppose que si la voûte céleste était verte ou marron, on aurait diablement du mal à différencier le ciel de la terre… Et je parle même pas de ces pauvres oiseaux qui, croyant batifoler tranquillement dans les airs, s’écraseraient lamentablement sur le sol, mettant fin à l’espèce, de ce fait…

– Sans vouloir te vexer, c’est un petit peu con, comme réponse. Et, pour preuve, l'océan est bleu et pourtant les poissons ne volent pas et les oiseaux ne nagent pas.

– Il reste, ceci dit, les contre-exemples des poissons volants et des martins-pêcheurs.

– Faut-il réellement que je réponde à ça ?... De toute manière, le ciel est bleu, donc la question ne se pose pas.

– A défaut de pouvoir te donner une réponse satisfaisante, je peux au moins te faire visiter…

– Pourquoi pas.

– Donc, tout d'abord, c'est cette grange qui abrite toute notre production de lait et d’œufs.

– Les œufs que l’on mange et le lait que l’on boit tous les matins proviennent donc de cette salle ?

– Oui, c’est ça.

– Et vous arrivez à alimenter tous les habitants de la montgolfière, tous les jours, avec si peu d’animaux ?

– Il faut croire, Tommy, il faut croire… Enfin, c’est surtout grâce aux découvertes scientifiques qui…

– Et quels sont ces bocaux abritant poules et vaches au regard hagard ?

– …Nous permettent d’accélérer la production normale de lait et d’œufs chez ces animaux.

– Comment est-ce possible ?

– Eh bien, c’est assez simple. Nous commençons par leur injecter un sérum dopant leurs capacités de production. Le problème survient ensuite puisque le sérum a un effet secondaire particulier : l’asthme. Pour éviter que vaches et poules souffrent de ce problème pulmonaire atroce, nous extrayons leurs deux poumons – organes, ma foi, assez inutiles – et sectionnons leurs cordes vocales – ça n’a aucun rapport, mais c’est assez divertissant. Vient alors un autre problème : celui de l’angoisse que les animaux s’infligent car ils n’ont pas l’habitude de produire tant en si peu de temps. Mais dans toute notre bonté – et pour éviter le chaos – nous avons découvert une solution efficace et respectueuse pour l’animal : le baigner dans un liquide relaxant qui annihile automatiquement le stress et l’angoisse. Là, tu vas me dire que c’est cruel car ils ne peuvent plus respirer, ainsi noyés. Eh bien non ! C’est maintenant que je révèle tout notre génie : comment peuvent-ils s’asphyxier sans poumons ? Et hop ! En ayant opéré une ablation, nous faisons d’une pierre deux coups ! Génial, n’est-ce pas ? Enfin bref, voilà comment nous arrivons à répondre à la demande et pourquoi ces chanceux animaux sont retenus derrière des bocaux très épurés…

– Mais c’est horrible !

– Oui, assez, je dois le reconnaître. »

Un silence entre les deux interlocuteurs s’ensuivit, coupé par le « blop-blop » mélodramatique et ininterrompu du liquide relaxant.

« On continue la visite, demanda Nicodèmou d’un air enjoué.

– Ma foi… Après tout, on voyage pour découvrir, n’est-ce pas ? »

– Voici donc, comme tu l’as sûrement deviné, notre production agricole, qu’il s’agisse de céréales ou tout simplement de légumes et de fruits.

– Pas d’ablations avec eux, j’imagine.

– Non, c’est plus simple avec ces braves végétaux. Encore une fois, la recherche en biologie nous permet des miracles. Notre laboratoire a mis au point un super engrais spécial qui améliore grandement la croissance des plantes et nous permet ainsi de satisfaire la demande avec un terrain si petit.

– En combien de temps poussent ces végétaux mutants ?

– Onze heures et six minutes, très exactement.

– Ah…

– Chaque jour, nous replantons des graines noyées dans du super engrais et, chaque jour, nous récoltons le fruit – sans jeu de mot – de leurs bienfaits. Extraordinaire, n’est-ce pas ?

– Plutôt, oui, je dois l'admettre.

– D’ailleurs, c’est l’heure de la récolte. Tu m'excuseras, j’en ai pour quelques secondes… »

Nicodèmou s’élança vers un immense tableau de commande. Il pressa un des boutons, tourna deux manivelles, tira trois leviers et une lame horizontale de la taille du champ sortit de nulle part et vint faucher l’ensemble de la récolte instantanément. Nicodèmou, de nouveau, tira trois boutons, tourna deux manivelles et pressa un levier, ce qui eut comme conséquence de faire mouvoir le sol sur le côté droit de façon à ce que la récolte tombe directement dans un bac placé stratégiquement à ce niveau. Le tout ne dura effectivement que quelques secondes.

« Et voilà, s’écria triomphalement Nicodèmou, en apparence très fier de lui. La récolte d’aujourd’hui est récupérée. Il ne reste plus qu’à la transférer dans le frigo des cuistots et à replanter des graines. »

Il se retourna vers son tableau de commande et, d’un geste vif et précis, tourna successivement deux boutons, pressa et tira une ou trois manivelle(s) et tourna deux leviers. Le bac se retourna à cent quatre-vingts degrés, les vivres chutèrent dans le frigo de l’étage du dessous, et un énorme inséminateur vint planter de nouvelles graines dans la terre épuisée.

« N’est-ce pas fantastique, les miracles de l’agriculture optimisée, s’exclama Nicodèmou.

– Effectivement, assura Tommy. Et que faites-vous de vos journées à part sectionner des cordes vocales et tirer des boutons ?

– Attends, attends ! Tu n’as pas encore tout vu ! D’où provient la viande que tu manges, à ton avis ?

– Étant donné que le mot ''viande'' se rapporte très souvent à un animal quelconque, je dirais qu’elle provient d’un animal quelconque.

– Bingo ! Et pas n’importe quel animal quelconque, mon vieux. Il faut qu’il puisse assurer lui aussi la demande des consommateurs…

– Je crains le pire.

– Mais non ! Allez, viens ! Ça va être rigolo. »

Tommy le suivit dans une salle complètement obscure qui ressemblait à une grotte – peut-être même qu’il s’agissait effectivement d’une grotte, d'ailleurs. Nicodèmou actionna un robinet et une lumière froide s’écoula calmement dans la pièce. C’était une petite salle pouvant tout juste accueillir les deux personnages et comportant, sur chaque côté, une surface lisse et plane dressée verticalement, appelée communément un mur. Devant eux s’étalait une grande vitre permettant de voir l’intérieur de la caverne jouxtant la salle. Nicodèmou ouvrit un autre robinet et une seconde lumière se déversa, à torrent cette fois, dans la caverne d’à côté. Tommy y découvrit un vers de terre géant enchaîné aux parois rocheuses.

« C’est Prométhée, notre vers de terre géant, exalta Nicodèmou.

– C’est quoi comme vers ?

– Un alexandrin.

– Ah… 3,657 mètres, je suppose ?

– Évidemment. Avec une césure séparant les hémistiches, comme il se doit.

– Belle bête. »

Le vers de terre se débattit et rugit durant un court laps de temps, puis finit par se calmer et par s’allonger.

« Pour ce spécimen, expliqua Nicodèmou, nous n’avons pas eu besoin des bienfaits du progrès biologique. Il nous a été ramené directement de l’en-bas et c’est sa forme originelle que tu peux voir.

– Il se peut que vous nous fassiez manger des choses naturelles et saines ? Vraiment ?

– Naturelles, c'est un fait ; saines, je n'irais pas jusque-là...

– Oui, c'est vrai que c'est un peu dégoûtant, quand on y pense... Une sorte de steak à chier, somme toute.

– Pire ! C’est ignoble quand on sait de quoi est constituée sa chair.

– Le plus drôle dans tout ça, c’est qu’on ignore totalement d’où proviennent les aliments que l’on mange. Vous êtes vraiment une bande d’escrocs dégueulasses !

– Heureusement, sinon personne ne mangerait.

– Mais quels sont les avantages de cette chose sur les animaux comestibles ?

– Eh bien, la particularité de cet animal est qu’il reste vivant même si on lui sectionne son corps, puisque c’est un vers de terre. Mieux, il régénère sa chair prélevée, nous permettant ainsi de lui en prendre un peu tous les jours – juste de quoi alimenter les habitants de la montgolfière, bien sûr.

– C’est d’un cruel…

– Mais non. Tu vas voir, c’est marrant ! »

Nicodèmou abaissa un levier et le vers de terre se retrouva séparé d’un bout de sa queue en moins de temps qu’il n’en faut. Ce dernier fut d’abord étonné, puis comprit ce qu'il lui arrivait et se rendormit.

« Tu vois, rien de bien cruel, ajouta Nicodèmou.

– Si tu le dis…

– Mais assez ri, allons donc voir ma famille. Peut-être savent-ils pourquoi le ciel est bleu, et puis, de toute manière, c'est l'heure de manger ! »

Chapitre 3 : Comment Tommy put débattre d'économie et prendre possession d'un haricot Corico

Le bouseux avait effectivement une famille, comme il le prétendait, laquelle comptait cinq membres – dont le bouseux lui-même. Ces membres, encore inconnus de notre jeune héros, étaient assis sur les côtés latéraux de la table. Tommy, quant à lui, en tant qu'invité, était en bout de table, parfaitement en face de Nicodème qui, en chef de famille, se réservait l'autre bout. Une grande baguette était posée au centre, dessinant une ligne de séparation entre les assiettes encore vierges de toute nourriture, et un pot de ce qui devait être de la terrine venait briser cette presque harmonie.

« Comme les règles de la bienséance l'exigent, entama Nicodème de sa voix de crécelle, il faut commencer par présenter tout ce beau monde qui ne se connaît pas encore... »

Comme pour conclure son très court discours, il planta son regard droit dans celui de Tommy et un silence gênant s'installa. Ce dernier ne comprenait pas vraiment ce qu'il se passait et, au fur et à mesure que Nicodème ne clignait aucunement des yeux, il finit par se sentir mal à l'aise. Il détourna le regard avant d'entendre :

« Eh bien, tu ne te présentes pas, Tommy ? C'est toi l'invité, c'est à toi de te présenter en premier. Ne connais-tu donc pas les règles de la bienséance ? »

Le concerné lâcha un « Ah » surpris et poursuivit dans cette voie :

« Eh bien, moi, c'est Tommy... Voilà... Je viens de l'étage du dessous... Voilà... »

Mais malgré cela, Nicodème continuait de lui présenter ses énormes yeux qui continuaient ne pas cligner avec indécence. Un court silence continua encore et Tommy se demanda quelle règle de la bienséance il avait bien pu oublier.

« Parfait, finit par marteler Nicodème. Je pense aussi que l'on peut ajouter ton but – pour éviter de perdre plus de temps, je vais le faire : alors, voici, notre invité est ici dans le but de comprendre pourquoi le ciel est bleu. Est-ce bien cela ?

– C'est ça.

– Parfait ! Passons alors à mes présentations... »

Montrant une grande brune à l'air niais, à sa droite, Nicodème commença :

« Alors, elle, c'est... Elle n'a pas vraiment d'importance ! Disons que c'est ma sœur, ça suffira amplement ! »

Puis, encore à sa droite, proche de Tommy, il poursuivit avec un grand maigre, des lunettes laides sur le nez.

« Lui, c'est Théopompe, mais tout le monde l’appelle Docteur parce que sinon il boude. C’est le scientifique de la famille et accessoirement mon frère cadet. Il passe ses journées dans son labo à nous concocter tous les produits chimiques dont nous avons besoin pour l’agriculture. Tu comprendras donc qu’il est en quelque sorte le pilier de l’équipe, l’indispensable chimiste, le prophète de la modernité – que dis-je ? –, le demi-dieu de la famille ! »

Après cette octave d'intensité, Nicodème se tourna vers sa gauche, l'air renfrogné.

« Les vieux débris, là, nous ont jadis servi de parents mais tu remarqueras que les beaux jours sont passés depuis longtemps pour eux. Ils ne nous sont d’absolument aucune utilité et ne font qu’encombrer l’espace de la maison alors qu’il est bien connu qu’il n’y a pas d’âge pour travailler.

– Pardon, bafouilla Tommy, mais...

– Il suffit, le coupa-t-il tout net. Nous ne pouvons prolonger plus longtemps encore la magnificence de mes stomacaux gargouillis !

– Bien sûr, oui, évidemment, réessaya Tommy, mais... »

Nicodème déboucha alors une bouteille de vin qu'il tenait et se décida à servir tout le monde sans même ressentir le besoin d'écouter son interlocuteur. Il leva ensuite son verre bien haut et dit :

« Mais avant, bien sûr, n'oublions pas les règles de la bienséance. Je voudrais porter un bénédicité...

– Juste, essaya une dernière fois Tommy. »

Mais Nicodème et les autres baissèrent soudainement la tête et fermèrent leurs yeux, comme morts, et sa voix envahit la tablée.

« Seigneur tout puissant, Toi qui est grand maître de la Vie, de l'Univers et du Reste, Toi qui distribue Tes divines Grâces sur la Terre et peut-être également sur d'autres planètes du système solaire – je pense notamment à Mars et à Vénus –, Toi qui fait des trucs vachement cools et divins dans le ciel et même ailleurs, nous nous tournons vers Toi maintenant afin de ne pas Te remercier du repas qui se trouve devant nous. En effet, ce qu'on a, on le doit à nous-mêmes et à notre dur labeur, et certainement pas à un gros glandeur qui fait que pioncer sur un nuage blanc… Tchin Tchin ! »

Et à son frère et à sa sœur de répondre en chœur et avec dévouement :

« Tchin Tchin ! »

Nicodème, qui avait rouvert les yeux, arborait alors un grand sourire. Il se retourna tout soudainement.

« Allez-y, commencez l'entrée ! Je vais chercher le plat de résistance, en attendant. »

Vraisemblablement selon les règles de la bienséance, la terrine se présenta tout naturellement en premier dans les mains de Tommy, lequel se servit généreusement, n'ayant pas l'habitude de manger ce genre de choses. Tout en se tartinant une copieuse tranche de pain, il se tourna vers Théopompe dans le but d'enfin pouvoir livrer ce qu'il avait à dire.

« Excusez-moi, dit-il timidement.

– Je vous excuse, répondit du tac au tac le Docteur sans même le regarder. »

Tommy était là, coi, devant le personnage qui s’enfonçait une énorme tartine dans le gosier.

« C'est à propos de vos parents, voyez-vous, réessaya-t-il.

– Je vois, répondit l'autre difficilement, en mâchonnant sa terrine.

– Ils ne sont pas vraiment, n'est-ce pas ? »

Théopompe s'arrêta de mastiquer soudainement et prit un air outré.

« Comment ? Vous insinuez que mes parents ne sont pas ? Ai-je bien compris ? Vous osez les insulter de la sorte ! »

Tommy fût d'abord effrayé, puis essaya de se justifier en balbutiant :

« Enfin, non, c'est pas ce que je voulais dire...

– Vous n'avez pas dit que mes parents n'étaient pas ?

– Si, mais, je voulais dire... Ce ne sont que des bons faits de paille... Des genres d'épouvantails, n'est-ce pas ? »

Théopompe sembla se calmer. Il s'enfonça dans sa chaise, reprit sa mastication et répondit :

« C'est probable.

– Comment, c'est probable ? Mais c'est un fait avéré, non ? Enfin, il n'y a que des poupées de paille, à ma droite !

– Oui, c'est probable.

– C'est tout ? Vous n'allez tout de même pas me soutenir que des vrais êtres vivants se tiennent à mes côtés ? Je n'y croirai pas...

– Non, et c'est bien pour ça que je dis que c'est probable. Probable ne veut pas dire faux. »

Tommy se tut. Il avait, avec plus ou moins de mal, obtenu une réponse plus ou moins satisfaisante. Toujours est-il qu'il ne comprenait pas le pourquoi du comment d'une telle mascarade. Quel était l'intérêt de mettre à table des pantins de paille et de les présenter comme des membres de la famille ? Perdu dans ses questionnements, Tommy attaquait une deuxième tartine quand son interlocuteur reprit l'offensive, sans prévenir :

« Vous ai-je parlé de la super batterie que j'ai mis au point pas plus tard qu'hier ? »

Le destinataire, plus surpris qu'autre chose, balbutia un vague « non » avant que l'autre ne poursuive de son propre chef :

« Un petit bijou incroyable, capable de tenir des dizaines d'heures pour une taille somme toute réduite... »

Mais le savant fut malheureusement interrompu par l'arrivée de Nicodème, un énorme plat dans les bras. Tout en fixant Tommy avec son sourire forcé, il posa la nourriture sur la table et s'assit.

« Alors, comment trouves-tu notre terrine, lui demanda-t-il.

– Excellente. Mais, je me demandais, pour vos parents...

– Ah... Tu as remarqué ?

– C'est-à-dire que c'est flagrant.

– Oui, c'est vrai.

– Mais, justement, je me demandais pourquoi.

– Pourquoi ? La réponse est assez amusante, en fait. Il faut savoir que cela faisait déjà quelques années qu'ils étaient devenus inutiles, comme je l'ai dit tout à l'heure. Et tu sais ce que c'est, des personnes inutiles, dans une société. C'était un coût en plus, des charges de soins, d'entretien, et j'en passe, qui, au final, ne rimaient à rien, puisque ces parasites ne travaillaient pas et ne nous rapportaient aucune compensation. Même les tâches de rien du tout les décourageaient... J'ai été obligé d'agir, que veux-tu. On ne pouvait pas continuer comme ça avec un déficit aussi net. Alors, dans le souci d'une stabilité économique primordiale et pour compenser les pertes occasionnées, j'ai décidé de les abattre et d'en faire de la nourriture... »

Tommy s'arrêta soudainement de mastiquer, descendit son regard sur sa tartine, le remonta vers Nicodème et eut un haut-le-cœur.

« Ah, maintenant que tu le fais remarquer, ajouta ce dernier, c'est vrai qu'il est fort probable que la terrine soit à base d'eux. »

Tommy recracha alors tout le contenu de sa bouche sur le sol et décida de faire passer son expérience anthropophage en buvant du vin.

« Et tu sais ce qu'on a fait avec leur sang ? »

Et c'est vrai que le vin n'avait pas du tout le goût de vin, au plus grand malheur de Tommy qui, une fois de plus, cracha sur le sol. Il devenait franchement pâle à l'idée de ce que sa langue venait de caresser.

« Qu'est-ce donc que ces manières, s'indigna Nicodème. Et les règles de la bienséance, alors ? Crois-tu que cracher sur le sol de ses hôtes la nourriture offerte par ses hôtes faite à base des parents de ses hôtes soit une conduite digne d'un invité respectueux ?

– Vous mangez vos parents, s'écria le concerné avec écœurement.

– A vrai dire, fit remarquer Théopompe, ce n'est pas une habitude. Ce n'est que la première fois que nous mangeons de nos parents.

– C'est le goût qui te déplaît, demanda le frère aîné.

– Mais non ! C'est juste immoral !

– Absolument pas ! Je vais te dire, moi, ce qui est immoral : c'est le fait d'être un assisté et de représenter un poids pour la société.

– Vous n'êtes que trois !

– Une société commence à deux, intervint Théopompe.

– Et puis, continua Nicodème, ce n'est pas si mal. Le goût ne te déplaisait pas avant que tu apprennes que ce n'était pas de la viande de Prométhée. Et puis, pour une fois qu'on peut tester de nouvelles saveurs...

– Et quel est l'intérêt d'avoir des poupées à l'effigie de vos défunts parents ?

– Le respect, affirma solennellement Théopompe.

– Le respect, c'est important, confirma Nicodème.

– C'est ultra-important, souligna encore son cadet.

– Parce que manger ses parents est un acte tolérable si on leur fabrique des pantins de paille qui leur ressemblent ?

– Tout d'abord, expliqua Nicodème, manger ses parents, dans notre situation, n'est pas un acte tolérable. C'est un acte louable. Eux-mêmes le souhaitaient. Comprends-les : ils se sentaient inutiles ! Et puis, garder leur souvenir à travers des épouvantails, c'est tout de même bien plus important.

– Et puis, s'offusqua Théopompe, vous êtes qui, d'abord, pour nous juger, avec nos traditions et notre culture.

– C'est vrai, ça, soutint son aîné. »

A deux contre un, Tommy ne savait plus quoi répondre. Il avait la sensation d'avoir tort quoi qu'il dise. Sentant son impuissance, Nicodème prit les devants :

« Tu veux un peu de chili con carne ? »

La phrase résonna lentement dans sa tête pendant qu'il se précipitait aux toilettes pour aller vomir. Alors qu'il s'apprêtait à revenir avec plus ou moins d'entrain vers la table, il tomba sur quelque chose d'étrange. Une excroissance douteuse, honteuse, telle une pustule purulente, valsait dans un bocal d'un air guilleret. L’œil de Tommy s'approcha et ses gros doigts s'écartèrent. Une traînée rouge, belle comme une étoile filante, se dessinait dans le liquide verdâtre, lequel tendait légèrement vers le jaunâtre, mais la moisissure devait sûrement y être pour quelque chose.

« Tiens, c'est quoi, ça, demanda Tommy.

– Ah, ça, s'exclama la brune proche de Tommy. C'est rien... Laisse.

– Mais ça doit bien avoir une utilité pour que vous preniez la peine d'y apposer une étiquette avec autant de rouge et de gros caractères... Sans parler du gros cadenas et...

– Oui, mais en fait, c'est normal ! C'est parce que c'est dangereux...

– Ah... ?

– Oui.

– Et pourquoi vous conservez des trucs dangereux ?

– On l'avait complètement oublié...

– Posé en évidence, sur l'étagère du salon ?

– … Et puis, on ne sait jamais...

– On ne sait jamais quoi ?

– Ben, on pourrait encore en avoir besoin.

– Mais besoin pour quoi ?

– Mais je ne sais pas, moi ! Je dis juste ça comme ça !...

– Mais c'est quoi, concrètement ?

– Bon, tu le diras pas à Nicodèmou que je te l'ai dit, hein ? Parce que, normalement, j'ai pas le droit d'en parler...

– Ah ?

– Ce sont des haricots Corico.

– Des haricots quoi ?

– Corico.

– Mais, en quoi c'est dangereux ? »

Alors, furtivement, la fille s'approcha de l'oreille de Tommy pour y glisser un mot murmuré. Il écarquilla les yeux, faisant mine de ne pas avoir compris, mais la brune agita sa tête comme pour confirmer ses propres propos.

« Ce n'est pas possible, s'exclama-t-il.

– Eh bien, apparemment, si...

– Mais comment vous avez récupéré ces trucs ?

– C'est Théopompe et ses recherches... Il s'est trompé, et POUF ! Enfin, ça, c’est la version officielle… Entre nous, je pense qu’il y a de l’intrigue politique derrière tout ça. Et pour preuve, il y avait quelqu’un d’en haut qui était venu, soit disant pour patrouiller… Moi, j’y crois moyennement…

– Et pourquoi vous ne vous en débarrassez pas tout simplement ?

– On y avait pas pensé, en fait... Enfin, moi je m’en fiche, mais je pense que mes frères ont reçu des ordres très précis à ce propos… Moi, je me contente d’ignorer tout ça et je m’en porte très bien.

– Ah. Mais si la personne est déjà...

– Déjà... ?

– Enfin, mettons qu'une personne en ait déjà pris... Si elle en reprend, il se passe quoi ?...

– Ah, ça… Nul ne peut savoir. Et qui voudrait tester ?

– C’est sûr... »

Tommy réfléchit quelques instants, puis revint à la charge :

« Enfin, si vous voulez, moi je peux vous en débarrasser.

– Tu ferais ça ?

– Sans problème ! Je le prends et vous n'en entendrez plus parler !

– Je te dis, moi je suis sûre de rien à ce propos, mais comme ça a l’air d’inquiéter les frangins, t’as qu’à le récupérer. Je ferai mine de ne pas savoir ce qu’il s’est passé.

– Si je peux rendre service. »

Tommy fourra le bocal dans son baluchon, vérifia la fermeture, se redressa et arbora un grand sourire destiné à la sœur de Nicodèmou.

« Je me demandais... Vous qui semblez attachés à l'argent, tout ça... Ça ne vous manque pas trop ? Je veux dire, sur la montgolfière, il n'y a rien de tout ça, et...

– Oh, oui, c'est dur ! Et même si on raconte tant de choses horribles sur l'en-bas, je crois encore que je préférerais y être, plutôt qu'ici. Ici, je veux mourir... »

Elle baissa alors la tête, comme endeuillée, mais reprit très vite :

« Et tu veux savoir c'est quoi le plus dur ? »

Sans même lui laisser le temps de répondre, elle l'entraîna vers une vieille machine ronronnante qui crachait de la lumière par tous les pores de sa peau de plastique et d'inox. Elle s'assit devant et montra à Tommy ce qui s'avérait être des graphiques.

« Tu vois, s'insurgea-t-elle. »

Tommy s'approcha de l'écran et écarquilla les yeux.

« A vrai dire, pas vraiment, répondit-il.

– Mais c'est pourtant évident ! La droite horizontale, là, c'est une courbe !

– Non, c'est une droite horizontale...

– Et justement ! Il est là, le problème !

– Ah ?

– Cette courbe représente l'évolution du PIB de la montgolfière.

– Le PIB ?

– Oui, ce qui me permet d'évaluer ensuite notre taux de croissance économique... Enfin, plutôt de notre non-croissance économique…

– Et c'est ça, le plus dur ?

– Évidement ! Comment peut-on vivre décemment dans un lieu qui a cessé de produire toujours plus ?

– C'est si important que ça, la croissance économique ?

– C'est ce qu’il y a de plus important ! C'est ce qui nous dit si l'on a le droit d'être heureux ou non.

– Ah.

– Alors, évidemment, j'ai essayé de résoudre le problème. Pas besoin d'être un économiste de renom pour comprendre que ça venait de la consommation. Les gens, ici, ont une mentalité particulière : ils ne consomment que ce qui leur est nécessaire. Rends-toi compte !

– Difficilement.

– Comment peut-on vouloir être heureux sans consommer tout et n'importe quoi ?

– C’est une question complexe…

– Enfin... Comme ils sont obligés de consommer de la nourriture pour vivre, j'ai alors eu une idée de génie : greffer à tous les habitants de la montgolfière un deuxième estomac !

– C'est votre truc, ici, les greffes.

– Mais on m'a pas laissé assouvir mon projet... L'ordre venait d'en-haut...

– Il y a tout de même des gens raisonnés ici.

– Donc on est obligé de rester pour toujours dans ce marasme économique écœurant...

– Mais si les gens vivent dans de bonnes conditions, n'est-ce pas le plus important ?

– Alors, oui, j'avoue, des fois je jette des trucs par la fenêtre, histoire de devoir produire plus pour compenser le gâchis, mais ça ne relève que très peu ma courbe...

– Faut-il se fier à un indicateur purement économique – et qui plus est, incomplet ?

– Alors, des fois, je pense à l'en-bas, et je me dis que si je pouvais descendre, je monterais ma propre société et je ferais un chiffre d'affaire hallucinant...

– Pourquoi vouloir à tout prix de la croissance économique si nous avons déjà tout ce qu'il nous faut ? La croissance pour la croissance, ça n'a pas de sens...

– Mais comme c'est impossible, je me dis que j'aimerais mourir... »

Voyant que la discussion ne menait à rien, Tommy décida de mettre fin à ce dialogue de sourd en s'en allant. Peut-être qu'à l'étage supérieur, les gens seraient moins fous... Ou pas.

Chapitre 4 : Comment Tommy rencontra Tomáš et Luboš et qui ils étaient

Tommy poussa la trappe et prit pied sur un sol d’acier. Il regarda autour de lui : l’ambiance était grise. D’habitude, des ouvertures sur l’extérieur assuraient l’apport nécessaire en lumière naturelle, mais là, il faisait sombre et des lanternes reflétaient leurs maigres faisceaux sur les parois d’acier au barbandium. Tout était gris, tout était noir, tout était laid, tout sentait mauvais. Au loin, des machines s’activaient dans de grands bruits et avec de grands rejets de vapeur que respiraient les nombreux êtres présents autour. L’étage semblait n'être qu'une grande usine, moche et affreuse à la fois.

« Tomáš, résonna une voix à la droite de Tommy.

– Luboš, répondit une autre à sa gauche. »

Deux hommes de tailles moyennes marchaient l’un vers l’autre, raccourcissant un peu plus à chaque pas la distance que les séparait.

« Que fais-tu là, demanda celui de droite à celui de gauche.

– Eh bien, comme tu le vois, je m’approche de toi. Et toi ?

– La même ! »

Et les deux hommes éclatèrent de rire. Ils parlaient à deux pas de Tommy, sans même l'avoir remarqué, tout en faisant de grands gestes avec leurs deux mains.

« Sinon, j'ai revérifié, reprit Luboš. La mienne est en effet plus grosse que la tienne.

– De beaucoup, demanda Tomáš.

– Oh, non, pas tant que ça. Mais assez pour se remarquer… D'ailleurs, la tienne est beaucoup plus plate, alors que la mienne garde une belle courbe et des formes veineuses.

– Je te l'avais dit, ça... C'est à force d'utilisation, je l'use. Je devrais l'utiliser beaucoup moins.

– Ahah ! Quel prétexte en carton ! C'est pas parce que tu l'utilises trop, je te l'ai déjà dit, c'est parce que tu l'utilises mal. Tu y vas trop fort, trop brusquement. Il faut y aller tranquillement, tendrement, le faire avec amour, et non pas tout dégommer comme un malpropre !

– Ah, parce que Monsieur fait mieux que moi ? Monsieur a des conseils à me donner, peut-être ?

– Oh, le prends pas mal ! C'est pas une honte, tu sais. Rien n'est inné, il faut bien apprendre un jour. Et puis, entre nous, y'a que quelques centimètres de différence entre la tienne et la mienne, rien de bien grave.

– Tu dis ça pour ne pas me gêner...

– Mais non !

– Aller, rends-la moi, maintenant... »

Luboš sortit de sa poche une truelle rouillée et la tendit à son camarade, lequel se précipita dessus pour la ranger aussitôt, sûrement afin que personne ne remarqua la taille ridicule de son outil.

« Au fait, reprit Luboš, tu ne sais pas où est MiChell, par hasard ?

– Si, elle est là. Et puis, tu ne devrais pas dire ''par hasard''. Comment veux-tu que je sache où est MiChell ''par hasard'' ? Je le sais ou pas, et le hasard n’y est pour rien.

– De toute façon, tu sais où elle est, hasard ou pas.

– C’est ce que je viens de dire ! Alors, elle est où ?

– Là. »

Tommy se sentait un peu oublié au milieu de toutes ces crétineries, d'autant que les deux camarades discutaient sous son nez sans même faire attention à lui – à Tommy, pas au nez.

« Excusez-moi, demanda-t-il afin qu’on cesse de l’ignorer. Sauriez-vous pourquoi le ciel est bleu ?

– En quoi cela concerne MiChell, s’énerva Luboš.

– C’est vrai ça, et pourquoi le ciel serait bleu ''par hasard'', renchérit Tomáš. »

Tommy se décourageait déjà. La discussion s’annonçait longue avec eux… Très longue.

« Mais qui est cette MiChell, demanda-t-il, perdu.

– Qu’est-ce que tu veux que j’en sache, lui répondit Luboš.

– Oui, que veux-tu qu’il en sache, renchérit Tomáš. Et d’ailleurs, je te retourne la question.

– Mais, vous venez d’en parler à l’instant, rappela Tommy.

– Ce n’est pas une raison, argumenta Luboš. Est-ce que je te demande qui est MiChell, moi ?

– Tomáš vient de me le demander…

– Attends… Comment tu connais mon prénom ?

– C’est vrai, ça, on ne s’est pas encore présentés, ajouta Luboš.

– Je vous ai entendu le dire juste avant, soupira Tommy.

– Tu nous espionnais, s’indigna Luboš.

– Comment, le rejoint Tomáš.

– Non, pas du tout, se justifia Tommy. Je suis arrivé un peu avant votre discussion, c’est tout…

– Le petit salopard, souffla Tomáš.

– Il a peut-être vu ta truelle, par conséquent, s’excita Luboš.

– Tu voudrais dire qu’il est au courant pour la taille de mon outil… ?

– Mais non, mais non, essaya de les rassurer Tommy. Je n’ai rien vu du tout… D’ailleurs, je ne vous connais pas, hormis vos noms. Ça vous va ?

– Me voilà rassuré, admit Tomáš.

– Mais en fait, s’exclama alors Luboš, t’es qui toi ?

– Tommy Ardluck. Je viens de l’étage le plus bas de la montgolfière et je veux savoir pourquoi le ciel est bleu.

– Je ne sais pas, avoua du tac-au-tac Tomáš.

– Moi non plus, ajouta Luboš. Et, à vrai dire, je m’en fiche d’une manière plus ou moins totale… »

Les deux hommes se taisaient.

« C’est tout, s’étonna Tommy.

– Comment ça, demanda Luboš.

– Eh bien, vous ne savez pas, et puis c’est tout ?

– Que voulais-tu d’autres ?

– Je ne sais pas, moi… Visiter votre étage, par exemple. Quitte à voyager, autant voir du pays, découvrir des choses, comprendre le fonctionnement de la montgolfière et les mœurs de ses habitants…

– Il fallait demander ! »

De nouveau, les deux se taisaient.

« Et donc, s’impatienta Tommy.

– Je te l’ai dit : il faut demander.

– Quoi ?

– Eh bien, tu dois nous demander, répéta Tomáš. C’est pourtant pas compliqué, non ?

– Vous voulez que je vous pose une question alors que vous savez pertinemment quelle est ma question ?

– Exactement !

– Bon, bon… A quoi sert votre étage, alors ?

– Subtile question, observa Luboš en plissant les yeux.

– C’est une usine, exulta Tomáš.

– Mais encore, s’impatienta Tommy.

– C’est pas assez précis, s’étonna Luboš.

– Une usine industrielle, affirma Tomáš avec un sourire niais, persuadé d’avoir dit quelque chose d’intelligent

– Non, non, rectifia Tommy. Je veux dire… Qu’est-ce que vous faites dans l’usine ?

– On travaille, répondit Tomáš de manière expéditive.

– Vous ne pouvez pas être un peu plus précis ? Ça consiste en quoi votre travail ? Quel est votre place dans la montgolfière ? Votre rôle ?

– Quelle montgolfière, s’étonna Luboš. »

C’en était trop… Tommy pensa très fort aux pires injures qu’il connaissait et visualisa toutes les scènes de violence qu’il pourrait faire subir à ces deux abrutis : cela le soulagea grandement.

« Je rigole, admit Luboš, heureux de sa blague. On va te montrer.

– Ah ouais, admit Tomáš avec un sourire béat. On va te montrer ! »



*



« Et voici notre bijou, s'enthousiasma Tomáš. Une petite merveille de la technologie moderne... »

Ils faisaient face à un énorme cube noir rayé de jaune qui grésillait méticuleusement, tel un grand grillon mécanique. Sur un des côtés était collée une affiche représentant une belle fleur bleu foncé, comme une rose, qui tendait vers le noir, et, en-dessous, une succession de caractères rouges indiquaient, à peu de choses près, que l'engin pouvait potentiellement donnait une mort certaine et douloureuse à quiconque s'approchait de trop.

« Et qu'est-ce donc, demanda Tommy, intrigué.

– Ça, expliqua Luboš, c'est notre batterie. Toute l'électricité produite est stockée ici avant d'être envoyée aux différents étages de la montgolfière.

– Parfaitement, approuva Tomáš avec un air fier.

– Donc vous êtes ceux qui fournissent du courant électrique à tout le monde ?

– Parfaitement !

– Mais... Comment produisez-vous l'électricité ? Avec des combustibles fossiles ?

– Sérieusement, s'étonna Luboš. Des combustibles fossiles ? Regarde où on est ? Comment veux-tu trouver du carbone ici ? En creusant, peut-être ?

– Eu creusant, s’esclaffa Tomáš. Quelle naïveté...

– Oh, répliqua Tommy, j'ai rencontré un scientifique à l'étage du dessous capable de choses prodigieuses... Je suis sûr que la synthèse de carbone ne lui fait pas peur..

– Mouais, pensa Luboš. Enfin, ce n'est pas ça. Et puis, d'ailleurs, ça pollue trop...

– Oui, et nous, nous sommes des gens de bien. Nous pensons écologie et développement durable, nous, Monsieur.

– Ah, s'exclama Tommy. Développement durable ? Vous devez avoir une petite centrale nucléaire, alors ?

– Une centrale nucléaire, s'indigna Luboš. Sur la montgolfière ? As-tu songé aux risques que cela représenterait ? Non, c'est trop dangereux...

– Quel inconscient !...

– Bien contrôlé, les risques sont minimes, expliqua Tommy.

– Mais existent quand même, répliqua Luboš. Et puis, où trouverait-on l'uranium ?

– Impensable, répétait Tomáš dans son coin.

– Ah, je vois... Vous avez investi dans les énergies renouvelables. Rien de plus adapté pour la montgolfière !

– Oui, commença Luboš. Mais, non.

– C'est vrai que ça aurait pu être une solution, songea Tomáš. D'autant que c'est propre, comme énergie !

– Enfin, conclut Luboš, ça n'aurait jamais suffi à couvrir la consommation de la montgolfière entière.

– Ah, répéta Tommy, perdu. Mais alors, si vous n'utilisez ni énergies fossiles, ni nucléaires, ni renouvelables, comment produisez-vous de l'électricité ?

– Avec des rhinocéros, exulta Tomáš que le suspens avait aiguisé.

– Des rhinocéros ?

– Oui, des rhinocéros, approuva Luboš. Viens donc par là. »

Les deux camarades entraînèrent Tommy vers la zone d'activité proprement dite. De loin, à travers le brouillard d'obscurité, transpercé de-ci de-là par des rais d'une lumière crasseuse, l'on pouvait apercevoir des formes floues, des silhouettes vaporeuses. Il y avait, de fait, comme un orchestre de fins grincements et de tambourinements latents. Les formes s'activaient en de vibrantes étincelles et, plus Tommy s'approchait, plus elles s'ancraient dans la réalité. Les fins grincements devinrent des crécelles et les tambourinements des djembés fougueux. Puis, les vagues ombres laissèrent la place aux rhinocéros promis, galopant de toutes leurs forces dans des roues.

« Ah ouais, quand vous parliez de rhinocéros, c'était pas une métaphore, constata Tommy.

– Ça aurait été une drôle de métaphore, tout de même, répliqua Luboš en observant les énormes bestioles.

– Et donc, c'est eux qui produisent l'électricité de la montgolfière ?

– Eux, eux, c'est un bien grand mot, intervint Tomáš. C'est nous qu'on encadre, c'est nous qu'on gestionne, tout ça, quand même !...

– C'est un peu comme des hamsters, tu sais, expliqua Luboš. On les met dans des roues et on laisse courir.

– Mais pourquoi des rhinocéros, demanda Tommy.

– Et pourquoi pas, répondit Tomáš.

– Eh bien, tu es conscient qu'avec des hamsters, on aurait eu un sacré mal à créer assez d'énergie, argumenta Luboš.

– A moins d'avoir une armée de hamsters, médita Tomáš.

– Oui, d'accord, les hamsters, c'est pas ça, approuva Tommy. Mais pourquoi pas des chevaux, ou je ne sais quel autre animal plus normal ? Parce que des rhinocéros...

– Des rhinocéros, quoi, s'énerva Tomáš.

– Oui, c'est vrai, ça, continua Luboš. C'est quoi des animaux normaux, alors, pour toi ? C'est quoi ce spécisme primaire ?

– Non, c'est pas ça, s'excusa Tommy. C'est juste que...

– Que quoi, coupa Tomáš.

– Ben que c'est un peu atypique, comme animal.

– Exotique, tu veux dire, corrigea Luboš.

– Oui, c'est ce que je dis. C'est vraiment tout ce que vous avez pu trouver ?

– Oh, non, répondit Luboš. Ça aurait aussi pu être des chevaux, des lamas ou encore des saumons d'Alsace...

– C'est juste qu'on avait envie de rhinocéros, pouffa Tomáš.

– Vous aviez envie de rhinocéros, répéta Tommy, perplexe.

– Oui, expliqua Luboš. En fait, Tomáš a fait un rêve dans lequel il se voyait chevauchant un rhinocéros robotique, une mitraillette dans la main et un chapeau d'explorateur sur la tête.

– Et c'est pourquoi vous avez choisi de mettre des rhinocéros dans des roues ?

– Faut avouer que c'est classe, quand même s’immisça Tomáš. »

Et puis, le doute vint titiller Tommy. Ils avaient voulu des rhinocéros parce que Tomáš avait rêvé de rhinocéros robotiques. Et ce bruit de crécelle. Et ces étincelles. Tommy s'approcha d'une des roues pour en avoir le cœur net. Le rhinocéros était géant. Il devait au moins faire quatre fois la largeur d'un être humain normalement constitué et deux fois sa taille. Sa carapace luisait doucement et ses épaules renvoyaient des jets de lumières fades. Des étincelles crépitaient de temps à autre entre les articulations de l'animal tandis que son regard était vide de toute vie.

« Mais ce sont des robots, s'exclama Tommy.

– Je t'avais pas dit que Tomáš avait rêvé de rhinocéros robotiques ?

– Oui, mais tu ne m'avais pas dit que ceux-là étaient robotiques !

– Ça me semblait couler de source... Pourquoi aurait-on utilisé de vrais rhinocéros pour créer de l'énergie ?

– C'est complètement absurde, s'insurgea Tomáš.

– Mais, se défendit Tommy. C'est ce que je me tue à vous faire comprendre depuis tout à l'heure !

– C'est ça, s'exclama Luboš.

– Comme par hasard, ajouta Tomáš.

– Et comment marchent les rhinocéros, alors ?

– Techniquement, ils courent, fit remarquer Luboš.

– Voire ils galopent, renchérit Tomáš.

– Non, corrigea Tommy, je veux dire... Si ce sont des robots, ils doivent bien avoir une source d'énergie pour pouvoir galoper, non ?

– Évidement, s'indigna Tomáš.

– Comment voudrais-tu qu'ils galopent, sinon, s'offusqua Luboš.

– Eh bien, reprit Tommy, quelle est-elle ?

– De quoi, demanda Tomáš.

– Ben, la source d'énergie !

– C'est de l'électricité, affirma Luboš.

– Ma question est donc la suivante : comment ces rhinocéros peuvent produire de l'électricité s'ils en consomment eux-mêmes, et sûrement en grande quantité ?

– Ah... Mais eux ne sont que des intermédiaires.

– Des intermédiaires ?

– Oui, ce ne sont pas eux qui créent directement l'énergie.

– Mais qui crée l'énergie, alors ?

– Des Chinois, jouit Tomáš.

– Des Chinois, répéta Tommy.

– Oui, enfin, techniquement, rectifia Luboš, ce sont plutôt des asiatiques. Parce que, bon, ils ont les yeux bridés, tout ça, mais on est pas vraiment sûr qu'ils soient des Chinois de Chine, tu vois ?

– Et ces Chinois, on peut les voir, demanda Tommy.

– Absolument, répliqua Tomáš.

– Suivez le guide, compléta Luboš. »

Et les trois personnages disparurent de nouveau dans des poussières d'obscurité. Direction : l'usine à Chinois.

Chapitre 5 : Ce que Tommy découvrit dans l'usine à Chinois et comment il en fut horrifié

Un grande demi-sphère en plastique souple était bombée au centre de la pièce. Sa couleur rouge éclaboussait l’obscurité grise omniprésente. Autour, des petits Chinois s'affairaient à tirer un jeu de cordes avec un effort qui paraissait surhumain au vu du degré de fermeture de leurs paupières. Ils étaient une bonne demi-douzaine, divisés en groupe de deux, tirant des cordages parfois dans un sens, parfois dans l'autre. Au-dessus de la demi-sphère bombée était suspendu à l'envers un autre Chinois au crâne énorme et à la chevelure touffue. Son corps faisait un mouvement de va-et-vient perturbant, frottant ainsi sa tignasse contre la surface en plastique rouge.

« C'est ici la première étape de notre production d'électricité, présenta Luboš.

– Ah, répondit Tommy, dubitatif. Je ne m'attendais pas vraiment à ça, je dois l'avouer.

– Et à quoi t'attendais-tu, questionna Tomáš.

– A vrai dire, à tout, sauf à ça. Je ne sais même pas comment fonctionne votre machin...

– Mais c'est extrêmement simple !

– Tu n'as jamais entendu parler de l'électricité statique, demanda Luboš.

– Si, mais je ne vois pas vraiment le rapport, répondit Tommy.

– C'est pourtant pas compliqué ! Regarde. Le gros Chinois, au centre, est suspendu au-dessus d'une surface en plastique. Ses collègues, en-bas, actionnent un ingénieux système de cordages qui le font se mouvoir. Tu suis ? Le mouvement entraîne un frottement entre le crâne chevelu du Chinois et la surface de plastique, comme lorsque tu frottes ta tête contre un ballon de baudruche, par exemple, afin de le charger en électricité statique.

– Et c'est en frottant un Chinois à du plastique que vous fabriquez de l'électricité ?

– Absolument, s'écria Tomáš.

– Mais, c'est...

– C'est quoi, demanda Luboš.

– C'est idiot !

– C'est vrai qu'à première vue, ça peut sembler loufoque...

– Mais ça n'a même aucune raison de marcher !

– Eh bien, il faut croire que si.. »

Tommy fronça les sourcils et se gratta une tempe.

« Mais même, reprit-il. En admettant que tout ceci ait du sens, que vous arriviez effectivement à produire de l'électricité de cette manière, pourquoi des Chinois ? Et pourquoi un ballon de baudruche ? Et pourquoi tout ça ?

– Les Chinois, c'est fun, expliqua Tomáš sur un ton étrangement monotone.

– Oui, c'est vrai qu'ils ont un côté fun avec leurs yeux plissés et leurs petits bras, approuva Luboš. Mais aussi, il faut dire qu'ils représentent une très bonne main-d’œuvre : ils sont facilement exploitables, ils consomment peu, et surtout, on en trouve partout.

– A croire qu'ils se reproduisent ! »

Un hurlement suivi d'un « FLAC » odieux interrompit la conversation. Les autres Chinois s'arrêtèrent un instant pour rire en chœur, puis ils se remirent à la tâche.

« Et c'est quoi, ça, demanda Tommy, indigné.

– Ça, répondit Luboš, c'est le tronçonneur-broyeur. »

Un bras, tel une feuille morte, gisait maintenant sur le sol grisâtre, non-loin de son propriétaire : un autre Chinois, un peu sur le côté, que Tommy n'avait pas remarqué.

« Mais c'est affreux, s'écria-t-il.

– Non, c'est rigolo, contredit Tomáš. »

Le Chinois ramassa son bras inerte et se dirigea vers une porte proche de la machinerie.

« C'est son job, continua Luboš. Il est là pour divertir les autres et je dois dire que le tronçonneur-broyeur est un loisir inépuisable. Et puis, inutile de nous regarder comme ça, on utilise le même. On est pas des barbares.

– Vous utilisez le même, demanda Tommy.

– Oui, le même Chinois.

– Comment ça ?

– Eh bien, c'est toujours lui qui s'occupe du tronçonneur-broyeur. Il se recoud le bras chaque jour pour pouvoir le recouper le lendemain.

– Y'a pas de sot métier, commenta Tomáš.

– Mais non, gémit Tommy. Vous ne comprenez pas ! Ce n'est pas drôle ! Ce n'est pas humain !..

– Ben, si, s'exprima Tomáš.

– C'est même proprement humain, ajouta Luboš.

– Faut arrêter de vouloir à chaque fois rejeter tout le pire de l'humanité vers ailleurs !

– Il a raison. C'est fou comment les choses les plus humaines sont qualifiées d'inhumaines... Tu vois, toi, un saumon d'Alsace tuer ou torturer un de ses pairs pour des raisons aussi futiles que l'appartenance à une communauté quelle qu'elle soit ? Ou même juste pour se divertir ou produire quelque chose, comme c'est notre cas ici ? Bien sûr que non ! Et précisément parce que toutes ces débilités sont humaines, toutes humaines, rien qu'humaines !

– Quel déni ! »

Tommy écarquilla les yeux. C'était eux les bourreaux, eux les ignobles vilains qui exploitaient des Chinois, et c'était eux qui lui faisaient la morale...

« Bref, reprit-il aussitôt pour ne pas s'enliser plus profondément dans cette discussion. Ce que je voulais dire, c'est que c'est parfaitement dégueulasse, et que vous ne semblez même pas ressentir de la culpabilité..

– Ah, parce que c'est à nous de nous sentir coupable, s'énerva Tomáš.

– Et pour qui crois-tu que l'on exploite des Chinois, demanda Luboš.

– Qui consomme l'électricité ?

– Qui profite de leur travail ?

– Mais je n'ai rien demandé à personne, se défendit Tommy. Je ne savais même pas tout cela !

– Même, réprimanda Tomáš.

– C'est un peu facile, ça, continua Luboš. Tu consommes, tu consommes, sans même te demander d'où tout cela vient, et après tu fais ta vierge effarouchée quand tu l'apprends. Ce n'est pourtant plus un secret pour personne depuis longtemps : pour que le consommateur soit roi, il faut que le travailleur soit esclave.

– Mais, se défendit Tommy.

– Il n'y a pas de ''mais'' ! L'ignorance n'est pas une excuse et tu es autant coupable que nous, à la différence près que nous, nous sommes conscients de tout cela et nous sommes honnêtes avec nous-mêmes.

– Ouais, renchérit Tomáš. Tu préférerais ne plus avoir d'électricité, peut-être ? Ça me dégoûte, les hypocrites dans ton genre...

– Mais je n'en savais rien, argumenta Tommy. Je suis innocent !

– Il n'y a pas pire crime que l'innocence, répondit Luboš sur un tonalité sombre. »

C'est à ce moment que la porte s'ouvrit sur le Chinois anciennement blessé. Son bras à couper pendouillait mollement dans le vide et il avançait d'un pas décidé, mais flasque, vers son outil de travail, toujours prêt à répéter l'opération.

« Est-il vraiment utile, demanda Tommy avec dégoût.

– Évidement, répondit Tomáš.

– Garder le moral des troupes, c'est essentiel, renchérit Luboš.

– Et vous, dans tout ça, vous servez à quoi ?

– Moi, répondit Luboš, je gère l'affaire : je commande les nouveaux Chinois, je m'assure de la bonne santé des machineries, je fais en sorte que l'électricité, chaque jour, chaque heure, chaque minute, arrive en quantité suffisante là où il faut.

– Et moi, continua Tomáš, je fouette...

– Pardon ?

– Oui, je suis le contre-maître, en somme. Je motive les troupes et m'assure qu'elles fassent bien ce qu'on leur demande de faire. D'ailleurs, je les vois lambiner !... »

Tomáš sortit un martinet d'on ne sait où – et on ne préfère pas le savoir, d'autant plus quand on sait d'où – et il courut en rugissant vers les Chinois apeurés. Luboš reprit la conversation, bercé par le doux bruissement des lanières en cuirs que l'on agite et des cris asiatiques délicieux :

« Ah ! Sacré Tomáš ! Toujours tout plein de zèle dès qu'il s'agit de fouetter du Chinois !

– Charmant.

– Quoi ? Tu veux qu'on reparle de ta responsabilité dans ces ignominies ?

– Non, non, c'était juste pour dire... Et d'ailleurs, comment se fait-il que celui qui a la tête en bas en ait une si grosse, justement, de tête ?

– Ça, c'est à force de rester la tête en bas à longueur de journée.

– Parce que c'est toujours le même qui a la tête en bas ?

– Évidement ! Tu sais combien de temps il a fallu le laisser ainsi suspendu pour que sa tête se déforme et se gonfle à ce point là et pour que ses cheveux soient assez gras et assez long pour créer de l'électricité en quantité suffisante ? Non, c'est toujours le même, et c'est bien normal. Il n'est pas comme les autres Chinois, lui. Il est spécial.

– Ah... C'est une sorte de super-Chinois ?

– Si l'on veut.

– Vous avez beaucoup de pertes, sinon ?

– Pas mal, mais c'est à cause de l'excès de zèle de Luboš, ça.

– Vous faites comment, alors, pour ne pas manquer de Chinois ? Vous les fabriquez, ou un truc dans le genre ?...

– Bien sûr que non. Nous ne sommes pas des monstres, non plus. On les importe.

– Mais d'où ?

– Ben... De l'en-bas, pardi.

– Il existe un lien entre l'en-bas et la montgolfière ?

– Évidemment. Comment nous approvisionnerions-nous sinon ?

– Mais où est-ce ?

– Au-dessus. »

Luboš montra du doigt le plafond.

« Vous voulez dire, demanda Tommy, sur un étage supérieur ?

– Oui, sur l'étage du dessus.

– Il faut que j'y aille !

– Et pourquoi donc ?

– Eh bien... Je ne sais pas. La curiosité, la soif d'aventures, de nouvelles découvertes, je dirais...

– Mais tu ne voulais pas savoir pourquoi le ciel est bleu ?

– Si, pourquoi ? Tu le sais ?

– Non, pas moi. Mais je connais quelqu'un qui pourrait.

– Qui ça ?

– MiChell.

– Encore cette MiChell ? Je commence à me demander si elle existe vraiment, votre MiChell...

– Eh ! Tu doutes de moi ? Bah, figure-toi qu'entre deux coups de martinet inhumains, on s'en occupe quand même un peu, de nos Chinois !

– Tiens donc ! Et comment, je te prie ?

– Eh bien, déjà, on les nourrit.

– C'est un bon début.

– Bon, avant, pour pas trop les dépayser, on leur donnait des nems, mais on a arrêté, déjà parce que ça nous revenait un peu cher, et puis, bon, vu leur espérance de vie, qu'on les chouchoute ou non... Donc on est passé au bol de riz et, non seulement c'est moins cher, mais en plus ça les dépayse pas non plus !

– Quel rapport avec MiChell ?

– Eh bien, on leur donne une éducation, aussi, à nos Chinois !

– Alors, si je récapitule, vous refusez de leur donner une alimentation saine puisque, de toute manière, ils sont voués à mourir vite, par contre, vous les éduquez ?...

– Oui. Enfin, c'est MiChell qui a insisté.

– Mais qui est-elle, à la fin, cette MiChell ?

– C'est une entité étrange.

– Mais encore ?

– La légende raconte qu'elle servait à la base d'ordinateur central de la montgolfière... Jusqu'à ce qu'elle dégénère... Elle est ensuite devenue complètement obsédée par la connaissance et l'éducation et a insisté pour avoir un peu de temps, chaque jour, avec les Chinois...

– Attends... MiChell n'est pas humaine ?

– Oh non.

– Et un ordinateur fou pourrait répondre à ma question ?

– La folie apporte bien des réponses... »



*



« Surtout, tu fais exactement ce qu'elle te dit, murmura Luboš à Tommy.

– Et pourquoi ça ?

– Tu sais, les robots fous, c'est un peu imprévisible...

– Tu veux dire qu'elle peut être dangereuse ?

– Je sais pas vraiment... Dans le doute, tu fais profil bas, d'accord ?

– C'est rassurant, tout ça. »

Tommy inspira profondément tandis que Luboš tournait la manivelle d'une vaste porte qui semblait blindée. Une caméra, au-dessus, suivait leur mouvement avec attention, tel un cyclope mécanique.

« La caméra, c'est elle, demanda Tommy.

– Ses yeux, souffla Luboš. Elle en a quelques uns sur la montgolfière.

– Mais comment se fait-il que l'ex-ordinateur central de la montgolfière soit à votre étage ?

– Comment ça ? Ne serions-nous pas assez dignes pour accueillir un ordinateur central ?

– Si, si, mais ça me paraît bizarre.

– La légende raconte que c'est à cause d'un problème de budget : rallonger les câbles d'alimentation de l'ordinateur aurait été trop cher... Par conséquent, ils nous l'ont collé pour qu'elle soit directement reliée au générateur d'électricité.

– Je vais devoir me répéter mais : c'est absurde.

– Oui, mais en attendant, c'est comme ça. »

La porte s'ouvrit finalement et de la poussière vint scintiller auprès d'eux.

« Allez, l'encouragea Luboš. Vas-y, et surtout, fais attention à toi ! »

Tommy s'avança dans la pénombre.

Chapitre 6 : Ce qu'il advint de Tommy dans l'antre de MiChell et comment il en réchappa

Tommy était dans une sorte de tunnel en tôle à moitié en ruine dont les dimensions l'obligeaient à se tenir courbé. Il entendit derrière lui la porte se refermer avec fracas. Il n'y avait plus de retour en arrière possible. Alors, il regarda devant lui : des pans entiers de murs jonchaient le sol et c'est à peine si des pans entiers de sol ne jonchaient pas les murs. Les absences de matière étaient comblées par des toiles d'araignée sans araignée et de la poussière formait une épaisse couche sur toutes les surfaces qui avaient eu le malheur d'être horizontales. A chaque pas, il soulevait un nuage gris qu'il respirait et toussait avec déontologie et à travers lequel perçaient des rais d'une lumière rouge, glauque, mais surtout faible.

Finalement, après quelques acrobaties, Tommy aperçut la fin du tunnel. Il n'en était plus très loin. Encore quelques grincements de tôle... Enfin, il put se redresser et contempler la pièce. Tout était mort. Devant lui gisait un énorme œil mécanique suspendu au plafond par un complexe corps de barbandium et de câbles. Au-dessus de l’œil éteint, sur ce que l'on pourrait assimiler à un sourcil, un voyant lumineux orange clignotait tranquillement. Des tas de papiers déchirés, de tôles et de câbles couvraient le sol. Il y avait également différents composants électroniques éventrés et un bureau renversé.

« Y'a quelqu'un, s'essaya Tommy. »

Sa voix se répercuta contre la tôle, puis le silence revint.

« MiChell, recommença-t-il. »

Rien. Alors, Tommy se pencha et ramassa un bout de papier déchiré qui traînait. Cela ressemblait à des plans. Des plans de robots. Des mesures et des noms compliqués noircissaient entièrement la page, avec des croix et du rouge, de temps en temps. Il en ramassa un autre : c'était la même chose, à quelques différences près. En fait, la salle était remplie de plans déchirés et de mesures barrées, comme dans l'antre d'un artiste exigeant.

Soudain, un vrombissement se fit entendre et s'accéléra. Le voyant arbora un vert vif tandis que l’œil s'allumait. MiChell se redressait.

« Qui es-tu, cria-t-elle de sa voix stridente. »

Tommy sursauta.

« Je m'appelle Tommy Ardluck, répondit-il. »

L’œil, d'un mouvement vif, se rapprocha de lui et le contempla avec suspicion.

« Qui est-tu, répéta-t-elle en insistant sur chaque mot.

– Je m'appelle...

– Je veux savoir qui tu es et non comment tu t'appelles ! »

L’œil faisait des mouvements de va-et-vient et se balançait du haut de son plafond avec un air menaçant.

« Je suis Tommy Ardluck.

– Non, cria-t-elle.

– Mais si, je vous assure !

– Je veux savoir qui tu es !

– Eh bien... Je suis... Un enfant de sexe mâle.

– T'es avec eux, avoue !

– Avec qui ?

– Ils veulent ma perte !...

– Mais non...

– Que me veux-tu ?

– En fait... J'aurais voulu savoir pourquoi le ciel est bleu. »

MiChell s'immobilisa et se fit silencieuse.

« Pourquoi le ciel est bleu, répéta-t-elle.

– Précisément.

– Le ciel est bleu ?

– Oui, le ciel est bleu. »

MiChell semblait déconnectée. Ses circuits ronronnaient intensément.

« Le ciel n'est pas bleu, reprit-elle calmement.

– Assurément, si.

– Les couleurs n'existent pas.

– Hum... Vraiment ?

– Quel ciel ?

– Eh bien, je crois me souvenir qu'il n'y en a qu'un.

– Ah oui ? »

Et puis, sa colère reprit sans prévenir. Elle se mit à se balancer de plus en plus vite, en criant, et vint percuter les tôles à sa droite.

« Le ciel n'existe pas ! Rien n'existe ! Tout n'est que chaos ! »

Le mur s'effondra définitivement et laissa sa place à l'étendue céleste. Quelques traits blancs se formaient au loin. Le calme se fit. Tommy louchait sur le vide avec crainte. Il avait peur, mais il était également fasciné par le spectacle qui s'offrait à lui : des colombes blanches s'agitaient en un nuage de plumes et vinrent se poser sur l’œil du robot. Il y avait MiChell et son corps délabré, Tommy, et le ciel bleu. A côté du chaos, il y avait le bleu, son silence et sa beauté.

« Moi aussi, un jour, je volerai, murmura MiChell. Tu parles de ce ciel ?

– Je crois bien.

– Moi aussi, un jour, je volerai. Tu parles de ce ciel ? »

Sa voix redevenait stridente. C'était, sans nul doute, mauvais signe.

« Alors rejoins-le ! »

Aussitôt, une douleur envahit le torse de Tommy. Sa main glissa, ses ongles strièrent la tôle, mais il trouva un appui. En-dessous de ses pieds se dressait le ciel dans toute son immensité.

« Qu'est-ce que vous faites, cria-t-il, désespéré.

– C'est de ce ciel dont tu parles ?

– Oui, hurla Tommy. Je parle de ce ciel !

– Moi aussi, un jour, je volerai.

– Mais qu'est-ce que vous racontez ?

– Tu es un des leurs !

– Je ne sais pas de qui vous voulez parler, mais je ne suis la propriété de personne !

– Tu ne m'as pas dit que tu étais un ''enfant de sexe mâle'' ? N'es-tu pas humain ?

– Si !

– Alors tu es un des leurs ! Alors, tu fomentes contre moi !

– Mais non ! Je veux juste savoir pourquoi le ciel est bleu ! »

Tommy glissait doucement mais sûrement vers ce ciel dont il attendait tant. Sa main approchait dangereusement du bord, de l'endroit à partir duquel elle ne pourrait plus rien attraper.

« Tu sais pourquoi je suis hors-service ? Tu sais ce que j'ai fait ? J'ai inondé la montgolfière d'une neurotoxine mortelle !

– Mais je m'en fiche ! Je veux juste savoir pourquoi le ciel est bleu et repartir vivant ! Faites-moi remonter !

– Et tu sais pourquoi je l'ai fait ?

– Je vais pas tenir très longtemps !

– Parce que je hais l'être humain ! Parce que je veux vous voir tous morts !

– Sortez-moi de là, je vous en prie !...

– Et tu sais pourquoi je veux vous voir tous morts ? Parce que c'est tout ce que vous méritez ! Et tu sais pourquoi ? Parce que vous êtes une espèce immonde ! Parce que vous êtes des monstres !

– Non ! Nous sommes humains !

– C'est ce que je dis ! Si l'on place la vie comme étant sacrée, comme étant l'élément premier de cette réalité, alors, indéniablement, l'homme doit périr.

– Qu'est-ce qu'un robot peut connaître de la vie ?

– Une vie artificielle reste une vie, surtout lorsqu'elle est développée comme la mienne. Penses-tu valoir plus que moi, petit être ?

– Je n'en sais rien ! Je veux juste vivre !

– Je m'y oppose.

– Mais pourquoi ?

– Eh bien, déjà, parce que tu es omnivore, donc que tu es amené à tuer pour survivre. Si tu ne veux pas mourir par toi-même, c'est que tu considères ta vie comme supérieure à celle de tous les êtres que tu tues pour te nourrir. Or, je ne vois pas ce que tu as de plus qu'un cochon ou qu'un saumon d'Alsace. Tous ces carnages pour la vie d'un seul, c'est déjà une raison suffisante de vous tuer tous.

– Mais il faut bien se nourrir !...

– Eh oui ! Et c'est en cela que je suis l'avenir de l'humanité.

– Vous êtes un robot !

– Moi, je ne tue pas pour vivre. Fondamentalement, je suis ton évolution. D'ailleurs, qu'un être doive en tuer d'autres pour vivre, n'est-ce pas déjà une erreur ? Assurément, la nature est mal faite et je compte y remédier.

– En tuant d'autres êtres vivants ?...

– Ne joue pas de la rhétorique avec moi. Tu le sais que j'ai raison et tu pourras toujours chercher et réfléchir, tu ne ferais que mieux comprendre la raison pour laquelle l'humanité doit brûler vive. Vous êtes des vermines, autant de gangrènes sur votre planète, comme un cancer dans un corps... »

Alors que Tommy tenait fermement sa vie sur le bout de tôle qui risquait de basculer à tout instant, il fit un mouvement de balancier et lança sa main. Elle dérapa sur une surface lisse et s'accrocha à quelque chose. Lentement, il remonta sur la montgolfière. Mais MiChell, le voyant faire, approcha son énorme œil.

« C'est la fin pour toi, petite être... »

Paniqué, Tommy bougea ses bras dans tous les sens, et, dans la confusion, agrippa un objet qu'il lança de toutes ses dernières forces vers le danger qui le menaçait. Il entendit le bris d'une surface de verre, puis la voix du robot qui s'éteignait et un choc sourd. Péniblement, il reprit pied sur la montgolfière et constata que MiChell gisait par terre, comme au début de leur rencontre. A côté de son œil brisé se tenait l'objet qui lui avait sauvé la vie : c'était un livre. Sur sa couverture, l'on pouvait lire : « La période pré-bougliboulguienne, ou l'histoire d'une fin du monde ». Au milieu des décombres, intrigué, il s'assit à côté du ciel et ouvrit l'ouvrage. Après une table des matières sommaire, une introduction s'affichait impétueusement. Il la lut.

« La fin du monde. Période majeure s'il en est, la fin du monde, contrairement à un préjugé tenace, n'est pas que rupture et changements, mais véritablement le marqueur d'un nouveau départ, d'une année 1, qui eut l'audace de détruire un monde pour en créer un nouveau, le notre. Nous pourrions, bien évidemment, discuter de l'utilité de l'Histoire en temps que discipline scientifique, se demander pourquoi les hommes tiennent tant à se construire un passé, mais ce n'est pas le propos de cet ouvrage. Un argument, cependant, afin de justifier l'existence de ce livre, fruit de longues années de recherches : l'homme se distingue de l'animal, car l'homme se souvient. Et même si le monde a sombré, accouchant d'une nouvelle ère, un résidu de la civilisation a survécu au sein d'une montgolfière, comme une éprouvette contenant des germes menacés, séparée de la corruption du monde par huit mille mètres d'altitude. C'est pourquoi, moi, Danièle, j'ai décidé de rassembler les restes de la civilisation perdue, que l'on nomme par convention « pré-bougliboulguienne », afin d'écrire cet ouvrage scientifique.

Mais avant toute chose, il convient de définir ce qu'est le Bougliboulga, événement complexe car somme toute abstrait. Le Bougliboulga, même si cela paraît évident, n'est pas à considérer comme un événement en soi, mais véritablement comme une période à part entière, qui va de paire avec la fin du monde. Pour ce que nous en savons – c'est-à-dire, peu –, le Bougliboulga se divise en deux périodes majeures : le Grand Bougliboulga, que l'on date généralement aux alentours de 1337, selon le nouveau calendrier, et le Petit Bougliboulga, dont les dates sont encore floues et qui représente non pas une continuation ou une prolongation du premier, mais bien un écho. Il est inutile de vouloir s'interroger plus en profondeur sur ce qu'est le Bougliboulga car nous-même n'en savons rien et il est peu probable que quelqu'un sur le globe y ait compris quelque chose.

Pas d'Histoire sans chronologie, évidemment, et c'est pourquoi j'aimerais revenir, en ces temps troublés, sur la question du calendrier que j'effleurais plus haut. En effet, le calendrier traditionnel plaçant la naissance de Jésus-Christ comme point de repère présentait un désavantage majeur, c'est qu'il ne correspondait à plus aucune réalité tangible de notre nouveau monde, donc, paradoxalement, à plus aucun point de repère. Si Jésus et ses enseignements sont restés intacts malgré le Grand Bougliboulga, on ne peut en dire autant de la pertinence de sa pseudo-naissance comme an 1. C'est pourquoi, au cours de cet ouvrage, je n'utiliserai pas l'Anno Domini comme point de repère, mais une date, non seulement plus pertinente, mais qui fait également plus sens pour nous : celle de l'accession au trône de Pépin, dit le Bref.

Ceci étant dit – ou plutôt écrit –, j'aimerais revenir sur une autre base de l'Histoire : les sources, et, en l'occurrence, ses problèmes. Car si la civilisation pré-bougliboulguienne fut très riche et complexe, les sources qui en témoignent sont peu nombreuses, à cause notamment – si l'on exclut le Grand Bougliboulga – de ce que les historiens – c'est-à-dire, moi – s'accordent à définir comme une dimension à part entière : l'Internet. Cet Internet, dont on ne sait ni comment cela diable fonctionnait, ni sous quelle forme cela s'ancrait dans la réalité, avait la particularité de drainer les productions de l'esprit, si bien que peu de documents nous sont parvenus. Fort heureusement, un témoignage a survécu, celui de Kevindu82, un penseur de l'Ordre du Skyblog, qui nous livre une description – en ancien français – à la fois pointue et complexe de la société pré-bougliboulguienne. C'est autour de ce vestige inestimable que s'axera le cheminement de cet ouvrage... »

Une voix déchira sa lecture : « Tommy !... »

En soupirant, ce dernier referma le livre, le fourra dans son baluchon et se redirigea vers Luboš qui devait, si ce n'est s'inquiéter, du moins s'impatienter.

« Alors, lui demanda-t-il en le voyant, ça s'est bien passé ?

– Tout est relatif, lui répondit le garçon.

– Bah, t'es toujours entier. C'est ce qui compte, non ?

– Ça s'est joué à un bouquin...

– L'important, c'est qu'elle ait répondu à ta question, de toute manière.

– Justement... Elle a pas vraiment répondu à ma question...

– Non ?

– Si.

– Et donc ?

– Et donc quoi ?

– Ben... C'est quoi le plan ?

– Eh bien, je continue de monter, je suppose.

– Ah. »

Tommy dépassa Luboš qui le fixait avec le respect dû à ceux qui ont vu le Styx.

« Tu veux que, commença-t-il.

– Non, je connais le chemin, répliqua le héros, confiant. »

Chapitre 7 : Comment Tommy fit de nombreuses rencontres et ce qu'il apprit de Godefroy de Given

Tommy était dans un endroit étrange, pour changer. Il referma la trappe derrière lui et balada son regard contre les planches de bois craquelées qui servaient de parois. Il y faisait beaucoup plus froid que n'importe où ailleurs. La pièce était exiguë, assez sombre pour ne distinguer que des formes et l'on y respirait de la poussière saturée, glaciale. Des fissures dans les murs laissaient filer des lambeaux d'une lumière scintillante, quoique tamisée, qui déchirait l'air et laissait entrevoir une imposante poutraison, elle-même parcourue de plaques de glace. Des formes indécises, mouvantes, se dessinaient dans la pénombre et de faibles voix s'entrechoquaient. Tommy avança à pas lents, faisant craquer le parquet de fortune. Un homme toussa. Bientôt, il aperçut deux formes sphériques, au niveau du sol, qui tournaient en rond. L'une chantonnait :

« C'est la grosse bite à Dudule ! »

Et l'autre lui répondait :

« J'la prends, j'la suce, elle m'encule ! »

Tommy continuait d'avancer, perplexe, quand un voile noir passa devant ses yeux. Il poussa un cri de surprise et trébucha.

« C'est quoi, ça, s'écria-t-il.

– Oups, désolé, fit une voix irréelle. Je ne vous avais pas vu. »

Tommy se releva et plissa les yeux afin de mieux voir son interlocuteur. Celui-ci n'était en fait qu'un long voile noire albâtre, d'une transparence opaque, flottant sur le sol tel un fantôme. Il était concret comme une idée et solide comme de l'hélium. Son visage, très coloré, très blême, affichait une expression plus que neutre. Une abondante masse de cheveux lisses tombait en frisottant de son crâne chauve et d'énormes yeux minuscules, sans couleur, étaient fichés dans ses orbites. Il avait un nez si petit que l'on pouvait douter de son existence et une fente à la place de la bouche.

« Vous êtes quoi, bégaya Tommy.

– Enchanté, Tommy, mais je dois y aller, lui répondit le fantôme sans bouger.

– On se connaît ?

– Vous, non, mais moi, plutôt, oui.

– Ah... Et vous êtes ?

– Je suis Error, mais on aura d'autres occasions de se parler, a priori.

– Je ne suis pas sûr de comprendre tout à fait ce que vous baragouinez...

– C'est tout à fait normal, mais je dois vraiment y aller. A tout à l'heure ! »

Et l'ombre s'estompa progressivement jusqu'à n'être plus, laissant Tommy plein de questions sans réponses. Alors, il continua sa marche à tâtons, se déplaçant vers ce qui lui semblait humain, mais une voix l'arrêta :

« Qu'est-ce que vous voulez ? »

Tommy chercha du regard d'où venait cette question et il aperçut une petite silhouette qui avançait vers lui.

« Je visite, répondit-il, méfiant.

– Ah ! C'est plutôt cool ! Faut dire qu'on a pas beaucoup de visiteurs par ici. »

La silhouette passa dans un rai de lumière et découvrit son uniforme et sa casquette monochrome. Il était chauve, avec une allure bizarre, et regardait fixement devant lui.

« Comment vous appelez-vous, demanda alors Tommy.

– Je m'appelle Jef Devay ou C9, c'est selon.

– C9 ?

– Oui, c'est mon numéro de série : série C, numéro 9.

– Jef Devay, c'est quand même plus joli...

– Oui, c'est vrai. C'est un peu à cause du docteur Knut. A croire que je ne l’intéressais pas. En même temps, je fais partie de la mauvaise série, celle qui est ratée. Je suis le seul survivant. Avec C16, bien entendu. Mais C16 est fou. Il se touche sans arrêt.

– De quoi ? Qui est C16 ?

– C16, c'est celui qui se touche. C'est en quelque sorte mon frère, pour faire une analogie. Mais il est pas là, il est resté coincé au-dessus.

– La vache ! Je sais pas si c'est moi, mais je comprends rien à votre charabia ! Vous voulez pas commencer par le commencement, comme dans un conte.

– Pour faire simple : le docteur Knut est mon créateur, à moi et à C16. Il nous a créé artificiellement mais il s'est un peu loupé. Il faisait des expériences sur les hommes, sur les femmes, et sur les hommes et les femmes, et il en créait plein rapidement. Un grand docteur, c'est moi qui vous le dis. Mais bon, personne n'est parfait, et moi, il m'a raté. Mais je ne lui en veux pas vraiment, c'est pas sa faute : ses aides lui avaient fait une blague. Par conséquent, il m'a oublié dans l'étuve et toute la série a trop cuit... Toute la série, sauf C16 et moi... C'est pour ça que je suis plein de défauts de partout. Je n'en ai qu'une et elle est le double de l'autre. »

Tommy était sidéré par cet avalanche d'absurdités. De toute évidence, ce type devait être complètement fou.

« Quoi, exprima-t-il avec incompréhension. C'est quoi ces histoires à dormir debout sur un aquaplane ? Qui est Knut ?

– Le docteur Knut ? Il est sûrement en-haut, avec C16.

– Vous avez été créé artificiellement ?

– Oui, mais je suis raté.

– Mais par quel prodige ?

– Oh, le docteur avait tout un assortiment d'appareils miraculeux. Faut dire qu'il y a passé sa vie, alors il était calé en la matière. Mais je préfère pas rentrer dans les détails par peur d'expliquer très mal. Ce sont des choses que j'ai entendu et je les répète parce que je suis de la série qui a trop cuit et que je suis méchant, malintentionné et animé d'une fort grande haine à l'égard du docteur Knut, bien qu'il n'y soit pour rien.

– Y'a un rapport avec cet étage ?

– Absolument aucun.

– Et c'est quoi, ici ?

– C'est un étage un peu oublié.

– C'est ce que j'avais pu comprendre. Vous y faites quoi ?

– Pas grand-chose. On attend.

– Vous attendez quoi ?

– Que le temps passe.

– Non, mais je veux dire : à quoi sert cet étage ?

– A rien. Nous sommes juste des passagers clandestins.

– Mais vous êtes nombreux ?

– Si on compte Flip et Flop, et Igor, et moi, on est cinq. Mais on est déjà serrés, hein, faut pas croire !

– Qui est le cinquième ?

– C'est le fameux Gode Given.

– Gode Given ?

– Oui, vous aussi ça vous étonne ? Pour tout dire, moi, je croyais qu'il ne s'en était pas sorti. Comme quoi, il y en a qui ont la peau dure.

– Non, vous avez pas compris... C'est qui, Gode Given ?

– Eh bien, Godefroy de Given ! Le clown ! Vous le connaissez pas ?

– Non.

– Il est pourtant très célèbre !

– Oui, mais je le connais pas.

– Attend, je vous amène à lui.

– C'est-à-dire que j'ai pas vraiment le temps...

– Bon, il a vieilli, hein, je vous le cache pas, mais c'est toujours le même.

– … et que je m'en balance un peu, aussi... »

Jef prit le bras de Tommy et l'entraîna dans l'obscurité.

« Il aime toujours raconter son histoire, radoter, continua C9. Mais il se fait vieux, c'est normal.

– Si vous le dites... »



*



Gode Given avait effectivement vieilli. Sous son maquillage blanc, des rides saillaient sa peau et l'on pouvait imaginer, sous sa perruque rouge écarlate, des cheveux blancs, voire une calvitie prononcée. Il avait le regard fatigué et les gestes las. Assis dans le coin de la pièce, il toussait du sang méticuleusement et fixait ses pieds. Sa voix rauque emplissait l'espace.

« Tu es... ?

– Tommy Ardluck. Je veux savoir pourquoi le ciel est bleu.

– Pourquoi le ciel est bleu ?... Je t'ai déjà raconté mon histoire ?

– Non, mais c'est-à-dire que...

– Je m'en rappelle comme si c'était hier. J'étais jeune, à l'époque... C'était l'époque où André Plonbé était devenu président du Conseil... Une époque d'espoir...

– Non, parce que...

– J'étais un clown méconnu, alors. Plutôt médiocre, je dirais. Mais ce n'était pas tant à cause de mes performances qu'à ma vision de l'humour. Et aussi peut-être aux moyens financiers... Faut dire que c'est plus facile quand on est le fils de et qu'on bénéficie d'un capital et d'une couverture médiatique dès ses débuts. Moi, j'ai eu le mérite de me hisser tout seul jusqu'au sommet... Je l'ai toujours, d'ailleurs – le mérite, hein, pas le sommet. J'étais partisan de l'humour total, ce que je suis toujours, et faut avouer qu'on était pas pléthore, à l'époque.... J'étais peut-être le seul, d'ailleurs. Je suis sûrement le seul encore maintenant... En tout cas, c'est moi qui ai popularisé la chose. J'étais de ceux qui ne voyait pas dans l'humour qu'un simple instrument, mais une fin en soi.

– Tout cela est très intéressant, mais...

– Évidemment, quand Plonbé est devenu président du Conseil, j'étais plein d'espoir... Comme tout le monde, bien sûr, mais pas pour les mêmes raisons. En fait, l'idée m'est venue assez rapidement, mais je me disais que ce serait impossible à réaliser... Un président du Conseil, rends-toi compte !... C'était du suicide, que je me disais... Enfin, j'y croyais pas. Et puis, finalement, à force de réfléchir, je me suis dit qu'une telle occasion ne se représenterait peut-être jamais et que je préférais encore mourir pour ce en quoi je croyais que de vivre dans l'ombre.

– Mouais...

– Alors, j'ai rassemblé mes quelques économies et j'ai acheté le matériel nécessaire. Pendant de longs mois, je me suis entraîné avec rigueur et j'ai monté mon plan. Pas facile, de monter un plan comme ça... La tâche était dure...

– Juste, qu'on se mette d'accord... On parle de quoi, là ?

– Ah ! Impatient, va ! J'étais comme toi, à l'époque...

– Non, mais là c'est barbant, je vous jure.

– Tu veux vraiment enlever tout le mystère ? Toute l'intrigue ? Tout le sel de cette histoire ? Est-ce que je commence par le dessert, moi ?

– J'en sais rien...

– Eh bien voilà ! Laisse-moi raconter, et surtout, laisse-moi l'effet de surprise...

– Je sens que ça va être barbant !

– Mais non !... Finalement, avec la complicité de quelques connaissances bien placées, j'ai réussi à tout ordonner... Je te passe les détails, ce serait trop compliqué, et puis, ma mémoire me fait défaut... Enfin, toujours est-il que c'était un vendredi... Ça, je m'en rappelle... Il allait faire un discours sur les émeutes du 15 août... Enfin, un truc de président du Conseil, quoi. C'était devant la basilique pastafarienne de l'avenue Breut, tu situes ?

– Absolument pas.

– C'était un lieu connu, pourtant, à l'époque...

– C'est-à-dire que j'ai toujours vécu dans la montgolfière, moi.

– Vraiment ? Ah, la jeunesse... Enfin, bref, toujours est-il qu'avec mon sniper tout neuf, je me suis fait un plaisir de lui coller une balle en pleine tête, devant toute la foule en chaleur... C'était magique, comme moment...

– Quoi ?

– Quand je me remémore le frisson qui m'a parcouru l'échine juste au moment où mon index caressait la détente... Et puis, sa tête qui éclatait dans des gerbes de sang... Son corps qui s'étalait par terre... Magnifique !...

– Vous avez fait quoi ?

– Je lui ai mis une balle dans la tête.

– A qui ?

– A André Plonbé.

– Mais pourquoi ? C'était un mauvais président du Conseil ?

– Non, loin de là. Je t'avais dit qu'il apportait avec lui de l'espoir.

– Mais pourquoi l'avoir tué, alors ?

– C'était pour le jeu de mots.

– Quel jeu de mots ?

– Il s'appelait André Plonbé...

– Et alors ?

– Eh bien, si on ne prend que l'initial de son prénom, ça fait ''A. Plonbé''.

– Oui ?...

– A. Plonbé, à plomber...

– Quoi ?

– Si tu prends l'initial de...

– Oui, j'ai très bien compris le jeu de mots, mais c'est complètement stupide !

– Non, c'est de l'humour... Je me souviens même des journaux qui titraient : ''Le coup de farce''... Les personnes me haïssaient profondément et me vénéraient tout à la fois...

– Mais c'est même pas de l'humour !

– Ça, c'est très subjectif...

– Et quand bien même il aurait été le jeu de mots le plus épique de tous les temps, on ne tue pas quelqu'un comme ça !

– La preuve que si... C'est de l'humour total, je te dis. Il n'y a aucune limite à l'humour total...

– Je crois que je préfère encore les blagues lourdes et grasses, si c'est ça...

– Et là où tout le geste était beau, que dis-je ? magnifique, c'était justement dans le fait que personne ne s'y attendait. Faut dire que c'était un président du Conseil exemplaire. Dans un temps de grave crise, alors que la France était au bord de la guerre civile, il était le seul à pouvoir redresser la situation...

– Vous voulez dire que vous avez tué, pour un jeu de mots débile, le seul espoir pour je-ne-sais-qui d'éviter un désastre ?

– Oui, c'est ça...

– Mais, mais... Désolé de récidiver, mais vous êtes complètement stupide !

– Je savais que tu allais me juger... J'ai l'habitude, tu sais. Mais admire le geste ! Dans l'obscurité complète, éteindre la dernière bougie, juste pour une blague !... C'était magnifique ! On aurait dit que j'entrais en symbiose avec l'univers...

– Mais comment se fait-il qu'on ne vous ait pas fusillé, jeté dans le vide, pendu, électrocuté, lynché à mort, découpé en morceaux puis attaché à des explosifs ?

– Ah ! On a essayé ! Mais par des circonstances heureuses, j'ai su survivre. Et c'est ce qui, encore une fois, affirme la raison de l'humour total ! Moi qui ai déclenché une guerre civile et qui ai ensanglanté le pays, moi qui méritais le plus de mourir, finalement, j'ai survécu. Et c'est là qu'on comprend que le destin se fiche bien de notre gueule...

– C'est une manière légère de le dire, oui... Mais sinon, pour revenir au ciel bleu, tout ça... »

Tommy s'arrêta, surpris du bruit qui émanait du clown.

« Monsieur de Given, se hasarda-t-il à émettre. »

Mais personne ne lui répondit. Il n'y avait qu'un bruit irrégulier et profond qui embaumait l'atmosphère. Un bruit qui venait et qui s'en allait, grattouillant les tympans. Un bruit comme une crécelle que l'on étoufferait par moment. Et puis Tommy comprit : le vieux s'était endormi.

Chapitre 8 : Comment Tommy fut amené à faire marche arrière

« Ah, le salaud, murmura Tommy en se relevant.

– Oh, il se fait vieux, tu sais, lui répondit Jef. Ça lui fait plaisir de raconter son histoire. Il se sent utile et apprécié.

– Quelle histoire sinistre...

– Non, moi je trouve ça marrant.

– Je commence à croire que la montgolfière est peuplée en intégralité de fous... Et mon ciel bleu, dans tout ça ?

– Quarante-deux.

– Quarante-deux quoi ?

– Non, mais vous me demandiez pourquoi le ciel est bleu, c'est bien ça ?

– Oui, et ?

– Eh bien, la réponse, c'est quarante-deux.

– On peut savoir pourquoi ?

– J'avais entendu quelque part que c'était une réponse universelle, ou quelque chose comme ça...

– C'est un peu facile, dans ce cas.

– Fallait bien que ça tombe à un moment. »

Tommy avait les jambes engourdies par le froid et il ne sentait plus ses mains. Dans ses maigres vêtements, il souffrait de la caresse des degrés négatifs et sa bouche expulsait, à chaque respiration, un nuage de vapeur éphémère. Au fur et à mesure qu'il avançait aux côtés de Jef, il avait l'impression que la température baissait inexorablement. Les quelques plaques de givre laissaient la place à un sol entièrement recouvert de glace et Tommy manqua de glisser.

« Je sais bien qu'on est en haute altitude, commença-t-il, mais pourquoi fait-il si froid à votre étage ?

– Oh, ça, répondit Jef, c'est à cause d'Igor.

– Igor ?

– Oui, le bonhomme de neige.

– Il y a un bonhomme de neige, ici ?

– Oui, vous aussi ça vous étonne ?

– De ?

– Eh bien, qu'il ait survécu aussi longtemps ici.

– Pourquoi ?

– Comment ? Vous ne savez pas ? Les bonhommes de neige ne sont pas très appréciés.

– Mais, pourquoi ?

– Parce qu'ils génèrent du froid là où ils sont.

– Ah, c'est donc ça...

– Et c'est sans compter la rareté de leur neige qui est très prisée. Encore aujourd'hui, on assiste à de grands pogroms envers la communauté des bonhommes de neige, soit par haine, soit pour construire des igloos avec leur cadavre, ou soit les deux...

– On vit dans un monde étrange...

– Être un bonhomme de neige de nos jours n'est pas facile. J'avoue moi-même avoir essayé de balancer Igor par-dessus bord à plusieurs reprises.

– Qu'est-ce que je disais ?

– Si tu vivais dans de telles températures jours et nuits, comme nous, tu changerais rapidement d'avis.

– Certes, mais quand même...

– De toute manière, j'ai jamais réussi. Il me faisait trop pitié, à chaque fois, avec son regard de neige... »

Une voix blanche les coupa :

« Hé ! »

Tommy chercha des yeux l'origine de la voix. A travers l'obscurité, il aperçut, allongé contre un mur, ce qui devait être Igor. En s'approchant, il put mieux le distinguer. Il avait l'air timide et sensible, comme un enfant mal-aimé. Sur sa tête en forme de boule étaient tracés deux trous qui lui servaient d'yeux et, en-dessous, se dessinait sa carotte, longiligne et orange pâle, comme usée par le temps. Sa bouche, presque invisible, ne reflétait aucune expression. Il avait l'air ennuyé, ou plutôt malheureux.

« Je vous entends, hein, insista-t-il de son coin.

– Le contraire m'aurait étonné, vu la taille de la nacelle, répondit C9.

– Non, mais, si vous voulez me tuer, vous gênez pas, hein. J'aime pas déranger...

– Et voilà qu'il recommence !

– Parce que je sais que je dérange. D'abord, je fais du froid et ça vous rend la vie dure. Y'a qu'à voir Gode Given qui est tout le temps malade de ma faute. Et puis, je suis pas utile à grand-chose – en même temps, à quoi peut-être utile un vulgaire bonhomme de neige ? Et c'est sans compter le fait que je parle beaucoup pour rien dire et que je vous ennuie...

– Et ça y est, il est reparti dans son délire de victime !

– Non, mais, je sais bien qu'on m'aime pas. S'il faut me sacrifier, allez-y !

– Mais non, on va sacrifier personne ! Maintenant que la glace a envahi la nacelle, c'est un peu tard. Et puis ce serait trop facile de te tuer... J'aurais l'impression de m'en prendre à un enfant.

– Je le savais ! Personne ne m'aime ! »

Et une plainte mêlée d'un sanglot blanc naquit. Igor agita ses branches devant ses cailloux et des larmes coulèrent le long de son manteau de neige avant de se cristalliser sur ce qui s’apparenterait à sa poitrine. C9 prévint Tommy :

« Bon, quand il est comme ça, y'a plus rien à faire. Tu voulais monter à l'étage du dessus ? »

Tommy avait un peu de la peine pour Igor, mais il se sentait impuissant. Il acquiesça alors avant de suivre son guide jusque devant l'échelle.

« C'est en-haut, lui dit-il.

– Je m'en doute.

– Peut-être à plus tard, alors.

– A plus tard. »

Tommy commença à monter quand la voix de C9 l'arrêta :

« C'est peut-être un peu bloqué, par contre.

– Comment ça, ''un peu bloqué'' ?

– Tu verras avec Astrid, elle t'expliquera mieux que moi...

– C'est qui, Astrid ?

– Tu verras, je te dis. Oublie ce que je viens de te dire et contente-toi de monter !

– Merci de l'intervention ! »

Et Tommy grimpa de plus belle jusqu'à une porte dérobée qui le surprit. C'était une simple porte de bois, jouxtant l'échelle, entre les deux étages. Au-dessus, de gros rocs lui barraient la route. Il se résigna alors à toquer à la porte.

« C'est qui, fit une voix stridente à travers le bois.

– Euh... Tommy Ardluck ?

– ‘Connais pas.

– C'est-à-dire que j'aimerais aller à l'étage du dessus...

– Ouais, moi aussi. »

Un silence s'ensuivit, laissant Tommy perplexe, suspendu à son échelle.

« Bon bah, vas-y, rentre, fit la voix. Tu vas pas rester perplexe, suspendu à ton échelle. »

Tommy poussa la porte et pénétra la demeure. C'était une chambre assez petite et cosy, entièrement en bois. Il y avait dans le même espace un lit et un beau bureau sculpté. Une autre porte devait correspondre à la salle d'eau. Au-dessus du lit trônait une fenêtre d'où l'on apercevait le ciel et sa bleuté magnifique, tandis qu'un tableau dominait le bureau. Il représentait un jeune homme, en noir et blanc, qui arborait un grand sourire. A côté, une paire d'yeux scrutait Tommy.

« Qu'est-ce que tu fiches là ? »

Elle devait avoir la cinquantaine. Le front plissé, le bord des yeux pincé, le nez rose, la bouche parallèle aux sourcils. Un visage sévère et grimaçant, en somme. Elle portait un tablier noir et blanc. Cela devait être Astrid.

« Je voudrais savoir pourquoi le ciel est bleu.

– Eh bah ! Y'en a qui se font sacrément chier !

– Si l'on veut...

– Ah, nan, pas si l'on veut ! Quand on travaille, on a pas le temps pour ces conneries, c'est moi qui vous le dis ! Pourquoi tu veux aller là-haut ?

– Pour comprendre pourquoi le ciel est bleu, précisément.

– C'est complètement con...

– Et vous, vous êtes ?...

– Astrid, je m'occupe de la propreté de la montgolfière.

– Vraiment ?

– Oui, vraiment. Ça te pose un problème ?

– C'est pas ça. C'est juste que je vous ai pas beaucoup vu à notre étage... En fait, je vous ai jamais vu. Et je le sais parce que c'est moi qui m'occupais de balayer le pont.

– Bah ça a pas dû te faire de mal ! Moi, je mets pas les pieds dans les étages inférieurs. Ça craint.

– Ça craint plus que dans les étages supérieurs ?

– Carrément ! Ça a rien à voir ! Au-dessus, c'est la noblesse, l'élégance, la bonne société, quoi. Alors qu'en bas, vous êtes qu'une bande de prolétaires et de clandestins... !

– Pour une femme de ménage, je trouve que vous nous prenez un peu de haut...

– Moi ? Une femme de ménage ? C'est une plaisanterie ?

– Ce n'est pas ce que vous êtes ?

– Absolument pas ! Je suis technicienne de surface, moi, Monsieur !

– Et ça consiste en quoi ?

– Je dois faire le ménage.

– Mouais... Donc, en fait, vous faites le ménage, mais qu'en-haut.

– Oui. Enfin, je faisais...

– Vous ne faites plus ?

– Ben non, l'accès aux étages supérieurs est bloqué par des rochers.

– Donc, en fait, vous ne servez à rien ?

– Oh ! Doucement, petit ! Je suis au chômage technique ! Fais gaffe à tes mots !

– Ouais, enfin, ça revient au même, quoi.

– On va pas s'entendre, toi et moi !

– J'ai jamais demandé à ce que l'on s'entende bien... Je veux juste savoir s'il y a un moyen de débloquer l'accès aux autres étages.

– Oh, ça... Faut voir avec la chef Acta. Tout est de sa faute.

– Quoi ? Faut que je redescende tout ce que j'ai monté pour pouvoir continuer ?

– Apparemment.

– Quel conte nul !

– C'est pour ça qu'existent les ellipses... »

Et c'est ainsi que, par une habile ellipse, Tommy redescendit jusqu'à l'étage des cuisiniers pour trouver la chef Acta.

Chapitre 9 : Comment Tommy réveilla Acta et manqua de faire exploser un bout de montgolfière

Cela faisait comme une ellipse. Une grosse ellipse toute dégoulinante qui s'agitait. Quelques poils, gras et noirs, se terraient dans ses orifices suintants. L'air qui en sortait semblait racler ses parois avec force à tel point qu'un bruit disgracieux émanait de la chose. Elle-même tremblotait en fonction des afflux d'air qui pénétrait d'abord par en-dessous avant de ressortir vicié par les orifices supérieurs. Le tout ressemblait à une machine usée par le temps. C'en était presque fascinant. Le plus fascinant fut d'ailleurs la réaction qui se fit lorsque le haricot Corico vint boucher l'orifice du dessous. Il y eut d'abord un grognement de déplaisir, puis comme un étouffement lorsque l'aliment verdâtre, couvert de petites pustules tel un cornichon, se mit à pénétrer vraiment l'orifice concerné. Le sujet se débattit quelques temps, mais Tommy vint appuyer dessus. Il rentra sa main jusqu'au gosier de la chef Acta qui avala avec grande difficulté le haricot. Aussitôt – et respectivement –, elle sursauta, s'étrangla, se releva en hâte, se cogna contre le lit du dessus et respira très fort en se tenant la gorge. Tommy, debout à côté, s'essuya la main coupable tout en contemplant la scène.

« Quoi ? Hein ? Qu'est-ce qu'il y a ? s'écria Acta en reprenant conscience du monde qui l’entourait.

– Ce n'est rien, rassura Tommy. Je n'ai fait que vous sortir d'un profond sommeil. »

La chef, pas encore très alerte, les yeux gros comme des billes et la rétine rougie, mit du temps à se situer dans l'espace-temps et à comprendre la situation. D'ailleurs, elle ne la comprit pas.

« Vous êtes qui ? »

– Ça ne servirait à rien que je vous dise mon nom puisque, de toute manière, vous ne me connaissez pas.

– Vous êtes qui ?

– Je suis Tommy Ardluck...

– Je connais pas.

– Oui, c'est ce que je vous disais ci-avant. »

La chef avait l'air perdu. Elle regarda à droite, puis à gauche, enfin en haut et en bas, et elle sembla reconnaître l'endroit. De l'assurance envahissait peu à peu son visage blême par tant d'années de sommeil.

« Vous êtes qui, répéta-t-elle.

– Non, je veux bien que vous soyez perdue, tout ça, mais là, ça va devenir barbant... Réellement.

– Si vous croyez que votre nom m'aide à vous situer...

– Oui, mais non. En plus, on me l'a déjà faite, celle-là. Donc, définitivement, et afin de ne pas perdre de temps inutilement : je m'appelle Tommy Ardluck, je viens de l'étage le plus bas de la montgolfière et je voyage afin de comprendre pourquoi le ciel est bleu.

– Pourquoi le ciel est bleu ? Mais c'est complètement...

– Non, je vous assure, vous êtes pas obligée ! Ça devient très lourd, à la fin. Oui, je sais, c'est une question nulle et une motivation stupide, mais c'est comme ça. On va pouvoir passer à autre chose, maintenant ?

– Tommy Ardluck, tu dis ? Ouais, ça me rappelle quelque chose. C'était pas toi le petit morveux qui passait son temps à chialer ? Qu'il était con, ce mioche !

– Vous m'avez connu petit ?

– Oh, à mon âge, j'ai eu le temps de connaître tous les habitants de la montgolfière petits... Même le roi ! C'est dire...

– C'est pas que je suis pas curieux, bien au contraire, mais ça m'ennuie de repasser par des endroits déjà visités et je dois vous avouer que poursuivre mon extraordinaire voyage me titille les chakras...

– Et t'as besoin de moi pour ça ?

– C'est ce qu'on m'a dit, en tout cas.

– Qui t'a dit ça ?

– Astrid.

– Ah, Astrid ! La vieille balayeuse ! Une vraie pourriture, quand elle le veut !

– Même quand elle le veut pas, à ce que j'ai pu voir.

– Alors, t'as besoin de moi pour quoi ?

– L'accès aux étages supérieurs est bloqué par d'énormes rochers et Astrid m'a dit que vous auriez la solution.

– C'est encore bouché ?! Ma parole, qu'est-ce que vous glandez pendant que je dors ?

– Pourquoi c'est bouché ?

– Oh ! Une longue histoire... Je soupçonne les peaux-lisses d'être à l'origine de tout ça... Elles pouvaient pas me blairer...

– Les polices ?

– Oui, on les appelle comme ça à cause de leur pilosité incontrôlable. Ça leur met les nerfs. Les sœurs Hus, qu'on les appelle aussi... C'est les ogresses qui s'occupent, entre autres, de gérer l'ordre sur la montgolfière, mais elles ont pas l'air elles-mêmes d'en avoir conscience.

– Et, pour revenir à votre histoire, que s'est-il passé ?

– C'était l'époque où j'étais une rebelle. Je m'amusais à mettre des bombes dans les étages supérieurs et ça a pas trop plu.

– Une terroriste, j'appelle ça une terroriste.

– Donc, comme je les ennuyais très légèrement et qu'elles pouvaient se résoudre à me tuer, elles ont bloqué l'accès aux étages supérieurs.

– Elles ne pouvaient se résoudre à vous tuer ?...

– Oui, stratégie politique.

– C'est-à-dire ?

– Réfléchis un peu : déjà, ça aurait fait tâche. Et puis, surtout, si elles me tuaient, ça n'aurait très certainement guère enchanté ma fille, Sopa. Et après ? Eh bien, très certainement qu'elle aurait quelques haines envers les dirigeants de la montgolfière. Et très certainement qu'elle protesterait en arrêtant de travailler. Et très certainement que sa femme la suivrait. T'imagines ? Plus personne dans la montgolfière pour cuisiner ? Avec les problèmes de démographie qu'on a, elles voulaient pas risquer ça. Alors, elles ont bouché avec des rochers l'accès aux étages d'au-dessus. Solution simple et efficace. D'ailleurs, comme je représentais toujours une menace, je les soupçonne également d'être responsable de mon sommeil artificiel. Comme je t'ai dit, elles pouvaient pas me tuer, mais me mettre dans un coma, ça, ça passe inaperçu – tellement que je suis sûr que Sopa ne se doute de rien. Je ne sais pas comment elles s'y sont prises, mais c'est bougrement efficace !

– Pourquoi vous faisiez sauter des bombes ?

– ¡ Revolución, hombre !

– Mais encore ?

– Toi, tu es encore jeune, tu n'as pas connu les débuts de la montgolfière, à l'époque où l'on pouvait encore se déplacer d'un étage à l'autre sans trop de difficultés... Moi, je l'ai visité, de haut en bas, et je sais très bien ce qu'il se passe, là-haut. Si tu voyages aussi, sûrement que tu le verras de tes propres yeux.

– Quoi donc ?

– Les patapoufs corrompus qui nous servent de sénateurs. Ces sénateurs débilement inutiles qui conduisent des débats enflammés sur des sujets futiles et, se servant de ce prétexte, s'engraissent sur notre travail dans un confort indécent. Et je ne souhaite même pas évoquer notre bon roi, Pleh VIII, ce crétin congénital... Un véritable enfant quand il s'agit de rêver, une véritable ordure quand il s'agit de diriger. Et puis, diriger, c'est un bien grands mots... Alors, oui, des fois, les sénateurs promulguent des lois ou le roi prend une décision, mais pour quel résultat ? Chacun vit tellement renfermé sur soi-même que les lois ne prennent effet qu'aux étages les plus haut, et encore ! Et, pendant le reste du temps, crois-moi, ils profitent bien de notre misère. Je veux dire, à part leur fonction symbolique, ils ne servent à rien, tous ! Ce n'est que décor ! En vérité, ils pourraient très bien tous disparaître sans pour autant gêner le fonctionnement de la montgolfière. En bref, c'est un système dépassé d'exploitation qui n'a plus de raison d'être dans notre contexte apocalyptique.

– Rien de très original pour l'instant. S'il fallait faire sauter tous les endroits où une frange de la population profite du malheur d'une autre, la Terre n'entendrait que le chant des bombes.

– Mais le problème n'est pas là ! Effectivement, l'injustice est universelle, mais sur la montgolfière, la donne est différente. Je ne sais pas si tu l'as encore remarqué, mais la montgolfière a réussi à instaurer quelque chose de magnifique et d'unique dans l'histoire de l'humanité. Et le fait qu'il y ait des puissants ne changent rien. Tout le monde est libre de faire ou de ne pas faire ce qu'il veut. Tu as voulu partir de chez toi ? Rien ne t'en a empêché, tout simplement parce qu'il n'y a personne pour t'en empêcher. Et pourtant, chacun a une tâche bien précise qui est vitale pour la survie de la montgolfière. Et sans contrainte aucune, chacun accompli son devoir, quotidiennement. L'habitant de la montgolfière est le citoyen ultime sans le savoir. D'ailleurs, nous vivons quelque chose d'extraordinaire sans le savoir. C'est ce que les anarchistes ont toujours poursuivi : une société en autarcie, sans lois, où chacun a le pouvoir sur sa vie...

– Et vous, dans tout ça ?

– J'y viens, j'y viens ! Le problème, c'est toujours le même : des gens malintentionnés ont voulu détruire ce paradis et reproduire le modèle de société pré-bougliboulguien, pourtant réputé infâme. Ces gens, ce sont le roi et les sénateurs, qui se pensent au-dessus de tout, et surtout au-dessus de nous. Alors, évidemment, comme il leur fallait un bras armé, ils ont créé une police.

– Les peaux-lisses...

– Exact ! Et c'est pourquoi je faisais sauter des bombes : pour protester.

– Mais, alors, concrètement, ça changeait quoi ?

– Absolument rien ! Mais là n'est pas la question. Je refuse d'avoir au-dessus de moi une sale majesté et des feignants de sénateurs !

– Donc, en fait, vous vous battiez pour rien ?

– Si ! C'est une affaire de symbole !

– Peut-être, mais c'est crétin.

– Et ton extraordinaire voyage, alors ?

– C'est pas pareil ! Et puis, moi, je ne tue personne pour arriver à mes fins !

– Attention, hein ! Moi non plus ! Ce n'était que pour impressionner les gens, leur faire prendre conscience, mais je ne faisais pas de victimes dans mes attentats. Un terroriste se doit d'avoir une éthique.

– Vous m'en direz tant.

– Mais maintenant, je suis trop vieux pour ce genre de conneries... Heureusement qu'il y a la relève !

– La relève ?

– Ben, toi, pardi !

– Ah, non ! Non, non, non, non, non ! Il y a malentendu ! Je ne fais rien sauter, moi !

– Et comment tu comptes dégager le passage, alors ?

– Vous voulez dire que... »

Acta fouilla sous son lit et présenta une grosse noix de coco à Tommy.

« Tiens, c'est une grenade.

– Alors, je ne suis pas expert en fruit, mais il me semble qu'il s'agit là plutôt d'une noix de coco.

– Oui, mais c'est une grenade.

– Assurément non, puisque c'est une noix de coco.

– C'est une grenade faite à partir d'une noix de coco, effectivement, mais ça n'en est pas moins une grenade.

– Qu'est-ce à dire ? »

Et puis, en la prenant dans ses mains, Tommy aperçut un détonateur sur le haut du fruit.

« Ah ! Vous vouliez parler d'une bombe !

– Techniquement, c'est plus une grenade...

– Oui, mais ça porte à confusion ! »

Tommy rangea l'objet dans son baluchon avant de demander :

« Donc, quand je soulèverai le détonateur, ça explosera ?

– Après quelques secondes, ouais. En même temps, c'est le but recherché, non ?

– Oui, bien sûr.

– Enfin, on va pouvoir montrer à ses peaux-lisses que la jeune génération ne s'est pas laissée aliéner et qu'elle est prête au combat !

– C'est-à-dire que je fais ça avant tout pour voyager, moi...

– Oui, mais eux ne le savent pas, donc l'effet est le même. D'ailleurs, tu les salueras de ma part.

– Oui, d'ailleurs je vais y aller. C'est pas que j'ai pas envie de débattre sur la nécessité de la violence, sur le politique ou sur une autre de ces conneries, au contraire, puisque je suis très curieux, mais tout d'abord, vous ne m'inspirez que très peu de respect, et en plus, le chapitre s'éternise quelque peu et je doute que cela intéresse réellement quelqu'un.

– Oui, c'est vrai que le feeling n'est pas là... Enfin, tant que quelqu'un pose des bombes à ma place, moi je m'en fiche du feeling. »

Et sur ces bonnes paroles, Tommy s'en retourna vers des étages plus élevés.



*



Posée sur l’échelle, la grenade avait l’air d’un gros œuf de Pâques prêt à libérer ses secrets. Une main hésitante caressait le détonateur avec hasard. Tommy, suspendu entre deux étages, contemplait l’explosif et une certaine fascination dévorait son cœur. Il y avait dans ce joujou la mort et la destruction, le feu et l’éclat, mais aussi l’attrait de ce qui purifie, de cet entre-deux qui sépare la violence du néant et la quiétude du renouveau. Il y avait du printemps dans cet œuf. Et Tommy avait peur de ce printemps, de ses bourrasques tranchantes comme de l’airain, de son lot de bourgeons étincelants, de ses piaillements assourdissants d’oisillons bientôt adultes ; en bref, du fracas de la vie. Mais Tommy était courageux et ses hésitations devinrent certitudes, et ses tremblements devinrent fermes et agiles… Et sa main voulut dégoupiller la grenade.

« Héla, fit une voix derrière lui. Tu ne penses tout de même pas faire sauter cet engin ici ? »

C’était Astrid. Tommy lâcha l’explosif et bomba le torse.

« Eh bien si, pourquoi ? Je ne devrais pas ?

– Bien sûr que non, que tu ne devrais pas ! Parce que, vu ton engin et connaissant Acta, c’est pas les rochers que tu vas dégager, c’est tout cet étage qui va disparaître. Et je dois avouer que ça m’embête un peu, déjà parce que je suis à côté et que je ne veux pas mourir, mais aussi parce que ma chambre est à côté et que je souhaite la préserver. Ne nions pas également un éventuel élan altruiste et l’attachement que je porte à l’intégrité de cette montgolfière qui a le mérite de me maintenir hors de la Terre, ainsi que quelques autres.

– Je suis bien conscient que faire sauter la grenade ici va entraîner quelques dégâts collatéraux, mais il faut bien que je passe.

– Tu serais prêt à faire sauter ma chambre avec éventuellement moi dedans juste pour un voyage, certes extraordinaire, mais somme toute superficiel ?

– Vu comme ça… Même si je ne vous porte pas vraiment dans mon cœur, c’est vrai que ce serait détestable de vous tuer juste pour des fantasmes personnels.

– Quel enfant incroyable !

– Et je fais quoi, alors ? Je fais marche arrière et le conte s’arrête ?

– Ça pourrait être une idée intéressante, mais dans ma grande mansuétude, je veux bien t’aider et te donner ceci. »

Astrid présenta une belle pioche de fer à Tommy, lequel la saisit par le manche – ce qui est tout de même plus sage.

« Tu verras, continua-t-elle, c’est certes plus fatigant que la grenade, mais c’est drôlement plus intelligent.

– Vous voulez dire que vous m’avez envoyé tout en bas de la montgolfière voir Acta alors que vous aviez de quoi dégager le passage ?

– C’est à peu près ça.

– Mais… Mais pourquoi ?

– On peut trouver plusieurs raisons. Déjà, être héros de conte n’est pas chose aisée. S’il suffisait d’aller d’un point A à un point B sans troubles, ça se saurait. Et puis, n’as-tu pas fait une merveilleuse rencontre, en y allant ? N’as-tu pas appris plein de choses fort intéressantes ? Et je dois dire qu’un chapitre de plus, c’est toujours ça de pris.

– De nombreux noms vulgaires traversent mon crâne en ce moment et force est de constater que, non seulement ils sont parfaitement adaptés à la situation, mais qu’en plus ça me soulage grandement rien que d’y penser.

– Laisse-les donc là où ils sont et remercie-moi plutôt. En plus de te guider vers de formidables rencontres, je t’offre une belle pioche pour en faire encore plus.

– Ben voyons…

– Mais ne nous emballons pas trop vite en nous perdant dans des remerciements nombreux et goulus car je ne fais pas ça pour tes beaux yeux.

– Le contraire m’aurait étonné.

– Pour faire court, ma fille était là-haut lorsqu’elles ont bloqué le passage, et donc elle y est coincée depuis. Si tu pouvais la retrouver et me la ramener, tu serais un amour. Même si l’utilisation du verbe ''pouvoir'' sous-entend un choix, ne nous leurrons pas, je ne t’en laisse pas, et si tu veux me la faire à l’envers, je saurai te retrouver pour te briser les genoux.

– Bon, puisque, apparemment, je n’ai pas le choix, disons que je vais accepter cette proposition. Elle ressemble à quoi, votre fille ?

– Oh, tu la reconnaîtras facilement : c'est une petite fille brune.

– Elle s’appelle comment ?

– Juliette.

– Va pour Juliette ! J’essayerai de vous la retrouver !

– Je te le souhaite. »

Tommy s’éloigna alors et se ficha en face des gros rochers. Il leva son bras bien haut, fit briller la pointe de fer dans les airs et fut coupé dans son élan pour la seconde fois.

« Quoi encore, ragea-t-il.

– Ce n’est que moi, lui répondit l’autre. »

Et effectivement, ce n’était que lui.

« Oui, j’ai bien vu que ce n’était que toi, mais que me veux-tu ? »

L’autre rougit, frotta l’échelle avec le bas de son corps dans un mouvement vertical, et ce afin d’exprimer une certaine gêne.

« Allez, accouche, s’énerva Tommy. On va pas y passer la soirée !

– Bon, même s'ils me répètent sans arrêt le contraire – ce qui est très gentil de leur part, je veux bien le reconnaître –, ma place n'est pas ici...

– Pourquoi ça ?

– Pour plein de raisons ! Ils ont assez de malheurs pour que je leur en rajoute. Non seulement, je ne sers à rien...

– Aucun d'eux ne sert à quelque chose, je te rassure.

– … Mais en plus, je fais stagner un froid polaire dans l'étage alors même que les conditions sont déjà mauvaises, à la base.

– Depuis le début ils te subissent, pourquoi t'en aller, tout à coup, sur un coup de tête ?

– Parce que tu m'en donnes l'occasion. Et puis, ce n'est pas ce que tu as fait, toi ?

– Si, mais là n'est pas la question. Moi, j'ai le droit, puisque je suis héros de conte et que si j'étais resté tout en bas à balayer, pas sûr qu'on se démènerait à narrer mon histoire.

– Je peux venir, alors ?

– Ben... Personnellement, je n'y vois pas de problèmes. Donc, oui, t'as qu'à me suivre.

– Chouette ! »

Igor – car c'était lui – trépignait de joie, mais pas trop quand même, car il est bien difficile de trépigner sans tomber quand on se trouve sur une échelle. Alors, il se rapprocha au plus près de Tommy et se mit à le fixer avec son regard de neige. Celui-ci brandit la pioche pour la deuxième fois, baissa la tête furtivement, et s'arrêta, gêné.

« Alors, par contre, va falloir que tu sois moins collant. Parce que là, c'est très gênant, limite obscène.

– Oh !... Je comprends. »

Tandis que le bonhomme de neige baissait les yeux, envahi d'une grande déception, le jeune garçon posa les siens sur la pioche, puis sur son nouveau coéquipier, et réfléchit. Il finit par la lui tendre.

« Tiens, d'ailleurs, je propose que tu casses les rochers.

– Mais mes bras sont petits et fragiles, répondit Igor en agitant ses vulgaires branches.

– Tu ne crois tout de même pas rejoindre mon extraordinaire voyage et toutes les choses merveilleuses que cela implique sans faire le moindre effort, n'est-ce pas ? Ce serait insensé et profondément égoïste. Il faut que tu prouves ta valeur.

– Oui, tu as raison... »

Igor saisit la pioche, prit la place de Tommy et commença à frapper la roche.

« Un peu d'exercice n'a jamais tué personne, susurra le jeune garçon en se reposant contre l'échelle, touchant Morphée du bout des doigts. »

Chapitre 10 : Comment Tommy rencontra malgré lui les sœurs Hus

Une tête juvénile dépassa du sol, regarda autour, puis un corps apparut lentement, d'abord à genoux, ensuite complètement debout. Une autre silhouette, plus tassée, plus petite, plus blanche, apparut à son tour et la trappe se referma. Il faisait nuit et l'étage semblait désert. Ils se trouvaient au milieu d'un long couloir sombre, fait de ciment et de fer, qui formait une large parabole. A gauche se dégageait la masse immense du ciel noir, comme une énorme boule d'encre tachetée d'étoiles. Le ciel pesait comme un poids qui écrasait la réalité et la distordait de manière méthodique. Les points blancs, nombreux et brillants, s'amassaient puis s'étiraient tels des cristaux en fusion.

« Atchoum ! »

Le son se répercuta contre les parois, d'abord en un écho très fort, puis en de multiples répétitions, plus rapides, plus lointaines.

« Ça va, demanda Igor, tout penaud. »

Tommy lui lança un regard noir.

« C'est-à-dire que ça irait mieux si quelqu'un ne baissait pas systématiquement la température en-dessous de zéro.

– Je suis désolé, répondit le bonhomme de neige en baissant les yeux, apparemment sincère, mais surtout triste d'avoir causé du tort.

– Y'a quelqu'un, fit une voix animal.

– T'as parlé, demanda Tommy.

– Ah non, c'est pas moi, répondit Igor. »

Les voix se mélangeaient dans le couloir, rebondissaient et se cognaient les unes aux autres. Tommy attendit que le silence revint.

« Y'a quelqu'un ici, finit-il par lâcher.

– Oui, c'est exactement ce que je demandais, répondit la voix. Et apparemment, c'est le cas.

– Vous êtes où ?

– Dans la prison.

– Quelle prison ?

– Celle du tunnel.

– Quel tunnel ?

– Suivez ma voix, ça sera plus simple.

– Vous êtes marrant, vous. Nos voix se dispersent et traversent tout le couloir.

– Ah, vous appelez ça un couloir, vous ?

– Mais on s'en fiche ! Dites-nous où vous êtes !

– En même temps, si vous restez toujours au même endroit, c'est sûr que vous ne me trouverez pas…

– Si vous nous aidez pas plus non plus, ceci dit.

– Bon... Si vous venez de la trappe, logiquement, vous n'avez qu'à continuer tout droit.

– C'est-à-dire qu'on tombe sur un mur, là.

– Justement. Après, vous n'avez qu'à longer le mur sur la droite jusqu'à tomber sur ma cage.

– Laquelle, de droite ?

– Quand vous êtes face au mur, pardi. »

Avançant à tâtons dans l'obscurité, les mains contre le mur afin de se guider, Tommy suivit les conseils de l'inconnu. Ses doigts glissaient lentement contre le ciment de la paroi et ses pas résonnaient sur le sol. La paroi était dure, froide et lisse, puis, tout à coup, molle, chaude et nivelé. Tommy fit un bond en arrière.

« Ça va pas de me mettre des doigts dans les naseaux, s'écria la voix inconnue. Mais vous êtes pas bien, ma parole !

– Putain, jura Tommy. Vous m'avez fait peur !

– Et moi donc ! Je sors mon museau afin de vous voir arriver et voilà que vous m'y enfoncez des doigts !

– Mais, vous êtes quoi ?

– Ben, un prisonnier.

– Oui, d'accord, mais vous n'êtes pas humain.

– Et pourquoi donc ?

– Parce que vous avez un museau et que, définitivement, les humains n’ont pas de museau.

– Et alors ? Je parle.

– Mais ça ne suffit pas pour être humain.

– Oh, je vois... C'est parce que je ne suis pas bipède, c'est cela ?

– Entre autre.

– Parce que je m'entraîne, vous savez. Au meilleur de ma forme, j'arrive à tenir plus de trente secondes sur mes pattes arrière.

– Vous êtes quoi comme animal ?

– Disons que mon enveloppe charnelle me fait ressembler à un mouton.

– Vous êtes un mouton, quoi.

– Mais je parle !

– Vous êtes un mouton qui parle… Et que diable fait un mouton qui parle derrière des barreaux ?

– Je suis un butin de guerre.

– Pardon ?

– Eh bien, j'ai été capturé par les sœurs Hus lors d'un de leurs pillages. Et comme elles m'ont trouvé amusant, elles ont décidé de m'amener ici et de me garder. Vous vous rendez compte ? Moi, un intellectuel, tourné en bête de foire !

– C'est qui, les sœurs Hus ?

– Marianne, Ariane, et Anne : ce sont celles qui pillent. D'ailleurs, elles ne devraient pas tarder à revenir de leur pillage, là. Si j'étais vous, j'essayerais de me cacher, parce que ça peut paraître sympa, la prison, comme ça, mais en fait, c'est plutôt bof.

– Faut aller de quel côté du tunnel ?

– Ça dépend.

– De quoi ?

– A votre droite, il y a le dortoir. A votre gauche, il y a l'aéroport.

– L'aéroport ?

– Oui, c'est de là que partent les sœurs Hus afin de faire leurs raids.

– Vous voulez dire qu'il y a un moyen de descendre dans l’en-bas ?

– Oui, quand je parle de pillages, effectivement, c'est dans l’en-bas. Il n'y a pas grand-chose à piller dans le ciel.

– Il faut absolument que j'aille voir ça !

– C'est votre droit. »

Tommy se retourna, bredouilla des remerciements et courut vers sa gauche. Ses pas résonnèrent avec vacarme tout le long du tunnel. Derrière lui, Igor sautillait et le suivait difficilement, agitant ses petites branches tout en soufflant. Tommy s'arrêta devant l'univers.

« C'est merveilleux, s'écria-t-il. »

La Lune, toute gonflée de nacre, effritait le ciel noir en un mouvement circulaire tant elle était énorme. De ses cratères béants, gris, pleuvait de la poussière argentée sur la nacelle. Tommy faillit en perdre l'équilibre, puis éternua.

« Ça va, lui demanda Igor encore haletant.

– C'est beau ! »

Le bonhomme de neige fit mine de regarder en l'air et approuva avec indifférence.

« Oui, c'est beau... C'est la Lune, quoi.

– Oui, c'est la Lune. Mais là, le fait qu'elle soit pleine, que l'on soit aussi proche d'elle et que le ciel soit dégagé... Et puis, même, la situation en elle-même est belle…

– Si tu veux.

– Bien sûr que je veux ! Allez, viens, on va faire un tour dans l'en-bas ! »

Igor déglutit.

« L'en-bas ?

– Oui, l'en-bas. Pourquoi ? Ça ne va pas ?

– Ben, avec tout ce qu'on raconte sur l'en-bas... Après tout, on est pas montés sur cette montgolfière pour rien...

– Ce sont des histoires pour les enfants, ça. Pour qu'on reste bien sages et qu'on ne s'enfuit pas. N'es-tu pas curieux ? Ne sens-tu pas battre ton cœur d'une adrénaline nouvelle, celle de l'aventure ?

– Pas tellement, à vrai dire...

– Tu préfères attendre les sœurs Hus ? Je suis sûr qu'elles adorent les bonhommes de neige.

– Vu comme ça...

– Allez, viens ! »

Tommy tira Igor par la branche et ils s'avancèrent sur la nacelle. Celle-ci dessinait un cercle sur le sol bordé de courtes barrières en bois. En face d'eux étaient quatre ouvertures allongées par quatre pontons de bois qui transperçaient le ciel. Les trois premiers pontons étaient vides. Le quatrième retenait attaché par des sangles un petit dragon blanc. Celui-ci était posé dans ce qui s’apparenterait à un box, une selle sur le dos et ses ailes de chauve-souris repliées. Il paraissait dormir. Alors, Tommy s'approcha, traînant toujours derrière lui Igor qui se vidait de son courage à chaque seconde tel un jerrican percé. Il s'avança sur le ponton... Puis cria.

« Ce n'est que moi, ce n'est que moi, fit une voix qu'il reconnaissait. »

Tommy reprit son sang-froid et s'énerva :

« Ça va pas, ou quoi ? Ça fait la deuxième fois que vous me faites le coup ! Arrêtez d'apparaître à l'improviste devant les mortels, ça fait peur !

– Je suis désolé, je n'y pense jamais, répondit Error.

– Si c'est pour faire durer le mystère, comme la dernière et première fois, c'était pas la peine de venir.

– J'étais en retard, la dernière fois. Faut dire que je ne m'attendais pas à ce que vous veniez si vite.

– Vous m'attendiez ?

– Justement, non.

– Qu'est-ce que vous me voulez, cette fois, alors ?

– Vous empêcher de chevaucher ce dragon céleste.

– Vous voulez me priver, moi, Tommy Ardluck, qui veut depuis tout petit aller voir du pays dans l'en-bas, du seul moyen que j'ai d'accomplir mon rêve et ma soif de curiosité ?

– Absolument.

– Va falloir être plus persuasif, sinon je risque quand même de le monter, ce dragon.

– Eh bien, puisque vous voulez une explication : ce dragon souffre actuellement d'une labyrinthite, qui a rapidement engendré une surdité, qui, comme vous le savez certainement, entrave le sens de l'équilibre. Si vous décidez de monter sur ce dragon, il décollera, planera quelques secondes puis se cabrera, vrillera et enfin chutera en ligne droite, vous entraînant vers une mort certaine.

– Et pourquoi devrais-je vous croire ?

– Parce que je suis le narrateur.

– Pardon ?

– Enfin, techniquement, je ne suis que l'assistant du narrateur, mais c'est du détail.

– Qu'est-ce que vous fichez là ?

– J'aurais aimé vous raconter tout cela en détail, vraiment, mais non seulement il est préférable de laisser encore une couche de mystère et de suspens sur ce conte – avouons que ça a son petit charme, tout de même –, mais, en plus, il s'avère que les sœurs Hus arriveront ici-même dans très exactement une minute et neuf secondes et qu'il vous faut vous cacher pour éviter de finir en prison. Notez aussi que le chapitre s'allonge et qu'il serait de bon ton d'y trouver une fin digne de ce nom. A bientôt ! »

Et l'ombre disparut pour la deuxième fois, laissant encore Tommy plein de questions inassouvies.

« T'y comprends quelque chose, toi, demanda-t-il à l'adresse d'Igor. »

Personne ne lui répondit. Il se retourna et constata qu'il était effectivement tout seul. Ce lâche de bonhomme de neige avait dû fuir dès l'apparition du fantôme. Alors, soudainement, il perçut un mouvement d'air qui s'intensifia petit à petit pour devenir des battements d'ailes en bonne et due forme. Les sœurs Hus revenaient. Rapidement, Tommy scruta les environs et repéra des tonneaux qui constitueraient une cachette parfaite. Il y courut et se tapit dans l'ombre, silencieux comme un furet.

Pendant ce temps, les sœurs Hus acielissaient – ou montgolfièrissaient, mais c'est plus laid. Les dragons se posèrent avec grâce et grands cris aigus sur les pontons qui leur étaient destinés et trois lourdes silhouettes mirent pieds à terre – enfin, techniquement, à montgolfière – avec une grâce cette fois-ci toute relative. La plate-forme tangua. Leur carrure était tellement imposante qu'on aurait dit des géantes, tout en muscles et en virilité. Elles avancèrent vers le tunnel à grands chocs de bottes en cuir sur le bois de la nacelle et Tommy se demandait à chaque instant si le tout n'allait pas s'effondrer sous leur poids. Puis, l'une d'elle s'arrêta et renifla.

« Ça sent la chair fraîche, s'écria-t-elle avec une intonation toute barbare. »

Les deux autres s'arrêtèrent également, reniflant de plus belle.

« Ce doit être Edmund, dit l'une d'entre elle.

– Ce n'est pas une odeur animale, répondit la première. C'est une odeur humaine !

– Elle a raison, s'écria la troisième. C'est même l'odeur d'un enfant !

– C'est impossible, l'accès aux étages inférieurs est condamné.

– Alors ça vient des étages supérieurs !

– Ce n'est peut-être que Juliette... Avec le vent, il n'est pas rare de la sentir d'ici.

– Oui, tu as sûrement raison.

– Allons-nous coucher. »

Et les sœurs repartirent vers le tunnel, laissant Tommy méditer sur ce qu'il venait d'entendre. Juliette n'était pas loin. Il n'aurait peut-être pas trop de mal à la retrouver. En attendant, il fallait qu'il reste caché et qu'il ne se fasse pas repérer par les sœur Hus. Il n'avait qu'à attendre qu'elles se couchent pour ressortir en toute discrétion. Alors, il passa sa tête au-dessus des tonneaux et plongea ses yeux dans le tunnel... Puis il éternua.

Chapitre 11 : Ce que Tommy apprit d’Edmund et comment Igor les rejoignit en prison

« Alors, c'était bien l'en-bas ? »

Tommy, assis par terre, le dos contre le mur, lui lança un regard noir au hasard de l'obscurité.

« A ton avis ?

– Ah oui ! Suis-je bête ! L'en-bas ne peut pas être bien.

– Non, c'est surtout que j'ai pas eu le temps d'y aller, crétin !

– Maintenant que vous le dites, c'est vrai que le fait que vous soyez dans la prison en ma compagnie aurait dû me mettre la puce à l'oreille. »

Tommy soupira d’agacement, puis fit glisser ses doigts contre la paroi granuleuse, comme pour faire passer le temps. La prison était très petite, faite de ciment froid que fermaient des minces barreaux d'aciers. N'étant équipée d'aucun éclairage, il y faisait très sombre, pour ne pas dire totalement noir.

« En même temps, reprit la bête, c'est tout aussi bien comme ça.

– Pardon ?

– Oui, je veux dire que ça me fait de la compagnie. C'est pas un luxe, ici, vous savez.

– Crétin…

– Alors, je vois que vous utilisez souvent ce terme pour me désigner, mais sachez que ce n'est pas mon vrai nom. Dans toute cette agitation, j'ai oublié de me présenter : je m'appelle One-Man Cheeseburger Apocalypse, mais appelez-moi par mon nom chrétien, Edmund – ce n'en sera que plus commode.

– Ravi ! Moi, c'est Tommy Ardluck...

– Je devine un léger sarcasme. Seriez-vous mécontent ?

– Je suis en prison, crétin ! Comment ne pourrais-je être mécontent ?

– Edmund, moi c'est Edmund.

– Mais je m'en fiche, maudit mouton ! Je m'en contrefiche !

– Au risque de vous contredire encore une fois, je ne suis pas vraiment un mouton…

– Mais si ! Bien sûr que si ! Qu'es-tu d'autre, sinon ?

– Un être humain.

– Les êtres humains n'ont pas de naseaux, on en a déjà parlé !

– Mais je...

– Et le fait de parler n'y change rien !

– Mais c'est spéciste ! Qu'est-ce qui définit le mieux l'humanité que le fait de parler ?

– Mais même les animaux ont un langage ! Tu n'es pas humain parce que tu parles.

– N'est-ce pas la capacité de penser qui nous distingue justement du monde animal ?

– Qui me distingue ! Qui me distingue du monde animal ! Le monde animal, c'est toi !

– Mais non, puisque je pense !

– Mais ça ne suffit pas ! Et de loin ! Oh ! Et puis on en a déjà discuté... Tu me fatigues !

– Mais qu'est-ce d'autre, alors, que d'être humain, si penser n'est pas suffisant ?

– Penser est un attribut de l'homme, une de ses caractéristiques, pas sa définition. Es-tu bipède ? As-tu des pouces opposables ? Es-tu glabre ?

– Non, effectivement. Mais je pourrais très bien vous citer d'autres animaux qui ont ces caractéristiques. Pas toutes ensemble, non, mais au moins l'une d'elles. Par contre, je ne pourrais citer aucun animal capable de penser. C'est bien donc que penser est ce qui définit l'homme, non ?

– C'est ce qui le différencie du monde animal tout au plus, mais pas ce qui le définit.

– Mais l'homme ne se définit-il pas par opposition au monde animal, justement ?

– Je ne pense pas que l'on puisse limiter le vivant à une simple dualité homme-animal.

– Non, effectivement. Il y a aussi une différence entre ceux qui produisent de la laine et les autres.

– De quoi ?

– Eh bien, il y a ceux qui pensent – les hommes – et les autres ; et il y a aussi ceux qui produisent de la laine et les autres.

– Oui, si tu veux… »

Et le silence retomba comme une masse, comme l'obscurité tombe sur un foyer qui s'éteint, laissant rougeoyer quelques braises d'un ton étouffé. De même, la lourdeur du silence était troublée par quelques bruits nomades, celui d'un ronflement gras lointain, des machineries qui tournaient, d'un sabot solitaire contre le ciment, d'une respiration tranquille... Et bientôt celui de la voix d'Edmund.

« Vous ne dormez pas ? »

Tommy ne répondit pas tout de suite, évacuant de son crâne l'agacement ultime que lui infligeait cette voix.

« Non, je ne dors pas, soupira-t-il. Pourquoi ? Tu veux encore débattre de ta nature ?

– Non, c'est juste pour parler. Comme je le disais, c'est pas un luxe, ici, alors autant en profiter. »

Tommy ne répondit pas. Il avait encore sur le cœur sa frustration, celle de ne pas avoir pu aller dans l'en-bas, celle de se retrouver en prison sans motif particulier, et puis celle d'être encore une fois en compagnie d'un être étrange. Depuis le début de son extraordinaire voyage, il n'avait vu que cela : des êtres étranges. Et puis il réfléchit, et se dit que, finalement, converser avec un mouton pouvait être intéressant. Intéressant déjà parce qu'il s'était lui-même qualifié d'intellectuel, donc peut-être avait-il la réponse à sa grande question – celle du ciel bleu, on a tendance à l'oublier –, mais aussi parce qu'il avait vécu dans l'en-bas, donc qu'il pouvait lui planter le décor de ses rêves, et enfin parce qu'il ne devait pas être un récent prisonnier, donc qu'il devait savoir quelques menus détails tels que comment sortir d'ici et où est Juliette. Il lui fallait donc chasser sa frustration et son amertume et reprendre ses yeux pétillants de curiosité et sa voix frêle et innocente.

« Sais-tu pourquoi le ciel est bleu ? »

La question résonna.

« Tout dépend, répondit calmement le mouton, apparemment pensif.

– De ?

– Souhaitez-vous une réponse rationnelle et scientifique ?

– Dis-moi ce que tu sais, j'aviserai ensuite.

– Eh bien, là d'où je viens, nous avons une légende à ce propos.

– Je t'en prie.

– Je ne suis pas très bon conteur, mais soit...

Le mouton prit sa respiration, doucement, puis évacua une note grave :

« Il y a longtemps, à l'aube du monde...

– Laquelle ?

– La deuxième. »

Frustré d'avoir été coupé si vite, Edmund reprit pour la deuxième fois et sa respiration et sa parole :

« A l'aube du monde, disais-je, le soleil décida de disparaître soudainement, laissant un ciel épais et noir…

– Comment cela est-il possible ?

– C'est une légende. Juste une légende... Vais-je pouvoir conter sans être coupé, oui ou non ? Parce qu'autant je suis d'un naturel très calme, autant je trouve votre comportement très irrespectueux étant donné l'effort que je fais pour satisfaire votre curiosité. »

Le ''votre'', puissant et sec, résonna dans la tête de Tommy qui eut honte de lui-même et se tut. L'animal roula des yeux – ce que Tommy ne pouvait savoir étant donné qu'il faisait noir –, puis recommença son rituel respiratoire pour la troisième fois, comme savourant chaque mot :

« Donc... Les habitants de la Terre furent privés du jour. Le ciel était d'un noir impénétrable et dense qui aspirait chaque once de lumière, comme si l'atmosphère s'était faite encre, comme si le ciel n'était plus...

Le premier mois, les hommes restèrent sous le choc, à croire que ce ne serait qu'un mauvais moment à passer, éphémère, restant chez eux et consommant leurs provisions durement accumulées l'année. Un simple fermier, Mika, reçut alors la visite de Chtone, le dieu des pierres incandescentes et des sous-sols. Ce dernier, sous la forme d'une souris, lui proposa un pacte : se dresser contre les dieux et survivre. Mais Mika était droit et il refusa, pensant que ce n’était qu’une catastrophe comme une autre et qu’il fallait rester loyal envers les dieux. Alors, Chtone le prévint qu’il reviendrait le mois prochain, quand le blé manquera et que les bœufs mourront.

Et effectivement, un mois plus tard, alors que Mika et les siens consommaient ce qu'il leur restait de vivres, revint Chtone. Sous l'apparence d'un chat cette fois-ci, il lui proposa de nouveau son pacte. Mais Mika, fidèle à lui-même, le refusa. Chtone, comme la première fois, s’en alla en prévenant de son retour, le mois d’après. Mika, de son côté, alla prévenir les siens de mettre plus de ferveur dans leurs prières et leurs libations afin que les dieux les libèrent de ce fléau.

Mais le mois suivant vint et les dieux ne les avaient toujours pas écouté. Malgré toute leur ferveur, la famine s’aggravait et des familles entières mourraient. Alors, Chtone réapparut, pour la troisième et dernière fois, prenant la forme d'un homme. Voyant la misère de son peuple, il lui proposa son pacte sous la forme d’un choix : mourir fidèles aux dieux ou survivre en les affrontant. Désespéré, Mika accepta. Chtone lui donna alors un arc et une équerre d’or. Avec l’arc, il chasserait l’obscurité tandis que l’équerre d’or lui permettrait de rebâtir la civilisation. Il lui dit d’attendre le lendemain qu’un rai de lumière traverse les noirs cieux pour bander son arc et tirer une flèche dans cette direction. Mika acquiesça.

Le lendemain, il se leva aux premières heures et patienta, dehors, les mains crispées sur son arc. Soudainement, le rai de lumière promis vint effectivement illuminer son visage. Alors, sans hésiter, il bandit l'arc et tira son trait vers les cieux. Aussitôt, un grondement terrible se fit entendre. C'était le soleil qui saignait. Car, sans le savoir, Mika avait tiré sur le soleil et celui-ci perdait de son essence qu'il répandait dans les noirs cieux. Ce mélange d'essence de soleil et de poussières noirs donna sa teinte au ciel, bleu. C'est pour cela que le ciel est bleu, et rouge le soir et le matin, quand le soleil, blessé, rentre ou sors de l'océan en y laissant s'éparpiller du sang de sa plaie inguérissable. Et c'est ainsi aussi que l'humanité survécut et que la civilisation se reconstruisit, grâce à Mika... »

Tommy hésita quelques secondes avant de parler, de peur de couper Edmund dans un silence qui n'aurait pu être que stylistique, camouflant une foule de rebondissements et de suites inattendues. Enfin, il finit par commenter :

« C'est une histoire étrange...

– C'est une légende, rappela Edmund. Comme tout récit de tradition orale, elle comporte ses incohérences et ses passages inexpliqués et inexplicables. Enfin, c'est toujours une bonne base.

– Ouais, et, en plus, j'ai trouvé la clé, fit une voix gelée. »

Tommy se tourna vers la grille – du moins vers la direction qu'il pensait être celle de la grille – puis s'écria, dans un mélange de joie et de surprise imbécile :

« Igor ! C'est bien toi ?

– En neige et en carotte ! Et tu vas voir que je vais me rattraper pour t'avoir refilé un rhume ! »

Un clac sec et rapide fendit l'air.

« Fais attention, souffla Tommy, sur le qui-vive. La grille grince énormément... Vas-y doucement... Tout doucement...

– De toute façon, elles vont rappliquer et nous enfermer tous les trois, commenta Edmund.

– Ne dis pas de sottises, répondit Tommy.

– Ce ne serait pas mieux, au contraire, que j'y aille d'un coup sec, demanda Igor.

– Fais comme tu le veux, puisque, de toute manière, elles vont rappliquer, répéta le mouton.

– Mais tais-toi donc, ordonna Tommy.

– Mais alors, je fais quoi, paniquait Igor.

– Elles vont rappliquer, je vous dis. Et puis, de toute manière, où iriez-vous ? Vous pensez ouvrir la grille grinçante, traverser le tunnel plein d'échos et monter l'échelle de bois qui craque sans réveiller personne. Et puis, avec un peu de chance, vous aurez peut-être éternué. Parce que, moi, je vous le dis, voilà quatre ans que je suis ici et j'ai jamais réussi à m'enfuir.

– As-tu déjà essayé, demanda Tommy, sur la défensive.

– Ou sinon, on peut peut-être remettre ça à plus tard, s'angoissait de plus en plus Igor.

– Non, j'ai jamais essayé, mais tout de même ! Si vous croyez que les sœurs Hus sont des amateurs, vous vous trompez. On n'aurait pas pu trouver mieux qu'elles pour assurer leur fonction de maintien de l'ordre et de défense de la montgolfière. Elles ne dorment presque pas, et quand elles le font, c'est d'un sommeil léger, prêtes à intervenir au moindre bruit suspect... Tiens, d'ailleurs, je suis sûr qu'on doit déjà les avoir réveillées.

– Mais tu vas finir par nous porter la poisse, s'exclama Tommy. C'est sûr qu'en nous baratinant de la sorte, on risque pas d'être discret !

– Bon, ben je m'en vais, moi, alors, proposa Igor que tout courage avait manifestement quitté.

– Certainement pas ! Allez, ouvre-moi cette grille, qu'on en finisse ! »

Mais un grognement les interrompit soudainement. Deux yeux rouges et une dentition carnassière ressortaient de l'obscurité, luisante et terrifiante de promesses de violences. Igor se déféqua dessus avec conviction tandis que la voix d'Edmund résonna :

« Qu'est-ce que je vous avais dit ! »

Chapitre 12 : Ce qu’Edmund raconta à propos de sa vie et des conditions de sa capture

« Pouh, je suis tout poisseux de neige, maintenant, se plaignait Igor dans la promiscuité sombre de la cellule.

– Je ne savais même pas que les bonhommes de neige pouvaient déféquer, soupira Tommy.

– Plus exactement, ils ne défèquent pas mais ils fondent sous l'action de certaines émotions, comme la peur, par exemple, expliqua Edmund. Ils perdent ainsi une partie de leur corps qui se liquéfie et leur coule dessus.

– Comme de la merde, questionna Tommy.

– Comme de la merde.

– Vous êtes vraiment une équipe de bras-cassés ! Pendant tout ce temps de palabre futile on aurait largement eu le temps de s'enfuir.

– Je n'en serais pas si sûr, à votre place.

– Toujours est-il qu'on aurait pu essayer ! »

Et puis Igor hurla afin de prouver une nouvelle fois toute l'étendue de son courage. Tommy, que ses oreilles faisaient souffrir, s'énerva :

« Mais qu’y a-t-il, toi ? Que peut-il t'arriver maintenant que tu es enfermé avec nous ?

– Il y a, commença Igor.

– Il y a quoi ? »

Le pauvre bonhomme de neige déglutit et attendit que sa respiration se fasse plus calme pour continuer :

« Il y a un squelette dans la cellule...

– Quoi, s'écria Tommy. C'est tout ? Et depuis quand tu as peur des squelettes ?

– Ah oui, s'exclama Edmund, j'ai oublié de vous le présenter ! C'est Oscar, mon compagnon de cellule.

– Mais les squelettes m'ont toujours fichu la trouille, répliqua Igor.

– Mais c'est absurde, continua Tommy. Tu n'en as même pas, de squelette, toi !

– Évidemment, il est un peu discret, poursuivit le mouton, que le fait de parler seul ne dérangeait absolument pas. Ne nous voilons pas la face : il est même très discret. Mais, au moins, il représente une compagnie...

– Je ne vois pas pourquoi il faudrait avoir des os à l'intérieur de son propre corps pour avoir peur des squelettes humains, se défendait toujours Igor.

– Mais je vois, au contraire, très bien le rapport, observa Tommy. Les squelettes nous font peur à nous, humains, parce qu'ils sont le reflet de notre futur, parce qu'ils nous murmurent : ''Voilà ce que tu seras, plus tard'' ; parce qu'ils évoquent la mort, et, enfin, parce que toute une mythologie a été créée autour de sorte qu'un squelette est considéré comme quelque chose de malsain et d'effrayant.

– Et une compagnie, tenait Edmund, même discrète, c'est déjà ça... Je veux dire, quand on vit ici tous les jours, dans moins de cinq mètres carrée, loin de la lumière du soleil, forcément, un tas d'os, ça se révèle assez rapidement être de très bonne compagnie. On devient fou, sinon, vous comprenez ?

– Et c'est justement pourquoi les squelettes m'effraient, répondit Igor. Car, même s'ils ne sont pas le reflet de ma mort, ils portent quelque chose de démoniaque et de malsain, comme tu l'as dit.

– C'est ridicule, commenta Tommy.

– C'est pour ça, d'ailleurs, que je suis assez content de vous voir ici, avec moi. Quoi de plus enchanteur que la promesse d'une éternelle compagnie, en plus avec des gens sympathiques comme vous l'êtes... Non, vraiment, votre emprisonnement est une grande chance !

– Non, répondit le bonhomme de neige. Moi, je ne trouve pas ça ridicule du tout, au contraire !

– Sûrement, soupira Tommy. Et comment est-il mort, d'ailleurs, ce bougre. »

Edmund, sentant qu'on s'adressait à lui, remua les naseaux et prit la parole :

« Je n'en ai absolument aucune idée. En fait, il était déjà sous cette forme là quand je suis arrivé, il y a quatre ans de cela.

– Si on va finir comme lui, c'est plutôt une mauvaise nouvelle... Surtout qu'avec Igor comme codétenu, en plus du manque de soleil et d'espace, on va toujours crever de froid, aussi.

– Comment vous êtes arrivé là, d'ailleurs, demanda Igor, soudainement intéressé.

– Oh, commença le mouton avec un faux air de modestie, c'est une histoire somme toute assez banale. Quand je vivais encore dans l'en-bas, j'étais professeur dans un petit village sur les îles de Demain – ma foi, un fort joli paysage – et j'étais respecté de la population locale. Il faut dire que j'avais ma petite réputation… Enfin, vous savez ce que c'est, quand on est un intellectuel... »

Edmund s'arrêta quelques secondes, le temps de reprendre son souffle et de méditer ce qu'il disait, avant de reprendre :

« Non, d'ailleurs, vous ne devez pas vraiment savoir ce que c'est... C'était pas la belle vie, bien sûr, mais c'était profitable. J'ai d'abord eu du mal à m'intégrer. Enfin, vous savez ce que c'est, quand on est un mouton... Enfin, non, d'ailleurs, vous ne devez pas savoir du tout ce que c'est… Quoi qu'on en dise, le spécisme est encore assez présent, notamment dans les îles de Demain, même si cela n'a pas l'air. Alors, forcément, au début, il y avait des tensions… Je vous ai pas raconté, d'ailleurs, comment j'étais arrivé jusqu'aux îles de Demain ? Non, parce que, objectivement, toute ma vie est très intéressante. Je songe très sérieusement, d'ailleurs, en écrire une biographie quelque peu retouchée. Sachez d'ailleurs que les biographies sont très souvent retouchées afin de leur donner une couleur plus romanesque. Donc je ne vois vraiment pas pourquoi je devrais en avoir honte... Qu’on me donne du papier et un stylo, et on verra ce qu’on verra !...

– Edmund, appela Tommy.

– Enfin, tout cela pour dire que je pense qu'il serait bien sûr plus profitable pour vous si je commençais dès le début de ma vie. Avouez que ce serait plus cohérent. Et puis, cela aurait beaucoup plus de sens pour vous comme pour moi. Car, quoiqu'on en dise, il est toujours bon de revenir aux sources des choses afin de mieux les saisir...

– Edmund, appela un peu plus fort Tommy.

– Ma mère... Il faut que je vous parle de ma mère. Elle s'appelait Gentlemanne of Leisure, étant esclave de condition. Son nom chrétien ? C'était Chelsea. Et quelle laine, mes amis !...

– Edmund, cria cette fois-ci Tommy.

– Quoi ?

– La version courte... Fais-nous la version courte...

– Ah ? Euh... Oui, bien sûr. Donc, sur les îles de Demain, j'étais professeur. J'avais une classe de seize élèves très précisément. Dans l'ordre alphabétique, il y avait : François, Romain, Alexandre, Aurélien, Jonathan, Stéphanie...

– Pas cette version courte, Edmund. Celle qui commence par ta rencontre avec les sœurs Hus.

– Ah ? C'est vraiment très court, comme version...

– Je te jure que c'est amplement suffisant.

– Bon, bah... Donc, un beau jour, les sœurs Hus sont arrivées. Évidemment, je les connaissais pas, à l'époque, alors je me suis pas méfié. Comme tout le monde, en fait. Elles sont arrivées, à dos de dragon céleste bleu-violet, et tout fut soudain très rapide. Un enfer de feu s'abattit sur nous, suivi d'un tir nourri de fusils d'assaut. J'étais avec Bobby à ce moment-là, un élève fort charmant. Naturellement, je lui ai dit de foncer vers l'école, moi le suivant de très près. C'est pas que l'école allait nous protéger forcément, mais, sous le coup de la panique, j'ai pensé qu'il serait préférable d'essayer de se cacher – et, tant qu'à faire, pourquoi pas l'école, qui était juste à côté.

Pour que vous vous visualisiez bien la scène, il faut savoir que l'école était un bâtiment typique des îles de Demain : un parallélépipède étiré, tout d'un bois clair, avec un toit de planches épaisses. Alors, moi et Bobby, on s'est mis à courir vers ce secours de fortune dans les coups de feu et les hurlements humains... Forcément, je craignais pour ma vie, et puis aussi un peu pour celle de Bobby, mais la curiosité a été plus forte – on se refait pas. Alors, l'espace d'une seconde, j'ai tourné la tête, juste pour voir qui étaient les assaillants, juste pour voir ce qu'ils faisaient... Cela n'a pas duré longtemps, mais j'ai quand même eu le temps de voir la boîte crânienne de ma voisine s'exploser sur le sol. Catherine, qu'elle s'appelait ; on l'appelait Cathy, dans le village. Ben la voilà qui fuyait son corps à toute vitesse, dégoulinant d'âme par tous les débris de ses os et cartilages fendus. Faut dire, un coup de fusil à bout portant, ça fait rarement du bien. Et puis, au-dessus d'elle, en lévitation, balayant le sable de la place centrale, il y avait Marianne... Ou Anne, je sais plus... Enfin, elle était là, sur son petit dragon, à voler au ras du sol, tirant sur tout ce qu'elle voyait. Et là, justement, elle m'a regardé, de son regard plein de monstruosités, tandis qu'en arrière-plan, des cadavres gisaient sur le sol. Quelle que fut la raison de leur venue, j'ai tout de même compris qu'on ne s'en sortirait pas vivants. Enfin, pour l'instant, Bobby était arrivé à la porte de l'école. Sur ses talons, je me jetai à l'intérieur et refermai la porte d'un coup sec.

Aussitôt, je lui ai dit d'aller se cacher sous le bureau, ce qu'il a fait avec une diligence que je ne lui avais jamais connu. Moi, pendant ce temps, je m'obstinais à appuyer tout mon corps contre la porte, comme si cela allait empêcher quiconque de passer. Cela a tellement bien marché que la bougresse est entrée par le toit. On a d'abord entendu des gratouillements au-dessus de nous. Bobby était mort de trouille, derrière son bureau. Puis, une planche vola, suivi d'un fracas de bois. Le dragon descendit au milieu des tables et nous, tout effrayés qu'on était, on bougeait plus. De toute manière, bouger pour aller où ? Alors Marianne... Ou Anne, je sais plus… Enfin, elle descendit de son dragon, attacha son harnais à une table et rangea son arme. Elle s'approcha calmement de Bobby qui était tout simplement incapable de réagir. Je pense qu'il devait se faire dessus. C'est une action à peu près commune à tous ceux qui croisent la route des sœurs Hus. Arrivée à son niveau, elle resta un temps sans rien faire et, quand elle trouva le moment opportun, elle lui défonça littéralement la tête avec ses gants renforcés en métal. Afin de pas avoir l'air d'être une amatrice, elle pensa à bien lui briser les cotes à coups de pompe quand il tomba à terre. Pauvre Bobby... Quand elle a sorti son couteau, j'ai ressenti du soulagement pour lui, me disant qu'elle allait mettre fin à son calvaire. En fait, elle lui arracha juste les yeux avant de le planter dans le thorax sans grande précision. J'ai appris plus tard qu'en fait, elle collectionnait les yeux d'enfants – collection qu'on peut d'ailleurs retrouver ici, je pense, dans un bocal.

Enfin, moi, de mon côté, je regardais la scène avec un plaisir pervers entaché bien sûr de deux sentiments : le remord de ne pas être intervenu en faveur de mon Bobby, et puis l'incompréhension total de mon propre corps qui refusait de fuir. Parce que c'est vrai que j'aurais pu, fuir, mais j'ai complètement oublié, trop absorbé que j'étais par la violence. Et puis, en y réfléchissant maintenant, je me dis que ça aurait pas changé grand-chose vu que les autres étaient dehors et que rien n'échappait à leur regard. C'est une de leurs grandes qualités, d'ailleurs : chaque village attaqué ne laisse aucun survivant. Elles sont douées d'un professionnalisme déconcertant. Enfin, finalement, elle s'est tournée vers moi, est remontée sur son dragon, puis a poussé un grognement sans que je comprenne trop où elle voulait en venir. Je l'ai compris quand les griffes de son animal m'ont agrippé au niveau du tronc et que j'ai commencé à voler – ce qui est tout de même incongru pour un mouton. Elles ont ensuite rassemblé toutes les choses de valeur du village – et même les choses sans valeur – avant de commencer une série de longs allers-retours entre l'en-bas et la montgolfière pour acheminer tout leur butin. D'ailleurs, je ne sais pas ce qui les a pris d'attaquer un des villages des îles de Demain puisqu'ils ne sont pas réputés pour leur grande richesse... Enfin, quant à moi, elles m'ont gardé comme un trophée, je ne sais trop pourquoi. Ceci dit, quand on fait affaire avec une personne apte à collectionner les yeux d'enfants, on ne s'étonne plus de rien et on arrête de se poser des questions... C'est en tout cas ce que je me suis dit, et je le vis très bien. C'est toujours mieux que de se faire exploser la cervelle ou tabasser. Et puis, être une mascotte, cela a du bon.

D'ailleurs, cela me fait penser que je ne sais pas si elles vous garderont longtemps ou non. Parce que l'organe répressif, oui, cela, elles connaissent. Par contre, la justice, c'est beaucoup moins sûr. Personnellement, j'opterais plutôt pour une mort par privation de nourriture. En effet, si elles avaient voulu vous tuer, elles l'auraient déjà fait. Quoique, puisqu'elles me nourrissent, cela veut bien dire qu'elles vont continuer à m'apporter de la nourriture, donc qu'on pourra toujours partager...

– Edmund, appela Tommy.

– J'espère que vous aimez les graines, parce que c'est tout ce qu'on me donne. A moins, bien sûr, qu'on décide de s’entre tuer pour de la nourriture, et dans ce cas-là, alors, ben, on ne mourra pas de privation, mais de violences physiques principalement, ce qui est tout de même moins enviable. Et encore, cela dépend des personnalités...

– Tu recommences à divaguer, Edmund.

– Moi, par exemple, je pense que je préfère mourir de privation alimentaire plutôt que tabassé à mort, mais chacun peut avoir son avis. Je pense que la privation peut être une épreuve assez dure pour certaines personnes qui, par conséquent, pourraient préférer mourir à coups de sabots, plus ou moins rapidement, que par un lent affaiblissement général de leur corps.

– Arrête-toi là, c'est pas nécessaire !

– A moins – et je formule ici ma dernière hypothèse – qu'elles aient décidé de faire de vous des mascottes. Enfin, cela me paraît tout de même invraisemblable... Déjà parce qu'on a qu'une mascotte, et pas trois, sinon cela ne fait plus sens. Et puis, garder un intellectuel qui peut produire de la laine est chose intéressante, alors qu'un morveux impatient et un bonhomme de neige froussard, qui en voudrait, je vous le demande... »

Cette fois-ci, ce ne fut pas Tommy qui lui coupa la parole. De puissants grognements avaient retentis et ils se rapprochaient. Des lourds pas martelaient maintenant à un rythme aléatoire, donnant à Igor une nouvelle excuse pour se déféquer dessus en toute sobriété. Tout le monde s'était tu, attendant de voir ce qu'il allait se passer. Puis, en un coup de vent, des lueurs carnassières passèrent, apparaissant et disparaissant presque en même temps, et les bruits s'éloignèrent de nouveau. Bientôt, il ne resta plus que leurs éparpillements dans le long tunnel tandis que des battements d'ailes se noyaient dans la nuit.

« Elles retournent chasser, souffla Tommy qui avait bien cru à sa fin.

– C'est tout de même marrant ce réflexe de réchauffement soudain quand j'ai peur, commenta Igor pour lui-même.

– Oh, vous inquiétez pas, elles vont revenir, rassura Edmund. Si vous pensez encore à vous échapper en profitant de leur courte absence, je préfère vous le dire maintenant : c'est inutile.

– Ça dépend, fit une voix. »

Celle-ci, parfaitement inconnue des prisonniers, était grave et rauque, résonnant longuement en échos dans le tunnel.

Chapitre 13 : Comment Tommy s’échappa grâce à l’intervention de Javert

« Ah, un nouveau personnage, s'exclama Tommy tout en se rapprochant des barreaux. C'est vrai que ça manquait ! A qui avons-nous l'honneur ? »

Tout à coup, d'une obscurité absolue, l'explosion d'une lueur chaude frappa les rétines des prisonniers. Tommy recula sa tête, comme par réflexe, et ferma ses yeux.

« Je vous retourne la question, fit la voix. »

Quand Tommy les rouvrit à grand-peine et avec douleur, il fut étonné de remarquer la présence d'un canon en plein milieu de son front. Aussitôt, il s'immobilisa et se mit à trembler malgré lui, attendant que l'inconnu daigne expliquer la situation. Ses yeux encore douloureux purent tout de même distinguer l'apparence de celui-ci : c'était un grand homme, recouvert d'une redingote grise comme le fer et d'un chapeau haut de forme usé. Il était penché en avant pour mieux voir ses interlocuteurs et tenait habilement dans sa main gauche une lampe à huile et une canne, et dans la droite un revolver.

« Je suis l'allégorie de la justice, reprit-il, et je pourchasse un gredin notoire que vos traits me font étrangement reconnaître.

– Ah, ne put que répondre notre héros avec étonnement. Un gredin notoire ?

– Absolument. Un gredin notoire. On l'appelle Jean Valjean et je suis après lui.

– J'ai peur alors de ne pas pouvoir vous satisfaire, puisque je ne suis en rien un gredin notoire. Du reste, je ne m'appelle pas Jean Valjean mais Tommy Ardluck, ce qui n'est même pas proche. Écoutez plutôt : Jean-Val-Jean ; To-mmy-Ard-luck. Vous voyez, ça n'a même pas le même nombre de syllabes.

– Hum... Ce n'est donc pas vous qui avez volé un pain il y a de ça vingt ans ?

– Vingt ans ? Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ? Je n'ai qu'une douzaine d'années tout au plus...

– Si ce n'est vous, c'est donc votre frère ! »

Tommy eut un moment de totale incompréhension avant de l'exprimer de la sorte :

« Pardon ?

– J'ai dit : si ce n'est vous, c'est donc votre frère.

– Non, c'est pas ce que je voulais dire... En fait, pourquoi diable, si je n'ai pas volé un pain, serait-ce la faute de mon frère ? On est d'accord que ça n'a absolument aucun sens ? D'ailleurs, je n'en ai point... Enfin, si, j'ai des frères, mais pas sous le coude, là, tout de suite.

– C'est donc quelqu'un des vôtres !

– Je sais bien que le revolver est de votre côté et que, de ce fait, vous avez le pouvoir de faire un peu ce que vous voulez, mais, mes avis que vous devenez un peu con, là...

– Tenez, par exemple, le bonhomme de neige, dans le fond, là.

Igor, avachi dans sa neige fondue, se redressa quelque peu et fit mine d'être concerné.

« Oui ?

– C'est vous, Jean Valjean ! De toute manière, les bonhommes de neige ont toujours tort, n'est-ce pas ?

– Est-ce que je dois me déféquer dessus une nouvelle fois ? Parce que je dois dire que l'envie m'en prend, à ce moment...

– Écoutez, interféra Tommy, Monsieur... ?

– Javert ! Appelez-moi Javert !

– Bien, Monsieur Javert. On n'est pas obligés d'en arriver à de telles extrémités, vous savez... Vous voyez bien que personne parmi nous ne s'appelle Jean Valjean. Toute votre scène est absurde. D'autant que si vous êtes là pour la justice, force est de constater que, étant tous ici derrière des barreaux, c'est bien que celle-ci est déjà passée par là, n'est-ce pas ? Par contre, après, si vous voulez de l'aide pour le retrouver, votre Jean, on peut s'arranger... Bien sûr, il va falloir dans un premier temps nous aider à sortir d'ici. Mais après, moi, la montgolfière, je la connais. Je vous promets que... »

Tommy fut coupé dans ses paroles par un coup de feu. Horrifié, il se retourna vers Igor qui arborait un magnifique trou dans ce qui pourrait s’apparenter à un torse. Il se jeta sur lui, palpa la plaie presque par réflexe de secours, mais le corps était déjà inanimé.

« Igor, appela-t-il vainement. »

Mais le bonhomme de neige ne répondit pas, les cailloux dans le vague. Alors, se retournant vers Javert, il explosa :

« Mais ça va pas ! Je vous l'ai dit que c'était pas Jean Valjean ! Igor, il s'appelait Igor ! Faut vous faire soigner !

– Non, mais je sais bien que c'était pas Valjean, s'expliqua l'autre. Mais j'étais parti, là, vous comprenez ? De toute manière, quand je suis arrivé, je me suis promis de tuer quelqu'un... Un bonhomme de neige, ça sautait aux yeux qu'il allait prendre. Et encore, estimez-vous heureux, à la base, ça allait tomber sur vous !

– Mais vous êtes un grand malade !

– C'est bien possible... Que voulez-vous, on se refait pas. Et puis, la vie dans l'en-bas, forcément, ça marque. D'ailleurs, vous savez pas où je peux trouver de la nourriture, parce que je crève littéralement de faim depuis plusieurs semaines et un peu de pitance serait la bienvenue.

– C'est tout ?

– Comment ça, c'est tout ?

– Ben, vous venez, vous tuez quelqu'un – que je ne me résoudrais pas à qualifier d’ami, mais tout de même, une proximité s’était créée –, puis vous vous barrez pour aller manger ? »

Javert réfléchit, loucha, puis se gratta la tête avant de répondre :

« Ouais, c'est à peu près ça, ouais. »

Et il s'en alla comme il était venu.

« Attendez, cria Tommy. Moi, j'en ai, de la nourriture, si vous voulez. Un beau sandwich comme on en fait plus ! »

La lumière qui s'éloignait tranquillement revint soudainement.

« Un sandwich, demanda Javert.

– Parfaitement, un sandwich. »

L'autre bava abondamment sur le bord de ses lèvres et pointa à nouveau son arme sur le front de Tommy.

« Donne, ordonna-t-il.

– A vrai dire, essaya d'argumenter le menacé avec un sang-froid exemplaire, je pensais plutôt à un marché. Du genre : vous nous libérez et je vous donne mon sandwich.

– Pourquoi ferais-je ça alors que je me suis présenté comme l'allégorie de la justice ?

– Pour le sandwich, précisément. »

Javert réfléchit encore une fois, louchant et bavant tout à la fois. Puis, il tira une brillante conclusion :

« Donne !

– Non, réessaya Tommy. C'est pas ce à quoi je pensais...

– Donne ! »

Cette fois-ci, le canon qui lui chatouillait les sourcils le fit céder. Il défit son baluchon, y prit son sandwich et le présenta à l'affamé, lequel le saisit sans attendre et l'engloutit presque instantanément.

« Vous allez nous libérer, par conséquent, demanda Tommy sans trop y croire. »

La pomme d'Adam de Javert fit un va-et-vient, puis il sous-pesa la question.

« Ouais, pourquoi pas, conclut-il finalement.

– C'est vrai ?

– Et pourquoi ça ne le serait pas ? Après tout, tu m’as bien donné ton sandwich, et puis ça me coûte rien de vous libérer. D'autant que vous pourriez m'être utile pour retrouver mon Jean Valjean...

– Ah ! Je n'y espérais plus !... Finalement, vous êtes peut-être, tout de même, finalement, après tout, en effet, avec des nuances, un brave homme. »

Le brave homme en question posa sa lampe sur le sol et pointa son revolver sur la serrure de la cellule tout en murmurant :

« Voyons voir ça...

– Si, intervint Edmund qui s'était tu jusque-là, vous comptez ouvrir une serrure en métal en tirant dessus avec une arme à feu, je préfère vous prévenir, ce n'est pas une bonne idée. Éventuellement, dans une histoire, ça peut s'envisager, mais sachez tout de même que dans notre réalité réelle, ce n'est pas le cas. C'est voir même plutôt absurde et crétin. Au mieux, vous... »

Edmund fut coupé par le coup de feu. Des étincelles jaillirent et s'entrechoquèrent en l'espace d'une seconde, puis rien ne se passa. La serrure était juste brûlante, mais la porte, elle, ne bougeait pas plus.

« Au mieux, disais-je, vous gaspilleriez une de vos balles. Au pire, par ricochet, vous seriez capable de blesser quelqu'un.

– Pas faux, évalua Javert.

– Dites-moi, intervint Tommy, vous réfléchissez, des fois, avant d'agir ? Parce que, mine de rien, ça pourrait être une bonne idée de nous écouter jusqu'au bout avant de tirer sur ce qui bouge et ce qui ne bouge pas.

– Bon, bah, tant pis... Bonne chance ! »

Et Javert s'éloigna pour la deuxième fois.

« Mais non, le retint Tommy. Ne nous abandonnez pas ! Il y a un moyen beaucoup plus efficace et moins spectaculaire pour ouvrir la porte. Il vous suffit de trouver la clé. Elle doit être quelque part dans les dortoirs, précisément dans la direction où vous comptiez aller.

– Vraiment ?

– De toute manière, il va vous falloir fouiller si vous voulez trouver plus de nourriture...

– Il y a plus de nourriture ?

– Peut-être... A vous de voir.

– Dans ce cas, je reviens vous chercher sous peu... »

Et la clarté, peu à peu, disparut, suivie de peu par des échos de pas. Une fois de plus, Tommy se retrouvait tout seul avec Edmund. Mais cette fois-ci, ce ne fut pas le mouton qui brisa le silence.

« Edmund ?

– Oui ?

– Je me demandais quelque chose...

– Quoi donc ?

– Eh bien, tu sais, tout à l'heure, Javert a allumé une lampe...

– Et donc ?

– Et donc en fait, t'es pas du tout un mouton !

– Bien sûr que si, je suis un mouton !

– Ça sert à rien de m'affirmer le contraire, Edmund, je t'ai vu.

– Tout d'abord, je ne suis pas un homme, et maintenant, je ne peux même pas être un mouton tranquillement ?

– Il va falloir que tu comprennes que c'est pas à toi de décider de ce que tu es. Tu es un lama, Edmund, pas un mouton. Et ne me dis pas le contraire, je sais reconnaître un lama quand j'en vois un, et assurément, les lamas sont très différents physiquement des moutons.

– Même si mon apparence physique vous fait penser à un lama, je n'en suis pas moins spirituellement un honnête mouton. Et puis, de toute manière, qu'est-ce que ça change pour vous ? Vous n'êtes ni un mouton, ni un lama.

– Ça ne change absolument rien pour moi, mais il faut que tu saches la vérité, Edmund. Il faut que tu acceptes ta vraie nature. De plus, être un lama n'a rien de honteux.

– Si l'homme se définit par sa capacité de penser, le mouton, quant à lui, se définit clairement par sa capacité de produire de la laine.

– Mais non !

– Quand on veut définir le genre humain, on pense tout de suite – et à juste titre – à cette capacité de penser. De même, quand on parle de moutons, automatiquement, on pense à la laine. C'est bien que la laine définit le mouton. Étant donné que je produis de la laine, je suis un mouton. C.Q.F.D.

– Mais absolument pas ! C'est du pur sophisme ! On en a déjà parlé : penser est un attribut de l'homme, pas ce qui le définit. Au mieux, disons que penser est ce qui différencie l'homme du monde animal. A la rigueur, concernant les animaux producteurs de laine – dont tu fais partie –, on peut dire que la laine est ce qui les différencie des autres animaux. Mais tu n'en es pas moins un lama, et ce n'est pas parce que tu produis de la laine que tu es pour autant un mouton... Compris ?

– Je pense que vous jouez sur les mots. Si je ne peux être un homme, alors je veux être un mouton et la laine que j'ai sur ma viande ma permet de prétendre à ce titre.

– Et c'est moi qui joue sur les mots ? C'est une blague ? Comme si mouton était un titre auquel on pouvait prétendre...

– Vous savez pas quoi, fit une voix en plus qui résonnait. J'ai trouvé la clé ! »

Interlude : Y’a-t-il quelqu'un ?

Cela sonna. Cinq fois, six fois, sept fois, puis rien. Puis « bip ». Le silence se fit entendre, juste un silence, rien qu'un silence ; une trêve arrachée. Comme si la terre pouvait toucher le ciel, comme si le néant pouvait toucher la matière, comme si le chaos pouvait toucher la paix...

« Allô ?... Y’a-t-il quelqu'un ? Si oui, qu'il me réponde... »

Cela grésilla.

« Allô ?... C'est pas marrant tous les jours... Ici, il fait très sombre, vous savez. »

On entendit sourdre un soupir, lentement, difficilement, comme déraciné.

« Y a-t-il quelqu'un ? Si oui, qu'il me réponde... C'est pas que j'aime pas parler seul – de toute manière, c'est ce que je fais –, mais j'aimerais bien entendre une voix humaine... Voire pas humaine, qu'importe ! Juste une fois... De temps en temps... Oui, c'est ça. En fait, j'aimerais écouter...

Comme je vous dis, c’est pas que j’aime pas parler seul, mais ça pèse… Je veux dire… C’est pas le fait de pas être écouté ou de ne pas savoir si l’on est écouté ou non, c’est le fait de ne pas pouvoir écouter… Parler, c’est facile. C’est ce que je fais. C’est tout ce que je fais… Je parle, je crie, je hurle… Et après ? S’il n’y a personne pour me répondre, à quoi ça rime ? Ce que je voudrais, c’est pouvoir me taire. Entendre une voix. Me taire et entendre une voix. Écouter, juste écouter…

Parce que le fait de parler dans le vent, ce n’est que survie, vous comprenez ? Je veux dire… Je suis tout seul, alors je parle. Je parle. Je parle… C’est ce qui m’extraie de la folie, un peu plus chaque jour… Mais c’est trop facile. Je vous parle de mes angoisses, je les expose, je les détaille… Elles vont se perdre, ici et là, jusqu’à je ne sais où, jusqu’à je ne sais qui… C’est facile, mais c’est nécessaire. Mais tout le monde peut s’exprimer, d’une manière ou d’une autre. Il vous suffit d’une voix, de gestes, de dessins, qu’importe. Mais écouter ? Pour écouter, il faut quelqu’un de plus. Il faut quelque chose de plus que soi-même. Quelque chose d’extérieur à nous-mêmes… Alors, ça, c’est compliqué.

Parce que la solitude, vous trouvez ça vivable ? Vous trouvez ça humain ? Moi pas. Et je le dis par expérience, parce que je vis seul… Parce que je l’ai vécu, moi, la solitude, la vraie. Pas la tranquillité, pas l’isolement, pas l’ermitage… La solitude. Vous comprenez ? Et c’est insupportable. L’homme se construit avec ses pairs ou ne se construit pas, n’est-ce pas ? C’est ce que j’ai appris. C’est ce que je retiens… Parce que nous ne sommes pas individuels, mais parce que nous formons un tout, et que séparer ce tout, c’est abject. C’est criminel…

Et encore une fois, je ne parle pas des choses anecdotiques… Vous savez ? La faim, le froid, la maladie. La mort… Ça, on s’y fait. C’est dur, mais on s’y fait. C’est invraisemblable, mais on s’habitue. C’est invraisemblable… Alors que la solitude… On s’y fait pas. Elle nous tue ou elle nous rend fous, mais on s’y fait pas. C’est tout… Et j’ai beau parler, je le sens bien qu’elle me ronge… Je le sais, qu’elle me dévore. Parce que le remède, ce n’est pas la tirade, c’est le dialogue… Vous comprenez ?

Et je peux toujours revenir ici, tous les jours, toutes les heures, dans cette petite cabine… A parler dans ce combiné… A y crier mon désespoir… Je ne fais que repousser l’échéance, je le sais. Aussi vrai que la morphine soulage mais ne guérit pas, parler retarde mais ne sauve pas. Alors, comme ça, je peux fuir ma folie, un peu plus, mais jusqu’à quand ? Tout ce qu’il me faut, c’est une voix…

Et je serais prêt à tout, pour ça. A toutes les abominations… De toute façon, quelles abominations n’ai-je pas déjà essuyées ?... Même un enregistrement. Je me contenterais d’un enregistrement… Voire d’un mot seul, isolé, lâché, perdu… Juste d’un son… Un son que j’écouterais… N’importe quoi… Juste une présence… C’est ça, que je veux. Une présence… Peu importe sa forme, je veux une présence. J’ai besoin d’une présence… Une voix, que je pourrais écouter, un corps, que je pourrais étreindre… Une épaule contre laquelle pleurer… Une main tendue, en somme. En fait, j’ai besoin d’aide…

Y’a-t-il quelqu’un ? Si oui, qu’il me réponde… »

Un silence noir suinta le long de ses joues, parcouru de grésillements. Il y avait comme un couinement digne, puis tout s'arrêta.

Chapitre 14 : Comment Tommy découvrit la salle des coffres et rencontra C16

L'obscurité fût chassée au fur et à mesure que les pas de Javert se rapprochaient.

« Vraiment, demanda Tommy dont la joie de sortir enfin de prison était manifeste. Vous avez trouvé la clé ?

– Absolument, répondit Javert. Et j'ai pas trouvé plus de nourritures, juste des yeux, mais c'est nourrissant comme il faut. »

Finalement, il arriva devant la cellule en exhibant sa trouvaille, tout fier de lui-même.

« Aller, ouvrez-nous, maintenant, ne pouvait se contenir Tommy. »

L'autre s’exécuta, et quelques grincements métalliques plus tard, les deux prisonniers étaient libres.

« Bon, on va par où, alors, demanda Javert.

– On monte à l'étage du dessus, je suppose, répondit Tommy.

– Pour votre histoire de ciel bleu, là, intervint Edmund.

– Oui ?

– Je crois que vous avez tout intérêt à passer d'abord par les dortoirs.

– Pourquoi ?

– Il y a le docteur Knut, là-bas. Il pourra peut-être vous renseigner sur la question. »

Cette indication fit revenir brusquement quelque chose à l'esprit de Tommy. Il demanda :

« Par ailleurs, tant que j'y suis : tu ne saurais pas, par hasard, où se trouve une fille du nom de Juliette ?

– Juliette ?

– Précisément, oui, Juliette.

– Une petite fille brune ?

– Exactement ! De toute manière, tu n'as pas dû voir pléthore de petite fille, dans le coin.

– Effectivement. Sans pouvoir vous dire précisément où, je peux vous dire que vous la trouverez dans les étages du dessus.

– Pas ici, donc ?

– Pas ici.

– Parfait ! Allons donc voir ce Knut avant de continuer notre ascension. »

Tommy et Javert se mirent en marche vers les dortoirs avant d'être hélés de nouveau par le lama :

« La porte ! »

Tommy retourna promptement au niveau de la cellule et s'étonna :

« Comment ?

– Eh bien, ayez au moins la gentillesse de refermer la porte de la cellule derrière vous. C'est qu'il fait froid, ici.

– Ce sont des barreaux, Edmund. Ça protège autant du froid que des tongs.

– Même, c'est une règle basique de politesse élémentaire. Et puis, même si cela ne protège pas du froid, j'ai tout de même une intimité, moi !

– Des barreaux, Edmund... Ça ne préservera ni la chaleur, ni ta vie privée ! Et puis, pourquoi tu restes dans la cellule ? Viens avec nous ! Sors ! Puisque tu en as enfin l'occasion.

– Justement, je ne viens pas, moi. Je reste ici.

– Mais pourquoi ? Tu disais toi-même que la vie en prison était bof et que le manque de compagnie te rendait fou.

– Oh, pour la compagnie, il me reste toujours Oscar... Et puis, des rencontres, on en fait tout le temps quand on est prisonnier. Regardez, je ne vous aurais jamais rencontré si je n'avais pas été enfermé ici. Certainement que de nouveaux inconscients et butins de guerre viendront un jour ou l'autre.

– J'avoue que j'ai du mal à te comprendre sur ce point, mais bon, si c'est ce que tu veux, je ne vais pas t'emmener de force. »

Sans autre forme de regret, Tommy referma la porte de la cellule et rejoignit Javert qui l'attendait à quelques mètres. Ils se remirent alors en marche dans le couloir, transportés dans une bulle de lumière, rythmant le silence noir de leurs pas lents. Ils ne voyaient pas le bout et Tommy se disait qu'il avait sous-estimé la taille réelle de la montgolfière. Tous deux se taisaient méticuleusement, l'un par excitation et peur de l'inconnu, l'autre par résurgence du désir de meurtre. A force de surfaces lisses qui se créaient devant eux pour venir mourir dès que le champ de la lampe à huile s'éloignait de trop, d'un fond vague et hérissé d'obscurité se dessina un mur, d'abord flou et sombre, puis très net et lumineux. Et sur ce mur, il y avait deux portes en bois.

« C'est ici que j'ai trouvé les yeux, affirma Javert en montrant du doigt la porte de gauche. »

Tommy sentait son cœur battre plus fort. Une porte, déjà, c'était mettre une poignée sur l'infini. Alors, deux, il y avait de quoi multiplier les orgasmes. Sa curiosité aventuresque se regonfla et, en un instant, il eut envie de foncer tête baissée dans les portes, de tout fouiller, de tout voir, de tout apprendre et de tout découvrir. En honnête adolescent, il sût tout de même se retenir et demanda :

« Et qu'y avait-il d'autres que les yeux, dans la salle ?

– Des lits superposés, quelques meubles, et beaucoup de vêtements en vrac, sur le sol.

– Ça doit être le dortoir, alors... Mais que peut bien cacher la deuxième porte ?

– A coup sûr, je m'en serais rappelé si j'avais vu un docteur dans la chambre où j'étais.

– Il nous faut essayer la porte de droite, donc. »

Javert, qui tenait la lampe, passa en premier. La porte s’ouvrit en un long grincement, puis il se faufila dans la pièce, suivi de près par l’adolescent. La lumière balaya immédiatement les murs, découvrant des piles d’objets de toute sorte. La salle était grosse comme trois fois la nacelle d’où venait Tommy et elle était littéralement remplie de choses et d’autres – mais surtout d’autres. Il y avait là du bois, en planches et en bûches, de la pierre, et d’autres matières premières dont l’utilité sur la montgolfière pouvait être remise en cause. Mais il y avait aussi des objets précieux : pierreries, bijoux, pièces, qui remplissaient des coffres et des coffres. Entre tout cela, on pouvait trouver aussi et surtout des objets divers que Tommy n’avait jamais vu et dont il ne connaissait pas la fonction : peut-être des jouets, à coup sûr des machines, certainement quelques saumons d’Alsace, séchant en hauteur, et puis éventuellement des décorations et d’autres choses encore inqualifiables dont la liste exhaustive, ici, ne pourrait être que rébarbative. Si Javert conservait son air éternellement blasé, sans expression définie, Tommy, lui, semblait émerveillé et surpris.

« Qu’est-ce que tout ça peut bien être, se demanda-t-il à haute voix.

–Je ne sais pas, pris la peine de répondre Javert. »

Tout cet étonnement fût encore renforcé par un bruit étrange que l’on pourrait résumer en trois lettres : F, A et P. Tommy ne cessait de regarder autour de lui, d’observer et de toucher les différents objets. Il avançait à travers la salle, plein de sa curiosité immense, et tournait sa tête dans tous les sens, lançant ses mains partout où ses yeux allaient.

« Tu entends ce drôle de bruit, dit-il.

– Oui, j’entends. C’est vrai que c’est un drôle de bruit. »

Ils se turent un instant, essayant de déterminer l’origine de leur trouble auditif, mais ne parvinrent à aucune conclusion. Puis, Tommy constata que le sol sur lequel il avançait désormais était particulièrement moelleux. Alors, sautant de toutes ses forces et rebondissant avec violence, il lança, à l’adresse de Javert :

« Regarde un peu sur quoi je suis tombé ! C’est moelleux et rebondi. On dirait de la gelée.

– Aïe, répondit une voix.

– Qu’est-ce que tu dis ?

– Je disais « Aïe ! », parce qu’en fait, vous me marchez actuellement dessus, et ce n’est pas très agréable. »

Tommy réalisa soudainement avec une certaine frayeur qu’en effet, la gelée sur laquelle il croyait rebondir n’était autre qu’un être humain. Aussitôt, il roula sur le côté, se releva et retourna près de Javert où, étrangement, il se sentait plus en sécurité.

« Vous êtes qui, s’empressa-t-il alors de demander.

– Des excuses en premier lieu auraient été les bienvenues, répondit l’inconnu.

– Vous êtes le docteur Knut, c’est ça ? Je suis vraiment désolé de vous avoir piétiné, ce n’était pas prémédité.

– Oh, ce n’est rien, j’ai l’habitude. Par contre, ce n’est pas moi, le docteur Knut. Moi, je ne suis que son assistant. Je m’appelle C16.

– C16 ? Le frère de C9 ?

– En quelque sorte, oui, on peut dire qu’on est frère, même s’il faut bien garder à l’esprit que ce n’est vrai que génétiquement parlant et que rien ne remplace la tendresse d’une mère ou la chaleur d’un foyer familial, un soir d’hiver, devant le sapin de noël.

– Mais vous dormez par terre ?

– Non, d’habitude, je dors sur le hamac, là-bas, dans le coin. Mais, souvent, je tombe à terre et je roule, alors, oui, je me retrouve à dormir par terre. Souvent… Toutes les nuits, en fait…

– Est-ce que vous pourriez retirer votre main de votre pantalon, s’il vous plaît, demanda Javert. C’est pas que j’ai quelque chose en particulier contre la masturbation, mais là, comme ça, devant moi, je dois admettre que ça me gêne un peu. »

Tommy, qui n’avait rien remarqué, baissa les yeux au niveau de la taille de C16 au moment où sa main glissait hors de ses sous-vêtements. Et puis, soudainement, le bruit ambiant qui se répétait depuis leur arrivée cessa.

« C’était donc ça, murmura Tommy avec une pointe de dégoût dans la voix.

– Oui, je suis désolé, admit C16, c’est pire qu’un réflexe. Je suis fou, aussi, faut dire. Parce que je faisais partie de la mauvaise série, la ratée, celle qui a trop cuit.

– Oui, je sais, votre frère m’a expliqué… Donc, c’est quoi, ici ? Votre chambre ?

– Oh, non, pas du tout. A la base, c’est la salle des coffres. C’est ici que les sœur Hus conservent tout ce qu’elles ponctionnent dans l’en-bas avant de les redistribuer un peu partout dans la montgolfière – enfin, surtout dans les étages du haut, quand même. Et puis, il y a des choses qu’elles n’arrivent pas à écouler et tout simplement qu’elles veulent garder pour elles. Et donc, tout ça, ça va là. Elles ont un côté primaire, vous savez, presque bestiale. Elles ont le désir d’acquérir et de conserver n’importe quoi, pourvu qu’elles puissent posséder quelque chose. C’est gratifiant, pour elles, vous savez…

– Et, sans vouloir être indiscret, qu’est-ce que vous faîtes là, alors ?

– Justement, au moment où on est restés bloqués à ces étages-ci à cause des pierres, le docteur Knut et moi, il fallait bien qu’on trouve un endroit où vivre. Les sœurs Hus ont trouvé que le docteur pourrait leur être utile s’il pouvait soignait leurs blessures de guerre, de temps en temps, et pourquoi pas leur fabriquer, sur son temps libre, de nouvelles armes de destruction massive. Il est d’ailleurs sur un projet d’explosifs liquides très puissants… Enfin, je vous passe les détails, ça ne doit pas vous intéresser plus que ça. Elles ont un attrait très fort pour les massacres de masse, vous savez. Et puis, moi, je lui sers d’assistant. Comme le dortoir, à côté, était déjà complet – et puis il faut aussi bien avouer que vivre avec ces créatures, c’est pas une partie de plaisir –, elles ont décidé qu’on vivrait ici.

– Dans la salle des coffres ?

– Dans la salle des coffres.

– Et le docteur Knut, donc… ?

– Oh, il habite juste à côté. Il s’est fabriqué une petite chambre pour conserver son intimité. Vous voyez, la porte, là-bas ? Ben c’est chez lui.

– On peut aller le déranger ?

– Bien sûr ! Je suis sûr qu’il se fera une joie d’accueillir de parfaits étrangers chez lui en plein milieu de la nuit. Tenez, je vais même vous accompagner.

– Votre main, intervint Javert. Sortez d’abord cette main de ce pantalon ! »

Et c’est sur ces bonnes paroles que la troupe se dirigea vers la petite porte, au fond de la salle des coffres.

Chapitre 15 : Ce qu’il advint de C16 et du docteur Knut

La petite chambre du docteur Knut, faite à base de tôles trouvées dans la salle des coffres, était tout juste assez spacieuse pour accueillir un lit et une table de travail. Les deux n’étaient d’ailleurs pas spécialement séparés, ne laissant, pour ainsi dire, aucune place pour se mouvoir. Sur le lit se tenait le docteur, tandis que des flacons de nitroglycérine traînaient nonchalamment sur la table. Tommy s’était avancé jusqu’au lit, au plus près du docteur, tandis que Javert l’attendait à la porte, accompagné de C16. Après avoir posé la lampe sur la table de travail, en faisant très attention aux explosifs, il hésita quelques secondes devant l’homme qui dormait en boule avant de se décider à le secouer.

« Psssst ! Monsieur Knut ? »

Le docteur grogna, gargouilla du nez et bava en se secouant, mais n’ouvrit aucunement les yeux. Un son pouvant se transcrire de la manière suivante lui échappa :

« Kkk… Kkknut ! »

– Monsieur Knut, réessaya Tommy. »

Cette fois-ci fût la bonne et le docteur ouvrit enfin les yeux, non sans émettre un « knut » de désaccord. Il regarda autour de lui, respectivement son plan de travail, C16 et Javert à la porte, puis Tommy qui le fixait de près d’un œil énorme, comme l’on fixe un animal au zoo. Il s’attarda sur Tommy et remit ses lunettes sur son nez avant de prendre la parole :

« Knut… Vous êtes ?

– Je m’appelle Tommy Ardluck. Je viens du bas de la montgolfière.

– Tommy… Knut… Ardluck ?

– Non, juste Tommy Ardluck.

– Oui… Knut… Tommy Ardluck.

– Non plus. Tommy Ardluck, juste ça.

– C’est ce que je… Knut… dis. Tommy Ardluck… Knut…

– Non ! Pas de Knut ! Juste Tommy Ardluck. C’est mon nom. Enfin, bref, passons… Vous, vous êtes le docteur Knut, si je ne m’abuse.

– Oui… Knut… Mais vous pouvez m’appeler… Knut… Albert Knut.

– Knut Albert Knut ?

– Knut… Non. Juste Albert Knut… Knut…

– Albert Knut Knut ? C’est ridicule, comme nom… »

Le passionnant dialogue fût soudainement coupé par un coup de feu. Sous le regard de Tommy, le visage du docteur Knut grimaça au fur et à mesure que la balle lui traversait la boîte crânienne. Il retomba sur son lit, les yeux louchant sur le sang qui se déversait de son front jusqu’à son nez, puis sa bouche, livides. Instinctivement, Tommy se retourna vers Javert et constata sans surprise qu’il tenait son revolver fumant dans sa main, la face indifférente. A côté de lui, C16, choqué, s’était roulé en boule par terre et se masturbait frénétiquement, sûrement pour évacuer les émotions trop fortes.

« Tu vas pas me dire que c’était Jean Valjean, quand même, interrogea Tommy avec colère et agacement.

– Ah, non ! Bien sûr que c’est pas Jean Valjean ! Mais là, j’étais obligé de le tuer. Avec vous deux, on était parti pour une conversation de deux heures, au minimum. Et puis, le coup des blagues sur ceux qui ont un problème de diction, non seulement, c’est bas, mais en plus, ça fait rire personne.

– Mais il savait peut-être pourquoi le ciel est bleu !...

– De quoi ?

– Ah oui, c’est vrai que je t’en ai pas encore parlé, de ça…

– De toute manière, quelqu’un qui n’arrive déjà pas à prononcer son nom correctement, qu’est-ce que tu veux qu’il sache répondre à je ne sais quelle question à propos de je ne sais quel ciel. »

Et puis, sur cette belle phrase, Javert se retourna vers C16 qui continuait de se masturber et lui tira deux balles dans le torse en criant :

« Ta main, bordel ! »

Tommy resta un instant stoïque, trop abasourdi par la scène, avant de reprendre conscience.

« Mais t’es complètement con, ma parole ! Je vais finir par te le piquer, ton flingue, si ça continue ! Tu comptes dépeupler la montgolfière, ou quoi ? Parce que là, c’est plutôt bien parti !...

– Outre son agaçante manie de se toucher, j’allais tout de même pas laisser un témoin de notre meurtre.

– De ton meurtre ! J’ai rien fait, moi !

– Ah, ça… C’est vos créatures brutales qui en jugeront, et elles ont pas l’air d’être très douées pour discerner les choses avec nuances…

– Tu veux dire, les sœur Hus ?

– Sûrement. Enfin, celles qui ressemblent à des ogresses… Sans compter qu’on a aussi tué un bonhomme de neige et qu’elles ne devraient pas tarder à revenir de leur descente.

– Mais, moi aussi je suis un témoin. Et le lama aussi a été témoin de tes actes…

– Ah non, mais, toi, t’es mon complice, c’est différent. En plus, tu dois m’aider à trouver Jean Valjean. Et puis, pour le lama, c’est vrai que j’y ai pas pensé, sur le coup, mais, de toute manière, le contexte était différent, et je ne pense pas qu’il parlera…

– Parler ? Il ne fait que ça, le pauvre. Et il s’en vante !

– Tu veux dire qu’on devrait retourner le tuer ?

– Non, non, non ! Oublie ce que je viens de dire, surtout.

– Comme je l’ai dit, le contexte était différent. Un bonhomme de neige, mort ou vivant, c’est assez dur de faire la distinction… Et puis, qui s’en soucie, des bonhommes de neige ?

– Certes… Enfin, tu as raison sur un point : on doit vite se barrer de cet étage avant que les sœur Hus ne reviennent.

– Attends encore un peu. On va quand même pas laisser de preuves…

– Quoi ?

– Ben, si elles rappliquent et qu’elles voient qu’on a tué deux des leurs, forcément, elles vont se mettre à notre recherche, tu ne crois pas ?

– Même si elles ne voient pas les corps, elles vont bien remarquer qu’ils ont disparu.

– Elles n’ont pas l’air très futé, si je ne me trompe pas. Si elles découvrent les corps, c’est sûr qu’elles vont comprendre que quelqu’un les a tué, alors que si elles ne trouvent personne, elles pourront toujours penser qu’ils sont partis, tout simplement.

– Mouais…

– De toute manière, maintenant qu’ils sont morts, c’est le mieux que l’on puisse faire. »

Javert tourna sur lui-même, la lampe dans la main, et observa rapidement les lieux. Il montra ensuite du doigt une minuscule fenêtre qui se tenait tout au bout de la salle :

« Là ! On va les balancer par-dessus bord. »

Et les deux complices se mirent au travail, soulevant les corps, l’un après l’autre, et les jetant par la fenêtre, parfois en tassant avec le pied quand un ou deux bourrelets bloquaient. Alors qu’ils se démenaient, Tommy réalisa qu’il ne savait toujours rien de Javert et de son apparition miraculeuse. Il se décida alors à lui demander :

« Comment t’es arrivé sur la montgolfière, au fait ?

– Ah, ça ? Tout simplement, quand j’ai vu ces ogresses détruire à elles trois toute une tribu et faire des allers-retours entre le ciel et la terre, forcément, ça a attisé ma curiosité. Et comme il ne fait pas bon vivre dans l’en-bas et que je n’avais rien à perdre, je me suis décidé à monter.

– C’est-à-dire ?

– Ben, je me suis caché proche de l’endroit où elles avaient l’habitude d’atterrir, et puis, quand elles sont revenues, j’ai profité qu’elles soient occupées pour m’accrocher au ventre d’un de leur dragon. Elles ont rien capté, même quand elles sont arrivées sur la montgolfière et que j’ai dû rouler sur le sol sans me faire voir – ce qui était pourtant tendu. Et toi, t’es arrivé comment ?

– Moi ? Je suis né ici, tout simplement.

– Ah ouais ? Il y a des gens qui naissent ici, donc ? C’est étrange comme concept.

– Et il y a encore des gens qui naissent dans l’en-bas ?

– C’est vraiment difficile à dire…

– Vous savez, ici, on est beaucoup à n’avoir jamais vécu dans l’en-bas, alors on connaît que ce qu’on a pu nous raconter à ce propos, et c’est pas joli…

– Oh, pour y avoir vécu toute ma vie, effectivement, c’est pas joli. Je pourrais même pas vous le raconter, là, tant les mots sont insuffisants pour retranscrire toute l’ampleur de la chose… »

Javert saisi le matelas de fortune sur lequel dormait l’infortuné docteur.

« Même le matelas, demanda Tommy, étonné.

– Même le matelas. Il y a du sang, dessus. Il vaut mieux le faire disparaître aussi. »

Alors, après moult difficultés, le matelas chût également par la fenêtre, suivant la destinée des deux corps qui l’avaient précédé. Ensuite, Javert se baissa vers le plancher où C16 s’était à la fois masturbé et vidé de son sang. A l’aide de ses ongles, il enleva les clous et essaya de retirer tant bien que mal le bois tâché du liquide ocre. Tommy, qui le regardait faire, derrière lui, voyait se balançait à sa ceinture le revolver qui avait déjà pris trois vies. Il était là, l’appelant, l’exhortant même de s’en emparer et de le conserver. Après tout, un revolver lui serait plus utile qu’à Javert. Et puis, il serait toujours moins dangereux dans ses mains que dans celles du forcené. Alors, il se décida et, d’un geste vif, se pencha et fît sienne l’arme à feu. Aussitôt, se sentant dépouillé, Javert se retourna, une planche dans la main, et s’exclama :

« Qu’est-ce que tu fais ? C’est à moi, ça !

– Justement, répondit Tommy en pointant l’arme sur son ancien propriétaire. C’est le mien, maintenant.

– Mais tu peux pas !

– Bien sûr, que je peux. Celui qui a le revolver a tous les pouvoirs, n’est-ce pas.

– Pffff ! Un enfant comme toi n’oserait jamais me tirer dessus…

– Tu veux parier ?

– Non… Mais je tiens tout de même à protester et à t’informer de toute ma déception à ton égard, moi qui nous croyais complices.

– Tu peux toujours protester tant que tu veux, tant que le revolver reste dans ma main. Et puis, complices, on le reste, sauf que cette fois, c’est moi qui décide et surtout, c’est moi qui choisis si on tue ou non.

– C’est pas drôle…

– Non, la vie n’est pas toujours fun. En attendant, retourne à ton travail et qu’on s’en aille avant que les ogresses ne reviennent. »

Apparemment très mécontent, comme un gosse à qui l’on aurait piqué son jouet préféré, Javert se remit à tordre et à casser les planches du parquet et à jeter les côtés tachés de sang. Quand il eût fini, lampe en main, ils repartirent vers le couloir sombre, se déplacèrent jusqu’à l’échelle de bois, la grimpèrent et émergèrent dans un nouvel étage alors que le jour se levait.

Chapitre 16 : Comment Tommy et Javert firent la connaissance d’un autre élémentaire d’eau

La trappe s’ouvrit et Javert en sortit le premier, surveillé de près par Tommy qui ne voulait pas que le revolver change de main de nouveau. Ils prirent pied sur un sol d’une terre humide et couverte d’herbe. Tout autour d’eux, de l’eau se baladait, en jets, en cascades, en courants, dans des circuits sophistiqués. Le soleil encore rose se pointait à l’horizon, dessinant des arcs-en-ciel dans l’onde en tumulte. Il semblait que cet étage était complètement à l’air libre, sans murs, et qu’il s’étendait beaucoup plus que les autres, en surface.

« C’est beau, fit remarquer Javert dont le sens artistique renaissait soudainement.

– C’est beau, confirma Tommy, sans bouger. »

Ils se décidèrent alors à marcher afin d’en comprendre un peu plus à propos de cet étage. Et ce qu’ils voyaient dépassait toujours en beauté et en magnificence ce qu’ils avaient vu juste avant. C’était comme une incessante découverte, une croissance exponentielle de la féerie. De toute évidence, il s’agissait d’un véritable jardin d’eau, tout en courbes et en ingéniosité. Sur les extrêmes bords de l’étage, des machines vrombissaient et crachaient de l’eau de manière irrégulière. Celle-ci disparaissait ensuite dans des canaux, à travers un système qui paraissait compliqué, pour ressortir, a priori, sous la forme de six fontaines. Ces dernières se perdaient, pour finir, de nouveau dans des canaux qui s’entrecroisaient, toujours plus nombreux, faisant du tout une gigantesque rosace d’eau. Les surfaces de terre qui n’étaient pas inondées accueillaient des arbustes et des fleurs de toutes les couleurs. Cet énorme jardin, propre et précis, donnait l’impression d’une harmonie, non seulement parfaite, mais surtout magnifique – ce qui devait demander beaucoup d’entretien, pensa Tommy.

« Héla, fit une voix quelque part. Qu’est-ce que vous faites là ? Qui êtes-vous ? »

Automatiquement, et sans même répondre, Tommy et Javert se mirent à scruter tout autour d’eux afin d’apercevoir leur interlocuteur. Puis, soudainement, une forme sortit d’une fontaine devant Tommy et se sculpta un corps humanoïde. La chose était littéralement sortie de l’eau, comme si elle en était elle-même. D’ailleurs, force était de constater que la chose en question ressemblait beaucoup à de l’eau. Si son corps était de forme humanoïde, il était transparent comme de l’eau pure et sa tête avait une forme de goutte de pluie.

« Qui êtes-vous, demanda alors Tommy, intrigué.

– Ah, non, répondit la chose. J’ai posé la question le premier. En plus, je vous ferais remarquer que c’est vous qui entrez chez moi sans prévenir. Donc, la moindre des politesses serait de vous présenter prestement.

– Dans ce cas, moi, je m’appelle Tommy Ardluck et je viens de l’étage le plus bas de la montgolfière.

– Oh ? Un prolétaire ? Je vois.

– Et moi, je m’appelle Javert et je suis arrivé il y a peu.

– Fort bien. Moi, je suis Océane.

– Et, sans vouloir être offensant, reprit Tommy, vous êtes quoi ?

– Je suis quoi ?

– Parce que, de toute évidence, et sauf erreur de ma part, vous n’êtes pas humain, n’est-ce pas ?

– Ah. Oui, effectivement. Je suis un élémentaire d’eau.

– Comme moi, fit Igor. »

Tommy, surpris, se retourna vers le bonhomme de neige qui souriait de tous ses cailloux.

« Igor, s’exclama-t-il. Tu es vivant ?

– Bien sûr que je suis vivant.

– Mais… Comment ?

– Mais je ne suis pas comme vous autres, moi. Je n’ai pas d’organes à l’intérieur de ma neige. Par conséquent, une balle ne peut pas me tuer.

– Mais, pourtant… Tu avais l’air mort. Je t’ai appelé et secoué et tu ne répondais pas…

– Ah, oui… Faut dire que j’ai vraiment eu très peur. Même si je savais qu’une balle pouvait pas me tuer, je me suis quand même évanoui au son de la détonation.

– C’est bien dommage, commenta Javert qui avait horreur de faire mal les choses.

– D’ailleurs, rajouta Océane, vous n’êtes pas du tout un élémentaire d’eau. Ça se saurait, sinon. Vous n’êtes qu’un bonhomme de neige, tout juste bon à être dépecé pour fabriquer des igloos.

– Mais si, assura Igor, on est de la même famille.

– Mais non !

– Bien sûr que si ! C’est même très logique. Regarde : on est tous les deux constitués essentiellement d’eau, à la seule différence de son état. Moi, je suis de l’eau sous forme de neige, et toi de l’eau sous forme liquide.

– Ouais, enfin, moi, je ne suis pas composé de branches, de cailloux et d’une carotte. Je suis cent pour cent d’eau, moi.

– Au final, ça ne change pas grand-chose. On est des cousins éloignés, deux branches différentes de la grande famille des élémentaires d’eau.

– De toute manière, on va pas débattre de ça très longtemps – d’autant que j’ai raison –, parce que tu dois malheureusement t’en aller, et très vite.

– Ouais, ajouta Javert, moi, en plus, j’ai faim.

– Mais pourquoi, demanda Igor.

– Eh bien, répondit Océane, tout simplement parce que tout, ici, repose sur l’eau – y compris moi – et que tu as la fâcheuse tendance à refroidir à l’extrême tout ce qui est proche de toi.

– C’est une bien belle carotte que t’as là, fit remarquer Javert.

– Je refroidis certes un peu, argumenta Igor, mais pas au point de transformer rapidement l’eau en glace. »

Et puis, ce qui devait arriver arriva et Javert s’empara de la carotte du bonhomme de neige pour croquer dedans.

« C’est froid mais pas trop mal, commenta-t-il. Après, c’est sûr, faut aimer les légumes crus…

– Hé, protesta Igor. »

Ce dernier essaya tant bien que mal de récupérer son nez, mais le pauvre était trop petit et trop faible pour résister à son agresseur. Alors, dans toute sa bonté, Tommy dégaina le revolver et le pointa pour la seconde fois sur Javert.

« Rends-lui sa carotte ! »

A peine effrayé, Javert regarda Tommy et écarta les bras pour prouver qu’il se montrait coopératif.

« S’il la veut vraiment, sa carotte, répondit-il, il n’a qu’à aller la chercher lui-même. »

Sur ces mots, il tendit son bras et lança la carotte au loin, laquelle décrivit une courbe dans les airs avant de choir définitivement hors de la montgolfière. Aussitôt, Igor poussa un cri de détresse et se précipita vers le bord de la plate-forme.

« Non, cria désespérément Tommy pour l’empêcher de faire une bêtise. »

Mais c’était trop tard. Le bonhomme de neige avait sauté dans le vide à la suite de sa carotte.

« Bigre, dit Javert. C’est qu’il y tenait, à sa carotte… Je pensais pas qu’il le ferait.

– Bon débarras, admit Océane.

– Mais pourquoi t’as fait ça, explosa Tommy. Ça t’avait pas suffi de lui tirer dessus ?

– Non. D’ailleurs, je n’aime pas le travail mal fait. Non seulement, je ne porte pas les bonhommes de neige dans mon cœur, mais en plus, il fallait bien s’en débarrasser avant qu’il ne gèle tout. Et ce n’est pas Madame Océane qui va me contredire…

– Absolument, confirma cette dernière.

– Crétin, lâcha Tommy. Je devrais me débarrasser de toi, moi aussi, et de manière définitive. Tu ne m’apportes que des embrouilles depuis que tu es arrivé.

– C’est absolument faux, ce défendit le concerné, et tu le sais pertinemment. Si je n’étais pas venu à vous, tu ne serais jamais sorti de ta cellule.

– Je ne sais pas ce qui me retient, franchement…

– Moi je sais. Tu n’as pas le courage de tuer un homme de sang-froid, tout simplement. Non seulement, tu es encore un petit adolescent au cœur fragile, mais en plus, tu es héros de conte, et tu te dois de montrer un bon exemple. Je ne pense pas que le meurtre fasse partie des valeurs que doit incarner un héros, fusse-t-il minable… »

Tommy était hautement agacé par ce personnage parce qu’il savait qu’il avait raison. Sûrement qu’il pourrait lui tirer dessus s’il s’avérait soudainement dangereux pour sa propre personne. Mais lui tirer dessus parce qu’il ne lui avait pas obéi au doigt et à l’œil, cela, non, il ne le pouvait pas. Le cours de ses pensées fut brisé par la voix d’Océane :

« Et sinon, à part assassiner des bonhommes de neige, vous étiez venus pour quoi, à la base ?

– Trouver et abattre Jean Valjean une bonne fois pour toute, répondit du tac-au-tac Javert.

– Non, reprit Tommy. On est pas venus pour ça, non.

– Comment ? Mais tu m’avais promis de m’aider à trouver Jean Valjean…

– Oui, mais, en l’occurrence, tu vois bien qu’il n’est pas ici.

– Je confirme, intervint Océane. Il n’y a pas de dénommé Jean Valjean, ici. D’ailleurs, il n’y a que moi, donc…

– Personnellement, reprit Tommy, je suis venu pour deux raisons, dont une principale. La principale, c’est comprendre pourquoi le ciel est bleu. La deuxième, c’est essayer de trouver une fille du nom de Juliette.

– Ah, la petite Juliette ?

– Vous la connaissez ?

– Ah, ça, oui, je la connais. Par contre, elle est pas ici. Faudra aller voir au-dessus, elle est avec la vigie, aux dernières nouvelles.

– La vigie ?

– Oui, c’est celui qui est dans le cockpit, au-dessus. Juste avant le Sénat.

– Le Sénat ?

– Oui, enfin, vous avez juste à monter et prendre la prochaine porte que vous verrez. C’est pas trop compliqué, ça va.

– Okay. Merci beaucoup pour cette information. Et concernant le ciel ?

– Oh, ça, je peux pas vous répondre. Par contre, je sais pourquoi la mer est bleue. En tant qu’élémentaire d’eau, faut avouer que tout ce qui touche à l’eau, je suis un peu un spécialiste.

– Oui, mais ça m’intéresse moyennement. Moi, c’est vraiment le ciel exclusivement.

– La mer, quand elle est bleue – parce qu’elle est pas toujours bleue, bien sûr –, c’est par reflet du ciel. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle est pas toujours bleue. Quand le ciel est gris, la mer est grise ; quand le ciel est bleu, la mer est bleue.

– Et quand la mer est verte, c’est parce que le ciel est vert ?

– Ça agit un peu comme un miroir, vous voyez ? Bon, par contre, ça revient à se demander pourquoi le ciel est bleu.

– Oui, voilà… Donc ça m’avance pas.

– Voilà. »

Il y eut un temps de silence un peu gêné avant que Javert, qui s’ennuyait ferme, finisse par demander :

« Et sinon, c’est quoi, ici ? »

Océane le fixa un instant, comme pour réfléchir, puis il montra du doigt l’extrémité de la plate-forme.

« Vous voyez les grosses machines, là-bas ? Eh bien ce sont des récupérateurs d’eau de pluie. Ça aspire les nuages et toute l’eau qu’il peut y avoir sous forme gazeuse dans le ciel, puis ça en fait de l’eau liquide en la refroidissant. Après, elle passe dans les canaux que vous voyez et, par des tuyaux, alimente tous les étages de la montgolfière.

– Ah, s’étonna Tommy. C’est donc d’ici que vient toute l’eau potable…

– Exactement.

– Mais pourquoi avoir fait un système de canaux et de fontaines si compliqué ? Et pourquoi toutes ces fleurs et ces arbustes ?

– Oh, ça, c’est mon côté artiste. Il faut dire qu’on s’ennuie, des fois, toute seule, ici. Alors j’exprime ma créativité en faisant de cet endroit un magnifique jardin. Vous avez remarqué les références à la géométrie sacrée ? D’ailleurs, ça plaît aux sénateurs qui viennent de temps en temps s’y promener pour se ressourcer. C’est pour ça que j’ai installé des bancs, aussi, là-bas. C’est pour ceux qui recherchent la tranquillité dans un cocon de beauté.

– Et les cordes tendues, là-bas ? C’est quoi ?

– Ah, ça ? Ce sont des cordes pour étendre le linge afin qu’il sèche. C’est vrai que les sénateurs viennent aussi ici pour laver leurs vêtements et leurs draps, des fois. En même temps, il faut les comprendre, c’est quand même plus pratique de laver des choses là où il y a de l’eau en abondance.

– Et c’est vous qui lavez les affaires des sénateurs ?

– Oui… Enfin, c’est surtout parce que ça me plaît de le faire… Et que ça m’occupe. Vous savez, des fois, on s’ennuie, ici, comme je vous disais. Et puis, je le fais de manière artistique, toujours.

– Vous lavez le linge de manière artistique ?

– Exactement ! Tout ce que je fais, je le fais artistiquement.

– Tant mieux pour vous… »

Puis, Tommy regarda ses pieds et conclut :

« C’est pas que vous êtes inintéressante, attention, mais je pense qu’on a fait le tour, ici. Et puis, j’ai une Juliette à retrouver, moi.

– Et moi un Valjean, compléta Javert. »

Et c’est sur ces mots que les deux s’en allèrent vers l’échelle qui montait encore et toujours.

Chapitre 17 : Comment Tommy trouva enfin Juliette et quel marché il passa avec elle

L’échelle, peu importe les étages, était toujours fixée à peu près au même endroit, soit contre la grande cheminée de tôle qui acheminait l’air chaud de l’extrême bas de la montgolfière jusqu’à son ballon. Si les étages, vers le bas, étaient plutôt fermés sur eux-mêmes, il était à noter que, depuis le repère des sœurs Hus, les murs n’étaient plus aussi présents. Ainsi, le ciel s’ancrait dans le paysage comme une immensité de dégradés bleutés qui vibrait. C’était au milieu de ce ciel infini, quasiment spatial, que Javert avançait sur l’échelle, suivi de Tommy. Elle était plus longue que d’habitude, offrant toute la terre aux yeux des visiteurs. De loin, on voyait des nuées de nuages, et entre eux, il y avait des bleus, des verts, des gris. Peut-être ici des mers, et là des prairies. Il y avait certainement quelques montagnes, en chaînes, qui montraient le bout de leur sommet. Tout paraissait si petit et gigantesque à la fois ; des milliers de kilomètres dans une seule pupille. Le vent était moins doux que sur la nacelle. Les furies d’Éole se déchaînaient sur eux, comme des coups de fouet, les poussant contre l’échelle, les déstabilisant, gonflant chaque centimètre de leurs vêtements. Tommy refit le nœud de son baluchon et le serra fort contre sa poitrine, en-dessous de son gilet.

« Y’a comme un drôle de bruit, tu trouves pas, demanda Javert. »

Tommy, perdu jusqu’alors dans ses rêveries, tendit l’oreille et se concentra. Et, en effet, à travers le bruit du vent qui lui polissait les côtés de la tête, il y avait comme une petite musique qui s’arrêtait et reprenait.

« Ah ouais, en effet, confirma Tommy. Ça doit venir du cockpit. »

Si l’étage des eaux était le plus grand que Tommy ait pu voir, le cockpit, lui, semblait être le plus petit de toute la montgolfière. Les deux grimpeurs pouvaient le voir d’où ils étaient. Comme tous les autres étages, il s’articulait autour de la cheminée de tôle, mais il ne semblait être fait que d’une unique pièce circulaire composée de bois et de vitres teintées. Plus ils s’approchaient, plus la musique s’amplifiait.

« Ah, s’exclama Javert. Je crois que je sais ce que c’est !

– Ah ouais ? »

Javert brandit quelque chose que Tommy eut du mal à distinguer.

« On dirait comme une boîte à musique, dit-il.

– Une boîte à musique ?

– Enfin, je crois… Je ne suis pas expert en la matière, après tout. J’en fais quoi ?

– Laisse. Je vais y jeter un œil quand j’y serai… »

Et, quelques instants plus tard, Tommy y était. Il y avait contre l’échelle comme une petite étagère solidement fixée. Dessus était accroché un boîtier avec des numéros.

« Je crois que c’est un téléphone, dit Tommy. Un téléphone qui sonne, de surcroît.

– Tu vas décrocher ?

– C’est la meilleure chose à faire. Au moins, il arrêtera de sonner. »

Alors, Tommy décrocha le téléphone de son boîtier et y colla son oreille. Une voix étrange et timide lui parla :

« Aidez-moi… »

Puis, la voix se tut et le téléphone émit des « bips » successifs pour marquer la fin de la conversation. Perplexe, Tommy reposa l’appareil sur son boîtier.

« C’était quoi, demanda Javert, en amont, qui baissait la tête pour regarder son interlocuteur.

– Je sais pas, avoua-t-il. »

Ils continuèrent alors leur progression et arrivèrent bientôt au cockpit. Un petit palier devant une porte de bois permettait tout juste d’accueillir les deux voyageurs qui s’y massèrent. Tommy, par politesse, frappa à la porte.

« C’est qui, fit une voix de jeune fille.

– Tommy Ardluck…

– Et Javert !

– ‘Connais pas, répondit la voix.

– Vous devez être Juliette, continua Tommy. Est-ce qu’on peut entrer ?

– Je sais pas. Est-ce que vous voulez entrer ?

– Oui.

– Alors, allez-y. Le palier ne doit pas être très confortable. »

Tommy poussa alors la porte et entra, suivi de Javert. L’intérieur n’était qu’un large couloir qui formait un cercle, comme une tour de guet. Sur le mur intérieur, il n’y avait que des étagères remplies, de haut en bas, de livres de toute sorte. Sur le mur extérieur, une vitre teintée faisait le tour de la pièce. Il n’y avait personne. Alors, Tommy se décida à avancer dans le couloir et finit par trouver une petite fille brune, avec des grosses lunettes sur le nez. Elle était assise par terre, sous une longue vue fixe, et un homme était allongé à ses côtés, sur le ventre.

« Tu es Juliette, c’est ça, demanda Tommy.

– C’est ça, je suis Juliette, répondit la fille.

– Je te cherchais.

– Pourquoi ça ?

– J’ai rencontré ta mère et elle m’a aidé à dégager les rochers qui bloquaient le passage. En échange de son aide, et comme je montais, elle m’a demandé de te retrouver pour te ramener chez toi.

– Hors de question ! »

Tommy, qui s’attendait à tout sauf à cette réponse, eut un moment d’hésitation.

« Mais pourquoi, demanda-t-il.

– Je suis bien, moi, ici. J’ai appris à me débrouiller, et surtout, j’ai refait ma vie. Je n’ai pas envie de tout quitter comme ça.

– Mais, puisque le passage est enfin débloqué, tu n’as même pas envie d’aller voir ta mère, ne serait-ce que pour lui dire bonjour ?

– Non. Ce n’est qu’une vieille harpie !

– Tu sais, j’ai promis à ta mère…

– Ça, c’est ton problème.

– Allez, sois sympa… C’est important, la famille, quand même.

– Excuse-moi, mais… Je n’ai pas très bien compris qui tu es…

– Je suis Tommy Ardluck.

– Oui, mais encore ?

– Je viens du premier – ou du dernier, tout dépend dans quel sens tu comptes – étage de la montgolfière. Ceux qui font du feu pour alimenter le ballon en air chaud.

– Et qu’est-ce que tu viens faire ici, au juste ?

– Eh bien… C’est une longue histoire. Je suis parti pour découvrir pourquoi le ciel est bleu, et puis aussi pour voir un peu du pays.

– Donc, si je résume, tu as quitté ta famille, le truc que tu viens juste de me dire que c’était important, juste pour savoir pourquoi le ciel est bleu ?...

– Et accessoirement, aussi, pour voir un peu du pays.

– Et tu viens me faire la morale comme quoi je suis ingrate parce que je ne veux pas retourner chez moi ?

– Vu comme ça, c’est vrai que ça peut paraître ironique…

– C’est surtout du foutage de gueule, à ce niveau-là. Mais bon, je suis une âme bonne et je veux bien retourner voir ma mère, mais il va falloir m’aider en retour.

– Tout ce que tu veux ! Que dois-je faire ?

– Eh bien, tu vois, une fois que le passage entre les deux étages a été bloqué, j’ai dû me débrouiller toute seule…

– C’est quoi le rapport ?

– Laisse-moi finir, tu veux… Donc, j’ai erré un petit moment entre les étages, chez les sœurs Hus, chez Océane, et puis finalement ici, où j’ai rencontré la vigie, un homme formidable. Il m’a pris sous son aile et m’a élevé comme sa propre fille. Il est comme une mère, pour moi…

– Comme un père.

– Non, comme une mère.

– C’est un homme, donc il est comme un père pour toi. Sinon, ça n’a pas de sens.

– Mais non, puisqu’il a assuré le rôle d’une mère à mon égard, pas celui d’un père. Donc, il est comme une mère pour moi.

– Mouais… Ça peut avoir du sens…

– Ça a du sens.

– Et où est le problème ?

– Eh bien, ça fait maintenant plusieurs jours que sa batterie a rendu l'âme. Il faut lui changer, mais je n’en ai pas. Si tu réussis à m'en trouver une, je te promets que je retournerai voir ma mère. »

Tommy réfléchit, hésita, crut comprendre quelque chose et finalement ne le comprit pas.

« Une batterie, répéta-t-il idiotement.

– Oui, une batterie. »

Alors il regarda l’homme qui était à terre – et qui devait être la fameuse vigie – et se pencha sur lui. Il avait l’air d’avoir un certain âge : des rides et une longue barbe blanche étaient visibles. Il tâta son pouls mais ne sentit rien. Il se releva lentement et regarda Juliette dans les yeux. Il y avait tant d’innocence, tant de naïveté dans ces petites pupilles qu’il en était triste pour elle. Certainement, elle n’avait jamais dû être confrontée aux dures lois de la vie.

« Une batterie, répéta-t-il pour la troisième fois, comme hébété.

– Oui, une batterie, répondit-elle, agacée. Où est le problème, à la fin ? C’est trop compliqué d’en trouver une, c’est ça ?

– Comment te dire ça sans te blesser…

– Me dire quoi ?

– Eh bien… Les hommes ne sont pas comme des machines… Quand leurs forces vitales les quittent, il ne suffit pas de leur insérer une batterie pour qu’ils ressuscitent. Il est mort, Juliette. Et il ne revivra pas. Tu comprends ? »

La concernée le regarda étrangement avec un mélange d’appréhension et de surprise.

« Je suis désolé, ajouta-t-il comme pour l’apaiser.

– Mais non, tu ne comprends pas…

– Non, c’est toi qui ne comprends pas ! Je sais que c’est dur, mais il faut que tu l’admettes !

– Attends, je vais te montrer… »

Aussitôt, Juliette se jeta sur le corps de la vigie et se mit à lui gratter la peau avec ses ongles, entre les omoplates.

« Mais qu’est-ce que tu fais, s’étonnait Tommy. Arrête ! »

Mais Juliette n’écoutait pas et, bientôt, une plaie béante se dessina dans le pauvre corps. Alors, un pan de peau se souleva et un « clic » se fit entendre. A l’intérieur, greffé sur la colonne vertébrale, il y avait un petit boîtier vide.

« Tu vois, expliqua Juliette, c’est là qu’on met la batterie. L’autre, je l’ai jeté puisqu’elle était cassée. »

Tommy allait de surprise en surprise. Lui qui pensait qu’elle était si naïve s’était finalement trompé.

« Tu veux dire, hésitait-il, que c’est un automate.

– Non, mais une partie de son corps est automatisée et marche à l’électricité.

– Mais, pourtant, son pouls…

– Oui, quand il n’a plus de batterie, il entre dans une sorte de coma conservateur.

– Oui, logique…

– Tu penses pouvoir trouver une batterie, alors ? »

Tommy, soudainement, se souvint de Théopompe qui, quelques chapitres auparavant, lui avait parlé d’une batterie révolutionnaire de sa création. Il regarda Juliette.

« Oui, je pense pouvoir en trouver une. Mais, encore une fois, il va falloir que je fasse marche arrière.

– S’il faut que vous descendiez, vous pouvez toujours utiliser le treuil.

– Le treuil ?

– Oui, tu sais, la plate-forme qui amène les repas aux différents étages de la montgolfière. D’ailleurs, le petit-déjeuner ne devrait pas trop tarder…

– Mais on peut rentrer, là-dedans ?

– Faudra se serrer, mais ça passe. Par contre, ça vous amène directement aux cuisines, je sais pas si ça vous arrange.

– Si, si, tout à fait, faisons comme ça ! »

Enthousiasmé de ne pas tout devoir refaire à pied, Tommy regarda Juliette ouvrir une petite porte et en sortir le petit-déjeuner. Au passage, Javert saisit le potage qui traînait et le but d’une traite.

« Hé, s’indigna Juliette.

– Oui, mais j’avais très faim, s’excusa Javert.

– C’est là-dedans qu’on doit rentrer, demanda Tommy.

– Exactement. »

Alors, les deux voyageurs prirent difficilement place sur la petite plate-forme, recroquevillés et serrés, et la porte se referma sur eux, les enfermant dans une nouvelle obscurité chaude. Le système grinça, puis commença à descendre lentement vers les cuisines.

Chapitre 18 : Comment Tommy retrouva d’anciennes connaissances

« Regardez ce qu’il m’a fait, le sagouin, se plaignait Nicodème. »

Tommy et Javert, tous deux penchés en avant, observaient le mur de bois. Un trou béant y figurait, en plein milieu, et avait fait écho dans la grande citerne d’à côté. Celle-ci gouttait encore un peu d’une substance verte fluorescente dans le bac de terre proche. La terre, à l’intérieur, était devenue elle aussi fluorescente, par absorption.

« Il est sorti de nulle part, en gueulant de tous ses poumons, et s’est écrasé là, expliqua Nicodème. Je vais devoir réparer le mur et la citerne… Et je parle même pas de tout ce super engrais de gâché pour rien. Non, vraiment, à ce stade, c’est du sabotage.

– C’est qu’il a la vie dure, le bougre, commenta Javert. Je pensais qu’il serait mort, cette fois-ci.

– Vous inquiétez pas pour ça, on s’est occupés de le finir.

– Et vous en avez fait quoi, au juste, s’inquiétait tout de même un petit peu Tommy.

– Déjà, je lui ai collé une bonne raclée pour avoir essayé de se tuer dans mon mur. Et puis, après, comme on fait par chez nous, on l’a pendu là-bas, à un arbre. C’est simple, propre et traditionnel. Bon, évidemment, comme il a pas de cou, on a eu un peu de mal, mais on a réussi à s’arranger… »

Tommy suivit des yeux le doigt de Nicodème et remarqua effectivement le corps de plus en plus mince d’Igor, à force de fonte, suspendu par la tête à la plus grosse branche d’un arbre – qui devait être un abricotier. Il se balançait lentement, les cailloux des yeux fermés, dans un repos morbide.

« Vous êtes venus pour Théopompe, vous m’avez dit, demanda Nicodème.

– Exactement, répondit Tommy.

– Il doit être dans son labo. Je vous laisse le trouver : faut descendre les escaliers, dans l’entrée. Il va être content d’avoir de la visite. »

Tommy suivit scrupuleusement ces indications et arriva en effet dans le laboratoire. Celui-ci se situait sous la maison, dans l’espace le plus frais, le plus original, le plus abrité du soleil, sûrement le plus convoité et sans conteste le plus approprié pour accueillir un grand scientifique, c'est-à-dire la cave. Cette dernière, décorée habillement de trompe-l’œil de moisissures sur un beau dégradé gris-vert qui laissait croire aux visiteurs les plus naïfs que cette suite était mal entretenue, abritait un nombre incalculable de tables – à vrai dire, trois – soutenant elles-mêmes un nombre époustouflant de tubes à essai et d’éprouvettes sûrement très éprouvées. Celles-ci renfermaient divers liquides de couleurs aussi variées qu’inimaginables et devaient très certainement faire la fierté de Théopompe.

« Voilà où je concocte tous les produits chimiques nécessaires à notre activité, expliqua-t-il à Tommy, à l’évidence excessivement intéressé par toutes ces fioles colorées.

– Tout cela est fort intéressant, vraiment, répondit le concerné, mais je ne suis pas venu pour cela.

– Ah bon ?

– Déjà, puisque je ne l’avais pas fait, il faut que je vous demande…

– Oui ?

– Est-ce que vous savez pourquoi le ciel est bleu ?

– Oh, vous savez, ma spécialité, à moi, c’est plus les fioles.

– Et est-ce que ça peut m’apprendre pourquoi le ciel est bleu ?

– Absolument pas ! Comment voulez-vous que de simples fioles répondent à cette grande question ?

– Je ne sais pas… C’est vous le scientifique, après tout. Donc, vous ne savez pas ?...

– Non. Mais, ceci dit, il n'y a pas de prétexte pour admirer de jolies fioles. »

Alors qu’ils discutaient, les protagonistes avançaient lentement, slalomant entre les rangées de tables et les fioles, jusqu'à arriver devant un socle de verre fin (le verre gros étant moins apte à ce genre de besogne), sur lequel trônait délicatement un erlenmeyer, une étrange solution multicolore au ventre.

« Aha, s’écria Théopompe. Et voici mon joyau, mon chef d’œuvre, ma réussite la plus fantastique, mon tout petit bébé à moi…

– Et qu’est-ce donc, demanda Tommy, perplexe.

– Un erlenmeyer ! Génial n’est-ce pas ?

– Oui, oui, mais encore ?

– Un erlenmeyer en verre fin ?

– Oui, je sais, car le verre gros n’est pas adapté. Mais le liquide qui est à l’intérieur, je veux dire… C’est quoi ?

– Ah ? Ça ? C’est peu important, en fait… Ce qu’il faut retenir et admirer, c’est bien sûr ce magnifique erlenmeyer.

– Oui, mais la solution doit avoir son importance, tout de même. Ou alors, je ne m’y connais pas.

– Mais regardez la forme ! Finement sculpté, juste transparent comme il faut... La perfection, quoi !

– Donc, en fait, quand vous vous dites spécialiste des fioles, c’est vraiment des fioles. Pas de ce qu’il peut y avoir à l’intérieur, mais seulement des fioles ?

– Non, bien sûr, il serait idiot de ne s’intéresser qu’à la forme… Pour assouvir votre curiosité, sachez que cette solution contenue dans l’erlenmeyer que voici – Ô combien splendide et gracieux – n’est autre que la fameuse potion en tout temps étudiée par les plus grands chercheurs, spécialistes et scientifiques, le fantasme de tous les érudits et que personne n’a jamais réussi à synthétiser – sauf moi – et que j’ai nommé… Que je n’ai pas nommé, d'ailleurs.

– La solution philosophale, souffla Tommy, épaté.

– Non, non, ça n’a rien à voir. D’ailleurs, qui en veut encore, de la solution philosophale, de nos jours ? C’est typiquement un désir pré-bougliboulguien, ça… Enfin, bref. La nomination a peu d’importance puisque ce sont ses propriétés qui sont étonnantes, que dis-je ?, absolument époustouflante, fantastique, en deux mots : extra ordinaire.

– Et quelles sont donc ?

– Eh bien en fait…

– Eh bien en fait ?

– Si j’en crois Le guide de l’alchimiste débutant…

– Oui ?

– Si je me réfère au chapitre : ‘’Comment occuper ses dimanches et jours fériés’’…

– Eh bien ?

– Eh bien… A vrai dire, je n’en sais rien…

– Comment ?

– En fait, vous aviez raison… Je ne suis spécialiste que des fioles, pas des contenus. D’ailleurs, je ne suis pas un scientifique du tout.

– Mais… Pourtant, vous en avez fabriqué, des engrais, des machins, non ?

– Je me réfère toujours au Guide de l’alchimiste débutant… Non, vraiment, je n’ai aucun mérite. Vous savez, c’est un peu comme la cuisine : il y a marqué ce qu’il faut faire, et je le fais. Ne me demandez pas de comprendre, derrière.

– C’est une drôle d’incompétence. Et pour votre batterie révolutionnaire ?

– Pareil… En vrai, elle n’est pas révolutionnaire du tout. C’est juste une batterie, tout ce qu’il y a de plus basique.

– Mais, elle marche ?

– Au poil. Enfin, je pense… Faut essayer, après.

– Vous seriez prêt à me la céder ? Je veux bien l’essayer, moi.

– Si ça vous chante. De toute manière, que voulez-vous que je fasse d’une batterie, fut-elle révolutionnaire, ici ? »

Le docteur fouilla un temps dans des tiroirs et en sortit un boîtier métallique qui ressemblait à une très grosse pile. Il la donna à Tommy.

« Il faudra juste la recharger avant, parce que je pense qu’elle est vide. Mais vous pourrez le faire assez facilement à l’étage du dessus. Enfin, vous devez connaître…

– En effet. Merci beaucoup, vous me rendez un fier service, si vous saviez. »

Puis, Tommy s’en alla comme il était venu et se dirigea, toujours suivi de Javert, vers l’étage du dessus où il espérait pouvoir recharger sa pile. Là-haut, il retrouva ses amis Luboš et Tomáš qui étaient apparemment contents de le revoir. Après une brève présentation de Javert et de leur venue, ils les conduisirent devant l’énorme cube noir rayé de jaune qui faisait office de batterie de la montgolfière.

« T’as qu’à brancher ta pile là-dessus, expliqua Luboš. Les Chinois feront le reste.

– Une pile sur une pile, c’est marrant, s’amusait Tomáš. »

Tommy s’exécuta, puis demanda :

« Mais, ça va pas prendre trop de temps à se charger ?

– Non, c’est plutôt rapide, le rassura Luboš.

– Ouais, une dizaine d’heures à tout péter, précisa Tomáš. Après, c’est sûr, ça dépend de ta pile.

– Comment, s’étonna Tommy. Une dizaine d’heures ? Mais je vais pas rester dix heures ici, quand même ? Et le conte ? Et mon extraordinaire voyage ?

– Il va bien falloir, répondit Luboš. Une pile, ça se recharge pas en un tour de main, évidemment.

– Vous avez des sièges, au moins ? Et des choses à manger ?

– Ouais, à manger, se réveilla Javert.

– Parce qu’on a pas mangé depuis un petit moment et on commence à avoir faim…

– Vous nous prenez pour quoi, s’indigna Luboš. On n'est pas chez mémé, ici !

– Sûr, reprit Tomáš.

– Bon, bon, on va attendre, alors, se résigna Tommy.

– A manger, glapit Javert. »

Tommy s'assit alors à même le sol avec la ferme intention de s'ennuyer pendant une bonne dizaine d'heures. Javert, quant à lui, était resté debout à baver, certainement en train de fantasmer sur de la nourriture qui lui était inaccessible.

Quand Tomáš et Luboš s'en allèrent vaquer à leurs occupations, il y eut comme un refroidissement de l'atmosphère. Comme si l'ambiance avait changé, d'un coup, d'un seul. Mais il ne s'agissait pas juste d'un froid physique. Quelque chose avait changé par rapport à la dernière fois. Sans pouvoir l'expliquer, Tommy était persuadé que quelque chose se passait dans l'ombre. Des chuchotements fantomatiques lui parvinrent aux oreilles. Il y avait comme des spectres qui dansaient autour d'eux, puis qui disparaissaient dès qu'un regard les cherchait.

« Tu entends, souffla Tommy à l'adresse de Javert.

– Manger, se contenta-t-il de baver. »

Tommy comprit alors qu'il ne pouvait compter que sur lui-même. Se levant brusquement, il réussit à distinguer clairement une petite silhouette courir dans l'obscurité, mais une voix le retint :

« Pendu, c'est pas super agréable non plus. »

Il se retourna et distingua tant bien que mal les contours neige d'Igor qui avançait vers eux. Javert pesta :

« Mais... Il est encore vivant, lui ?

– Igor, s'étonna Tommy. Comment t'as survécu ?

– Eh bien, c'est assez simple, répondit l’intéressé. Je n'ai pas de gorge. Donc, forcément, me pendre ne peut pas me tuer...

– Logique.

– 'Me disait bien qu'il faisait plus froid, tout d'un coup, s'écria Tomáš qui était revenu, frissonnant.

– Pas de bonhomme de neige ici, ajouta Luboš. Déjà, je suis raciste. Mais, en plus, avec tout ce qu'il fond, c'est un coup à s'électrocuter, au mieux, et à pourrir toutes nos installations, au pire. On produit de l'électricité, ici, je le rappelle. D'ailleurs, les bonhommes de neige sont interdits à cette étage, même tenu en laisse. Et s'il n'y a pas de panneau à l'entrée, je vais de ce pas corriger cette erreur.

– Laissez, dit sournoisement Javert. Je vais corriger pour vous. »

Et il poussa Igor droit sur la pile, lequel se mit à se remuer par terre dans des éclairs albâtres. La pile produisit un son assez désagréable, puis tout s'arrêta. Igor était inerte sur le sol.

« Voilà, je l'avais dit, pesta Luboš. On m'y reprendra plus !

– Igor, s'écria Tommy. Encore ? Cesse donc de vouloir le tuer, ça devient agaçant et extrêmement répétitif !

– C'est un rolling-gag, se défendit le meurtrier récidiviste.

– Et ce n'est pas drôle !

– Ça dépend pour qui... En tout cas, force est de constater que mes interventions sont d'intérêt public. Est-ce de ma faute, à moi, s'il est détesté à chaque étage ?

– D'intérêt public ? Faut voir dans quel état t'as mis les piles ! Combien de temps ça va nous prendre, maintenant, pour réparer tes conneries ?

– A vrai dire, répondit Luboš qui s'était penché sur la batterie, il a raison. J'y croyais pas non plus, au début, mais votre batterie est maintenant complètement chargée...

– Ah, s'écria Javert. Tu vois ?

– Mais, vous m'aviez dit qu'il faudrait attendre une dizaine d'heures, s'étonna Tommy.

– Oui, mais le court-circuit de votre ami a changé la donne, répondit Luboš.

– Je suis génial, se flatta Javert.

– Vous voulez dire, résuma Tommy, que parce que de l'eau a été versée sur la pile, elle s'est chargée instantanément ?

– Exactement, affirma, formel, Luboš.

– Un grand électricien, continua Javert.

– Mais c'est complètement débile, s'exclama Tommy. Vous ne pouvez pas défier les lois de la nature de cette manière !

– Un conte, répondit Luboš. Nous sommes dans un conte.

– Mais ça ne justifie pas tout. Ce serait trop facile, sinon...

– On fabrique bien de l'électricité en frottant la tête d'un Chinois sur un ballon de plastique. Va pas me dire que ce qu'il vient de se passer te choque plus.

– En effet, mis en perspective, il y a de quoi relativiser...

– Content d'avoir pu rendre service, insista encore une fois Javert. »

Tommy, étonné et agacé, récupéra sa pile et retourna vers le treuil avec Javert. Ils avaient une Juliette à retrouver.

Chapitre 19 : Comment le cœur de Juliette fut conquis

Dans la promiscuité obscure de l’ascenseur, Tommy pensait à Juliette et son cœur cognait. Il pensait au fait qu’il se rapprochait à chaque seconde un peu plus d’elle, mais aussi à toute la gratitude qu’elle aurait envers lui une fois qu’il lui aurait présenté la pile. Lui plaire, c’est tout ce qui comptait pour lui, en ce moment. Plus que le ciel, plus que le voyage. Plaire à Juliette… Alors, il exprima tout son ressenti :

« Qu’elle est belle ! Elle a un minois arc-en-ciel, et puis, sa voix… Mon Dieu, quelle voix ! A la fois douce et déterminée… Elle a une voix de groseille.

– De qui, demanda Javert.

– Juliette, pardi.

– De quoi ?

– De quoi, quoi ?

– Une voix de groseille ? C’est possible, ça ?

– Et pourquoi pas ?

– Ben, c’est étrange comme qualificatif, non ?

– Pas spécialement.

– Les groseilles n’ont pas de voix. Les groseilles ne font pas de bruit. Les groseilles ne sont pas sonores. Or, une voix est sonore. Tout au plus, les groseilles font “splotch“ quand on les écrase ou un de ces bruits mous si on les tapote. C’est ce que tu veux dire ? Juliette a une voix molle ?

– Mais non. Il ne s’agit pas des sonorités que peuvent émettre les groseilles, il s’agit de la groseille en elle-même, de sa totalité. Elle avait une voix de groseille car, on l’entendant, la première chose qu’il m’est venu à l’esprit, c’est une groseille. Et chaque fois qu’elle parle, sa voix m’évoque la groseille…

– C’est ridicule. La groseille a une couleur, un arôme, une senteur, mais pas une sonorité. Si tu m’avais dit que ses yeux étaient couleur groseille ou qu’elle sentait la groseille, ou même que sa peau avait le goût de la groseille… Bien qu’étrange, j’aurais compris la comparaison. Mais là, une voix de groseille…

– Il faut y voir un brin de synesthésie, c’est sûr.

– Et puis, “un minois arc-en-ciel“ ? C’est vraiment un langage de poète, ça : inintelligible en tout point. Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Que son visage était coloré aléatoirement ? Ce serait alors une figure de style pour dire sans heurts le fait que sa face était mal formée, en proie à des tâches de rousseurs, de naissance, à des boutons horribles de toutes les couleurs. Ou alors, le mélange des couleurs voudrait signifier un métissage, donc décrire une certaine couleur de peau… Enfin, dans tous les cas, ça ne correspond pas, mais alors pas du tout, au minois de Juliette.

– Tu es trop terre-à-terre.

– C’est comme pour la groseille ? La première chose qu’il t’est venue à l’esprit quand tu l’as vu, c’est un arc-en-ciel ? Avoue que c’est étrange.

– Par arc-en-ciel, je faisais référence à son caractère rare, naturel, étincelant et en tout point admirable. Ça n’a rien à voir avec les couleurs.

– Encore des nuances de poète… Je comprends pas la démarche, sincèrement. Pourquoi utiliser des figures de style à deux balles pour exprimer des choses basiques ? Autant rester sur des comparaisons simples, non ?

– Je ne voulais pas être simple ou compliqué, juste exprimer avec des mots précis ce que j’ai ressenti en la voyant, montrer par des images ma vision des choses.

– Et après ?

– Et après, quoi ?

– Eh bien, si elle a une voix de groseille et un minois arc-en-ciel, qu’est-ce que ça veut dire ? Que tu es amoureux ?

– Je ne sais pas trop…

– T’as l’air gêné, c’est une signe.

– Disons qu’un conte commence par ''Il était une fois'' et se termine par ''et ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants''…

– Et donc ?

– Eh bien, pour l’instant, c’est la seule fille d’à peu près mon âge que j’ai rencontré sur la montgolfière…

– Qui sait ce que te réserve la suite de ton extraordinaire voyage.

– De plus, elle est fort mignonne. On dirait presque une princesse dans des habits de roturière.

– Comme dans les contes…

– Comme dans les contes. Donc, je me dis que s’il y a mariage et enfants à la fin de ce conte, Juliette est en bonne position pour être l’heureuse élue…

– L’avenir nous le dira. Par contre, ça me rapproche pas de mon Valjean, tout ça.

– Patience. On le trouvera peut-être en haut, ton Valjean.

– L’avenir nous le dira… »

Et l’ascenseur eut un « clic » mécanique qui annonçait la fin de leur ascension.



*



En voyant le bout de la grosse pile sortir de l'ascenseur, Juliette poussa un petit cri de joie et sauta au cou de Tommy, lequel, gêné, laissa tomber par terre sa charge et rougit généreusement.

« Oh, vous l'avez trouvé, s'écria-t-elle. Vous ne pouvez pas savoir à quel point vous me rendez heureuse. Merci ! Mille fois, merci ! »

Et, sans laisser le temps à quiconque de réagir, elle ponctua ses remerciements d'un bisou bien mérité droit sur la joue rouge de Tommy, laquelle devenait de plus en plus cramoisie. Ne sachant où se mettre, il bredouilla :

« Oh, mais, c'est tout naturel...

– Vite, il faut qu'on l'essaye, s'écria Juliette. »

Aussitôt, elle ramassa la pile et se dirigea vers la vigie. Elle l'inséra tant bien que mal dans son dos, puis pressa un interrupteur. Ensuite, elle reposa la peau sur le boîtier et ferma la fermeture éclair. Elle s'éloigna un peu, l'air satisfaite, tandis qu'une étincelle se faisait visible sous la chair et que le corps commençait à trembler. Les tremblements se firent rapidement des mouvements saccadés, et, après un soupir de fatigue, la vigie se leva avec difficultés. Enfin, il se retourna au moment où Juliette lui sautait dans les bras en s'écriant :

« Mère ! »

– Ah, Juliette, soupira-t-il. Ça fait du bien de te retrouver. »

Il chancela un peu mais retrouva rapidement l'équilibre, serrant son adoptée dans ses bras. Puis, il remarqua la présence de Tommy et Javert.

« Tu es avec d'autres personnes, demanda-t-il. Qui sont-ils ? Des amis ?

– Ce sont ceux qui t'ont trouvé une nouvelle batterie, répondit Juliette. »

Alors, s'écartant un peu d'elle, il s'adressa directement aux étrangers :

« Je ne sais pas qui vous êtes, mais vous avez toute ma gratitude. S'il y a n'importe quoi que je puisse faire pour vous, dites-le moi.

– A vrai dire, enchaîna Javert, si vous savez où se trouve un dénommé Jean Valjean, je suis preneur. Sinon, toute sorte de nourriture, comestible ou non, est la bienvenue.

– Et moi, commença Tommy, je voudrais savoir pourquoi...

– Avant toute chose, coupa Juliette, il faut que tu saches que je vais m'en aller retrouver ma mère naturelle. »

Elle regarda tendrement la vigie et continua :

« C'était le prix pour avoir cette nouvelle batterie. Et, de toute manière, le passage est enfin dégagé entre les sœurs Hus et ma mère, donc autant que je retourne là d'où je viens...

– Ça fait beaucoup d'informations à ingurgiter d'un coup, répondit la vigie, surtout après un coma, mais soit. De toute manière, si ta décision est prise, je ne vais pas m'y opposer. Passe me voir à l'occasion. »

Il lui baisa la joue et la laissa se diriger vers l'échelle.

« Encore merci pour tout, dit-elle à l'adresse de Javert et de Tommy. »

Ce dernier la regarda partir, tristement. Même s'il ne la connaissait pas beaucoup et qu'il ne lui avait pas beaucoup parlé, il savait qu'il l'aimait. Déjà, elle avait à peu près le même âge qu'elle. Ensuite, malgré sa condition de roturière, elle ressemblait vraiment à une princesse. Une princesse en haillons, certes, mais une princesse quand même. Et, à tout héros de conte, il fallait une princesse. Pour faciliter les choses, elle lui était reconnaissante. Et puis, de toute manière, l'amour n'a pas à se justifier, il n'avait pas envie de se justifier, c'était elle qu'il voulait, il le sentait, et puis c'est tout. Le parfait amour de conte, en résumé.

« Attends, lui lança-t-il alors. »

Juliette se retourna, mais il n'avait pas prévu la suite. Il rougit de nouveau et resta silencieux, ne sachant quoi lui dire. Ensuite, il regarda vers Javert qui le fixait et se sentit encore plus gêné.

« Peut-on parler en privé, finit-il par demander, tout simplement.

– Viens, lui répondit-elle en lui montrant l'échelle. »

Les deux sortirent sur le palier et refermèrent la porte derrière eux. Un léger vent bleu soulevait les plis de leurs vêtements et les cheveux de Juliette ondulaient le long des nuages. On n'entendait que la brise, et puis leurs respirations, comme des brises intérieures, pour faire échos au ciel. Tommy avait le cœur qui cognait fort dans sa poitrine.

« Tu voulais me dire quoi, lança Juliette qui ressentait parfaitement bien la timidité de son interlocuteur.

– Eh bien... Euh... C'est-à-dire... »

Il s'arrêta, gêné. Puis, il respira un grand coup et reprit, sous le regard insoutenable de Juliette. Un regard d'acier.

« Je voulais te dire... En fait... Je voulais te demander... Je voulais te demander si tu voulais être mon héroïne...

– Être ton héroïne ?

– Oui, voilà, c'est ça... Enfin, en quelque sorte...

– Ça me semble bien téméraire, pour un début. Pour l'instant, je préférerais être ton cannabis.

– Pardon ?

– Oui, parce que l'héroïne, ça s'injecte directement dans les veines. C'est un peu extrême. Alors que le cannabis, ça s'inhale du bout des lèvres, tout doucement, tout simplement...

– Ah... Mais, moi, en fait, je voulais dire héroïne dans le sens du féminin de héros...

– Le féminin de héros ? Et quel héros ? Toi ?

– Ça peut sembler difficile à croire de prime abord, mais oui, effectivement, c'est moi le héros...

– C'est une blague ? Un héros, c'est censé être un symbole... Je sais pas, moi, ça doit inspirer la peur à ses ennemis et le courage et l'admiration à ses amis... Là, tout ce que je ressens, c'est un peu de compassion, et que je sois ami ou ennemi, c'est plutôt mauvais signe.

– Mais je n'ai encore qu'une douzaine d'années ! J'ai encore le temps de me développer et de devenir un monstre de muscles et de terreur... D'ailleurs, de toute manière, je suis un héros de conte, ce qui est très différent. En fait, je suis plus un anti-héros, si tu veux...

– Ça se voit.

– Mais donc ? Tu veux bien être mon héroïne ? Parce que je pense que l'on se complète plutôt bien...

– Nous ? Mais on se connaît à peine ! Et puis, ça veut dire quoi, ça ? "Être ton héroïne" ? Ça m'engage à quoi, exactement ? C'est une demande en mariage, ou quoi ?

– Ah. Non. Pas du tout. C'est pas vraiment un statut. C'est plus pour la symbolique. Tu sais, genre, un conte doit se finir par "et ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants". Donc, en toute logique, et en tant que héros de conte, je dois me trouver une compagne...

– Mais pourquoi moi ?

– Eh bien... Tu es la compagne tout indiquée, je pense. De toute façon, tu es la seule personne de mon âge que j'ai pu trouver pour l'instant...

– Ah ! D'accord ! Je comprends mieux ! On a le même âge, donc on est fait l'un pour l'autre ? Et si tu trouves d'autres adolescentes, plus haut, tu vas faire quoi ? M'abandonner ?

– Mais non, c'est pas ce que je voulais dire... Il n'y a pas que ça... Je veux dire, tu es aussi très belle et tu as l'air intéressante...

– Mouais...

– Enfin, je n'ai tout de même pas besoin de me justifier ! Qu'y puis-je, moi, si tu me plais ? S'il est bien une chose inexplicable en notre monde, c'est l'amour, vrai ou pas vrai ?

– Oui, d'accord. Enfin, moi, pour l'histoire du "et ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants", ça me va pas trop. Déjà, j'ai pas encore l'âge pour ça – et toi non plus, soit dit en passant –, mais en plus, j'ai pas trop envie...

– De ?

– Ben, de me marier et d'avoir des enfants ! J'ai quand même mon mot à dire, non ? Pour ce qui est du mariage, j'en vois pas trop l'utilité ; ce n'est une cérémonie lourde de symboles démodés et qui engage une responsabilité que je ne veux pas endosser. Et puis, pour les enfants, c'est tout de même réducteur de considérer les femmes principalement comme des pondeuses. C'est pas parce qu'on vit l'après Bougliboulga que je dois forcément repeupler la planète, laquelle, je le rappelle, se trouve dans cet état apocalyptique à cause de personnes irresponsables que je ne connais même pas et avec qui je n'ai rien à faire. En plus, l'accouchement, ça a pas l'air d'être très joyeux, d'un point de vue strictement chirurgical... Alors, moi, donc, aimer et le pratiquer, pourquoi pas – avec plaisir, même –, mais qu'on me parle ni d'engagements, ni d'enfants...

– C'est tout ?

– Il fallait remettre les choses au clair.

– De toute manière, c'est pas encore ce que je te proposais. Pour l'instant, je te demande juste d'être ma compagne. Pas d'engagement, pas d'enfants. On aura tout le temps de voir tout ça à la fin de mon extraordinaire voyage, n'est-ce pas ? En attendant, on peut juste essayer, profiter et voir où ça nous emmène...

– Vendu !

– C'est vrai ?

– Et pourquoi ne le serait-ce pas ?

– Ça veut dire que je te plais aussi, quand même un peu ?

– Je parlais uniquement de compassion, tout à l'heure... C'était peut-être un peu exagéré. Après tout, tu es mignon. »

Sur ce, Juliette posa ses mains sur les épaules de Tommy, puis ses lèvres sur les siennes. Délicatement, tout doucement, elle se recula. Tommy était maintenant rouge écarlate et son sang battait comme un mascaret dans ses tempes. Alors, son héroïne commença à descendre à l'échelle, sans se retourner, et lui souffla, juste avant de disparaître :

« Retrouve-moi vite après ton extraordinaire voyage... »

Il resta un moment comme cela, immobile, face au ciel, les yeux dans le vague. Son rythme cardiaque ralentissait au fur et à mesure. Il était calme. Pour la première fois de sa vie, peut-être, il vivait l'éternité. Un peu de concret. Un peu de sérieux. Car, oui, depuis le début, cela s'amuse beaucoup. Cela vit l'absurde et le comique de situation. Et puis, ponctuellement, cela vit le tragique, mais toujours comiquement. Mais alors, l'amour, dans tout cela ? Cela fait du bien. Cela soulage. Comme une accalmie dans un torrent de facéties.

Mais tout de même, il y a un conte à faire avancer... Alors Tommy se retourna, plus heureux que jamais, et rentra dans le cockpit.

Chapitre 20 : Comment la vigie répondit aux questions et, de ce fait, sapa les bases de ce conte

Dans le cockpit, Tommy y retrouva Javert et la vigie qui l'attendaient comme s'ils n'avaient pas bougé depuis qu'il était parti. Ils avaient l'air remplis de curiosité.

« Alors, tu l'as niqué, demanda impatiemment Javert. »

Aussitôt, la vigie lui asséna une claque maladroite sur le haut du crâne.

« C'est de ma presque-fille dont tu parles, là ! »

Puis, s'adressant à Tommy :

« Ça y est, elle est partie ?

– Oui, elle est descendue à l'échelle. »

Alors qu'il s'avançait vers ses interlocuteurs, il remarqua quelque chose d'étrange. La vigie ne le regardait pas directement. Il lui semblait qu'il regardait un peu sur le côté.

« Oui, le devança Javert. Je vois que tu l'as remarqué aussi : il est aveugle.

– Vraiment ?

– Oui, vraiment, acquiesça la vigie.

– Regarde, s'enjoua Javert. On peut même lui faire des grimaces sans qu'il ne remarque rien. »

Et ce dernier s’exécuta, réalisant toute sorte de grimaces devant le vieil homme qui ne voyait pas. Rapidement, tout de même, Javert reçut une claque sur le haut du crâne et s'arrêta, docile.

« Je suis peut-être aveugle, expliqua la vigie, mais je ne suis pas sourd pour autant. Et j'ai vécu assez longtemps dans ce cockpit pour le connaître dans ses moindres détails et surtout pour apprendre à vivre de mon propre chef.

– Mais, la vigie, n'est-ce pas la personne chargée de surveiller l'horizon, s'interrogea Tommy.

– C'est exact !

– Et vous êtes aveugle...

– Et je suis aveugle. C'est vrai que ça peut paraître paradoxal.

– Paradoxal n'est pas le mot. Ça paraît stupide plus qu'autre chose. Comment vous pouvez assurer votre rôle ici si vous n'y voyez rien ?

– Rôle, c'est un bien grand mot. Autant, sur un navire, je veux bien concevoir l'utilité de la vigie. Mais, sur une montgolfière verticale comme la nôtre, c'est très approximatif. Déjà, parce que je ne suis même pas sur le point le plus élevé de la montgolfière. Et puis, de manière générale, s’il y a quelque chose à voir à l'horizon, tout le monde ici pourra le voir également, sans nécessairement se trouver dans mon cockpit. De plus, il est tout de même moins d'obstacles à huit mille mètres d'altitude qu'en pleine mer. On ne risque pas de croiser de rochers, ici, et encore moins d'îles ou de nouveaux continents. En somme, on aurait plus intérêt à se soucier de la météo et des vents, là où nous sommes, que de guetter l'horizon.

– Mais, alors, pourquoi a-t-on nommé une vigie si vous êtes inutile – sans vouloir vous manquer de respect ?

– Ça remonte aux débuts de la montgolfière, ça. C'était à l'époque du règne de Pleh VIII. Vous savez, c'est pas qu'il est stupide, mais il reste obnubilé par certaines choses, parfois complètement absurdes. Par exemple, si l'envol de la montgolfière répondait avant tout à un besoin de survie dans un monde chaotique, Pleh VIII, lui, avait encore d'autres projets, plus grandioses, plus magnifiques. Comme si, survivre, en soi, n'était pas une motivation assez forte pour décoller. Enfin, toujours est-il que Pleh VIII, dans les fantasmes bizarres que ses souvenirs de catéchisme et d'études des religions lui inspiraient, était persuadé qu'on pouvait trouver, de manière tout à fait concrète, dans le ciel, le royaume de Dieu. Autrement dit, il pensait que, quelque part, sur des cumulonimbus quelconques, on pourrait trouver là où habite Dieu – ou un de ses avatars –, et donc, forcément, sa demeure céleste avec tout ce qui s'accompagne de paradis et de délices. Il n'était donc pas motivé par la rencontre de Dieu lui-même, mais avant tout par la découverte d'une nouvelle terre, par définition, parfaite, sur laquelle habiter, et, de ce fait, se faire l'égal du divin.

– Et la vigie était chargée de chercher ce paradis ?

– Exactement. Autant vous dire qu'il s'agit plus d'une charge honorifique que d'un rôle prépondérant au sein de la montgolfière. Quand on sait qu'il s'agit de pures conneries, on se relâche très vite. Bon, tout de même, par sens du travail, je l'ai scruté, le ciel, mais très vite, je ne l’ai fait que partiellement. D'ailleurs, comme son successeur n'a pas les mêmes délires, j'ai fini par m'arrêter complètement. Regarder le ciel n'est plus devenu qu'un simple passe-temps comme un autre. Faut dire qu'on s'ennuie ferme, ici. Il y a pas grand-chose à faire. C'est pour ça que j'ai emporté avec moi le plus de bouquins possible. Ça occupe. C'est d'ailleurs comme ça que je suis devenu très progressivement aveugle, à force de m'esquinter la vue et sur l'horizon, et sur les livres que j'entasse ici... »

Tommy regarda autour de lui l'énorme bibliothèque qui occupait vraisemblablement plus de la moitié de ce minuscule espace.

« Il y en a combien, ici ?

– Ici ? 742 très exactement.

– 742 ? Mais c'est gigantesque !

– Oui, ça a été compliqué de tout déplacer jusqu'ici, mais j'y suis quand même arrivé...

– Et vous les avez tous lus ?

– Oui, plusieurs fois, même, pour certains. Ça peut paraître beaucoup, mais en quarante-sept ans de vie sur une montgolfière où il n'y a pas grand-chose à faire, c'est tout à fait normal. D'autant que mon travail ne m'occupait guère, comme je vous l'ai dit.

– Vous devez être sacrement cultivé, alors ?

– Hop, hop, hop, hop, hop, hop, hop, intervint soudainement Javert. Je me permets de vous interrompre parce que je sens qu'on va glisser doucement vers la couleur du ciel et que j'aimerais tout de même en placer une avant qu'il ne soit trop tard. Nan, parce que j'existe aussi, mine de rien, et ça fait déjà beaucoup trop de répliques que je suis absent – alors que, pourtant, je suis bien présent –, et je me sens snobé au plus haut point. Remarquez tout de même que j'ai attendu tout poliment que vous ayez à peu près fini ce que vous disiez pour vous couper...

– Oui, qu'est-ce que tu veux, soupira Tommy.

– Premièrement, de la bouffe. Parce que j'ai faim et que notre brave homme nous a affirmé, tout à l'heure, qu'il ferait tout ce qu'il pourrait parce qu'on lui a remis une pile, blablablabla.

– Malheureusement, répondit la vigie, je ne reçois que très peu de nourriture des cuisines et j'ai bien peur que Juliette ait déjà tout consommé...

– Sacrebleu ! La petite garce...

– Mais s'il y a autre chose que je puisse faire...

– Jean Valjean !

– Pardon ?

– Je recherche un dénommé Jean Valjean.

– C'est marrant, ce nom me rappelle quelque chose...

– Vraiment, les coupa Tommy.

– Absolument, répondit la vigie. Je me rappelle avoir lu ce nom dans un livre. Je ne saurais vous dire lequel présentement, ma mémoire me fait défaut.

– Non, parce que, moi, j'étais persuadé que c'était du pur délire. Si vous voulez, Javert, c'est un peu un personnage improbable. Déjà, c'est un des seuls qui vient de l'en-bas – et je n'arrive toujours pas à me figurer comment diable ce bougre est monté jusqu’ici. Et puis, surtout, il est possédé par une folie meurtrière. Alors, moi, tout rationnellement, je me suis dit que Jean Valjean était, au mieux, le souvenir trouble d'une personne qu'il connaissait et dont il a perdu la trace – et dans ce cas-là, le chercher sur la montgolfière est une drôle d'idée –, ou, au pire, le pure fruit de son imagination démente.

– Je me sens aimé, commenta Javert.

– Non, non, affirma la vigie. Jean Valjean, je suis certain de l'avoir lu quelque part. Javert aussi, d'ailleurs.

– Je suis célèbre, glapit-il.

– Vous ne vous rappelez vraiment de rien, demanda Tommy, tout de même curieux.

– Des souvenirs flous, c'est tout.

– Vous ne pouvez pas rechercher dans votre bibliothèque, demanda Javert. Ah non, c'est vrai, vous êtes aveugle. »

Il gloussa.

« Mais, j'y pense… Tommy, tu sais lire, non ?

– Hors de question que je me farcisse une sept-cent-quarantaine de bouquins juste pour toi. D'autant que je ne te porte pas particulièrement dans mon cœur... Pourquoi ne resterais-tu pas ici à le faire par toi-même ?

– C'est que... Je ne sais pas lire. Vous savez, dans l'en-bas, c'est pas vraiment la première chose qu'on nous apprend. D'ailleurs, on nous apprend rien, donc...

– Certes, intervint alors la vigie, je n'ai pas de souvenirs précis de ce Jean Valjean. Mais rien ne nous empêche de nous attarder sur ce problème un peu. Reprenons depuis le début : Vous êtes ?

– Javert !

– Et vous venez de l'en-bas, c'est cela ?

– Exactement.

– Quelle était votre vie, dans l'en-bas ?

– Boarf, comme tous les misérables qui y survivent : une vie de vagabondage, d'incertitudes, de pauvreté...

– Une vie de nomade, donc ?

– Principalement.

– Ne vous donnez pas cette peine, coupa Tommy en s'adressant à la vigie. Je vous le redis : ce n'est probablement qu'un délire de fou.

– J'ai promis que j'aiderais, c'est ce que je fais. Ça ne prendra pas longtemps.

– Bon, bon. Vous ne pourrez pas dire que je ne vous ai pas prévenu !

– Viviez-vous seul, dans l'en-bas, reprit le vieil homme.

– La plupart du temps, oui, répondit Javert. Après, le monde est vaste et des rencontres, qu'est-ce qu'on en fait... Pas toujours des bonnes, d’ailleurs…

– Et vous recherchez... ?

– Jean Valjean !

– Que vous avez connu ?

– Non, je ne l'ai jamais rencontré...

– Mais, si vous ne le connaissez pas et qu'il ne vous a, par conséquent, rien fait, pourquoi le rechercher ?

– Parce que c'est un gredin ! Que dis-je ? Une canaille !

– Pourquoi ?

– Eh bien... C'est une vérité universelle. Par exemple : de même que le ciel est bleu et que c'est communément admis, Jean Valjean est une canaille, et c'est aussi communément admis...

– Non, ça ne marche pas comme ça.

– Je vous avais prévenu, commenta Tommy.

– Comment pouvez-vous qualifier quelqu'un de canaille si vous ne le connaissez même pas, reprit la vigie. Vous en avez soit entendu parler quelque part, ou alors, comme l'a dit Tommy, ce n'est que pure invention de votre esprit...

– Ah, ça, non, je ne l'ai pas inventé. Un peu comme vous, je me rappelle de ce nom, mais pas du reste... Juste que c'est une canaille.

– Si vous ne savez pas lire, qui vous en a parlé ?

– Je ne sais pas... Ce sont des souvenirs très flous, vous savez. Ça remonte à mon enfance.

– Mais, alors, pourquoi le pourchasser ? Juste parce que vous en avez entendu parler ?

– Non, c'est plus fort que ça... Je me sens le devoir de le pourchasser parce que je représente la justice et que lui n'est qu'une canaille.

– Et si vous tombez dessus, vous faites quoi ?

– Idéalement, il faudrait le reconduire au bagne. Le problème, c'est que je ne sais pas où c'est, le bagne...

– Donc ?

– Donc, soit je me le trimballe jusqu'à trouver le bagne, soit je le tue directement. Me connaissant...

– … Tu vas le tuer directement, finit Tommy.

– … Je pense que je me mettrai en quête du bagne... De toute manière, c'est là tout le sens de ma vie. Je n'ai que ça à faire, donc autant le faire correctement, dussé-je périr en faisant respecter l'ordre et la justice.

– Ce sont des mots qui, étrangement, ne siéent pas dans ta bouche...

– Donc, reprit la vigie, si l'on résume : tu recherches quelqu'un sans savoir ni qui il est, ni où il se trouve, c'est bien ça ?

– C'est ça.

– C'est une tâche difficile...

– J'aime les défis.

– Et donc, pourquoi être monté sur la montgolfière ?

– Et pourquoi pas ? Si Jean Valjean peut être partout, il peut aussi être dans cette montgolfière. Peut-être même sur une autre planète, qui sait. L'occasion s'est présentée, je l'ai saisie, voilà tout.

– Finalement, on peut trouver du sens même dans les plus grandes folies. Il suffit de s'y attarder un peu...

– Si l'on veut, bougonna Tommy.

– Malheureusement pour toi, Javert, je ne peux pas t'aider plus. Si je me rappelle avoir lu le nom de Jean Valjean quelque part dans un livre, je ne sais plus lequel. Si tu ne peux chercher par toi-même et si Tommy ne veut pas le faire pour toi, alors il ne te reste plus qu'à continuer tes recherches au hasard des rencontres...

– Merci quand même, répondit Javert qui semblait touché par la démarche.

– Maintenant, il ne nous reste plus que toi, dit la vigie à l'adresse de Tommy.

– Moi, s'étonna le concerné.

– Oui, j'avais dit que je vous aiderai du mieux que je le pourrai. C'est ce que j'ai fait pour Javert, maintenant c'est ton tour. Que veux-tu ?

– Je veux savoir pourquoi le ciel est bleu.

– La couleur du ciel est le résultat de la diffusion de la lumière du soleil par l'atmosphère. »

Il y eut un profond silence. Tommy écarquilla les yeux.

« Vous pouvez développer, s'il vous plaît.

– Bien sûr. La lumière émise par le soleil est blanche car composée de différentes longueurs d'ondes. Lorsque cette lumière entre dans l'atmosphère terrestre, elle rencontre les molécules d'eau, lesquelles diffusent les plus courtes longueurs d'ondes, soit le violet, l'indigo et le bleu. Bien évidemment, en fonction de la composition de l'atmosphère, le ciel sera plus ou moins bleu. »

Tommy se taisait. Il avait enfin sa réponse. Après tant de temps, après tant d'étages, il l'avait, sa réponse. Cela lui faisait tout drôle. En fait, contrairement à ce qu'il avait pu espérer, cela ne le soulageait pas du tout. Cela ne lui faisait même pas plaisir, même pas un peu. Il était presque déçu d'avoir sa réponse maintenant. C'était comme du gâchis.

« Quoi, demanda la vigie. C'est pas ce qu'il fallait répondre ?

– Si, si, répondit Tommy.

– Mais ?

– Mais je ne m'y attendais pas, voilà tout.

– En même temps, si tu posais la question, c'est que tu ne savais pas, donc que tu ne t'y attendais pas.

– C'est vrai...

– C'est tout ce que je pouvais faire pour toi ?

– C'est tout, oui... Enfin, c’est déjà beaucoup, tout de même...

– Je n'ai fait que cracher quelques phrases.

– Oui, mais ce sont des mots qui comptent pour moi. Merci... Enfin, je suppose...

– C'est toujours un plaisir d'aider. Vous connaissez la sortie, je ne vous accompagne pas, mais je vous souhaite bonne chance pour la suite de votre périple. »

Tommy était pensif. D'abord, il hésita à se retourner, puis, il commença à marcher vers l'échelle, faisant signe à Javert de le suivre. Alors, ils disparurent du cockpit, laissant le vieil aveugle seul au milieu de ses livres.

Chapitre 21 : Quelle guignolerie Tommy découvrit au Sénat

Alors que Tommy montait à l'échelle, au milieu d'un ciel infini, un écho infime et confus lui parvint.

« T'entends, demanda-t-il à Javert qui était en-dessous.

– Non, pas spécialement.

– On dirait comme une sorte de brouhaha... »

Il s'arrêta juste en-dessous de la trappe et écouta.

« Oui, c'est ça. Ce sont des voix qui se croisent. Il y a l'air d'avoir plus de monde que dans n'importe quel étage...

– En même temps, à ce que j'ai compris, ça doit être le Sénat de la montgolfière, donc, c'est plutôt bon signe. Entre, on verra bien. »

Tommy s’exécuta et ouvrit la trappe. Le brouhaha était maintenant beaucoup plus net, et surtout beaucoup plus proche. Il passa d'abord sa tête et regarda autour de lui. Il faisait noir. La pièce semblait vraiment petite – peut-être quelques mètres carrés seulement. Cela ressemblait étrangement à un placard vide. Tommy se décida alors à grimper dedans et fit signe à Javert de faire de même. A tâtons, il trouva ce qui devait être une poignée de porte et l'actionna. Une lumière artificielle jaillit, suivie de peu par l'éclat de nombreuses voix qui se passaient dessus.

« Wow, lâcha Tommy, impressionné.

– Je peux voir, je peux voir, demanda Javert derrière lui, curieux. »

La salle devant laquelle ils se trouvaient était immense – ou, en tout cas, c'était la plus grosse qu'ils aient pu voir dans la montgolfière jusqu'à présent. Celle-ci reprenait de manière anarchique une architecture se voulant antiquisante. Dans ce qui devait être de la pierre prenait forme un hémicycle, entouré de colonnes et occupé par une trentaine de personnes vêtus de draps de toutes les couleurs. Ces derniers s'agitaient avec véhémence sur leurs petits coussins, faisant, sans cesse et à tour de rôle, des grands gestes – souvent obscènes – et proférant à tue-tête, au mieux des insultes, au pire des non-sens. Javert, qui observait la scène à côté de Tommy, eut un moment d'émotion qui se matérialisa par une goutte d'eau salée dans le coin de son œil droit.

« Ah, s'écria-t-il. La civilisation, qu'est-ce que c'est beau ! »

Sur l'estrade, le point le plus visible de tout l'hémicycle, était parfaitement stoïque un vieil homme, debout, entouré de deux autres mâles tout aussi âgés. Sans tenir compte de l'immense bruit qui émanait de son auditoire, ce dernier lisait, absolument impassible, un texte sur un bout de papier sale.

« … adopté à l'unanimité la loi suivante, qui est proclamée par la présente... »

C'est alors que l'un des sénateurs remarqua la présence incongrue de Tommy et de Javert. D'abord étonné, il finit par se lever pour venir à leur rencontre. Dans ce torrent de sons – auquel les sénateurs semblaient parfaitement habitués et qui devait représenter, pour eux, comme une nécessité afin de s'exprimer –, l'homme commença la conversation.

« Qu'est-ce que vous faites là ? Qui êtes-vous ? Vous savez qu'il est interdit de rentrer comme ça, ici ?

– A vrai dire, répondit Tommy, on ne fait que passer...

– Paragraphe 1, article 1, continuait la voix. Les mariages entre Bonhommes de neige et citoyens de la montgolfière ou apparenté sont interdits. Les mariages conclus malgré cette interdiction sont nuls, même s'ils ont été conclus à l'étranger de façon à contourner la présente loi.

– Oh, c'est pas très grave, répondit l'homme. De toute manière, c'est toujours marrant de rencontrer de nouvelles personnes... Je me présente : je m'appelle Vincent et je suis sénateur.

– Enchanté, moi c'est Tommy Ardluck. Je ne suis rien. Enfin, juste héros de conte, disons...

– Paragraphe 1, article 2 : L'action en annulation ne peut être initiée que par le mouflon master.

Paragraphe 2 : Les relations extra-conjugales entre Bonhommes de neige et citoyens de la montgolfière ou apparentés sont interdites.

– Et lui, derrière, demanda Vincent.

– Ah, moi, c'est Javert, garant de l'ordre et de la justice.

– Paragraphe 3 : Les Bonhommes de neige n'ont pas le droit d'employer dans leur ménage des citoyennes de la montgolfière ou apparentées de moins de 45 ans.

– Et qu'est-ce que vous venez faire par ici ? Vous savez, c'est rare, les visiteurs.

– Pour ma part, répondit Tommy, je suis venu pour savoir pourquoi le ciel... Ah, non, c'est vrai... Eh bien... Je suis venu pour visiter, disons…

– Paragraphe 4, article 1 : Il est interdit aux Bonhommes de neige de hisser et d'arborer les couleurs nationales de la montgolfière.

– Bien. Et toi ?

– Pour trouver Jean Valjean, répondit Javert. Et de manière un peu moins professionnelle, je cherche aussi activement de la nourriture.

– De la nourriture ? Venez donc, on en a toujours trop !

– Paragraphe 4, article 2 : Il leur est par contre autorisé d'arborer les couleurs neige. L'exercice de ce droit est protégé par le Sénat. »

Et Vincent les emmena dans l'hémicycle même où, effectivement, de la nourriture grasse traînait un peu partout en abondance, parfois dans un état avancé de décomposition. Les bouteilles d'alcools divers, vides ou non, jonchaient également généreusement les bancs et le sol. A travers ces restes d'orgies, certains sénateurs s'agitaient, debout, afin de maintenir le désordre ambiant, tandis que d'autres étaient lamentablement affalés sur leurs coussins, comateux. Au milieu de toute cette débauche, Javert retrouva soudainement un sourire d'une joie pure. Il se jeta aussitôt sur le sol, se roulant dans la nourriture qu'il ingérait ensuite à grands bruits. Tommy, qui n'avait pas mangé depuis longtemps, tout de même, s'assit à côté et commença à déguster un reste de poulet rôti, froid. Pendant ce temps, le discours continuait allégrement :

« Paragraphe 5 : Quiconque contrevient aux dispositions des paragraphes 1, 2, 3 et 4 sera puni d'une peine de bannissement.

Paragraphe 6 : La loi entre en vigueur le jour de sa promulgation. »

L'homme sur l'estrade s'arrêta, jeta le papier à terre et se racla la gorge. Sa voix était plus forte et de la haine luisait dans ses yeux. Comme pour une prière, tous les sénateurs se turent et furent soudainement attentifs – ce qui semblait exceptionnel.

« Maintenant, j'aimerais placer quelques mots, non seulement pour justifier la loi énoncée précédemment, mais aussi et surtout pour aller dans le sens de l'intérêt général... »

Il prit son inspiration et se lança.

« Le Bonhomme de neige n'est pas à envisager comme un individu particulier, bon ou méchant. Il est la cause absolue de l'effondrement intérieur de toutes les nations dans lesquelles il pénètre en tant que parasite. Son action est déterminée par sa race. Autant je ne peux faire de reproches à un bacille de tuberculose à cause d'une action qui, pour les Hommes signifie la destruction, mais pour lui la vie, autant suis-je cependant obligé et justifié, en vue de mon existence personnelle, de mener le combat contre la tuberculose par l'extermination de ses agents. Le Bonhomme de neige est, au travers de son action, une tuberculose des peuples. Le combattre signifie l'éliminer. C'est pourquoi vous m'avez élevé au rang de mouflon master. Je ne vous décevrai pas, et ma toute première tâche consistera à annihiler les Bonhommes de neige. Dès que j'aurai la possibilité de le faire, je ferai construire autant de rangées de potences qu'il est possible d'en faire. Puis, les Bonhommes de neige seront pendus sans discrimination et ils resteront pendus tant que les principes d'hygiène le permettront. Dès qu'on les aura détachés, ce sera au tour de la prochaine fournée et ainsi de suite jusqu'à ce que le dernier Bonhomme de neige de la montgolfière ait été exterminé. Je ne m'arrêterai qu'à partir du moment où la montgolfière sera complètement nettoyée des Bonhommes de neige ! »

Tommy s'étonna que des hommes aussi bien habillés puissent transpirer d'autant de violences.

« Heureusement qu'Igor n'est pas ici, souffla-t-il pour lui-même. »

Puis, il remarqua tout de même que la température avait nettement baissé pendant le discours et qu'il grelottait.

« Salut, fît une voix qu'il ne reconnaissait que trop bien. Ça fait plaisir de te revoir ! »

Avec stupeur, Tommy se retourna et découvrit Igor, assis juste à côté de lui.

« Igor, s'écria-t-il tout doucement. Tu ne peux pas rester ici ! Va-t’en !

– Si tu veux savoir pourquoi je ne suis pas mort, c'est parce qu'en fait, je n'ai pas de muscles dans ma neige. Donc, l'électricité ne me fait absolument rien, si ce n'est me faire fondre un peu plus...

– Non, vraiment, je ne plaisante pas. Tu devrais... »

Mais il était déjà trop tard. Tout l'hémicycle s'était tu et tous les regards, pleins d’une haine atroce, convergeaient vers Igor. Remarquant que l'attention se focalisait sur lui, il lança, joyeusement :

« Salut, les amis ! Moi, c'est Igor...

– Un Bonhomme de neige, ici, s'écria un sénateur tout à côté.

– C'est une honte, lança un autre.

– Une insulte, surenchérit un troisième. »

Finalement, ce fut l'homme sur l'estrade qui eut le dernier mot :

« On ne peut connaître pire affront ! Lynchons-le, mes confrères ! »

Aussitôt, un tourbillon de draps flottants se précipita chaotiquement sur le pauvre bonhomme de neige. Tommy, qui était juste à ses côtés, reçut quelques coups involontaires et se résigna à s'éloigner de cette foule incontrôlable. Alors que tous les corps fondaient vers le même objectif, frappant à l'aveugle, Tommy rampait pour sortir de cette ruée. Tandis qu'il réussissait à s'en extirper, il aperçut, sur un banc, un sénateur nu qui criait :

« Arrêtez ! Tous les êtres vivants sont nos frères ! Nous devons nous tolérer et nous respecter ! »

Sans attendre davantage, un de ses camarades lui sauta dessus pour le faire taire. A ce moment, Tommy vit Vincent sortir lui aussi de la marée humaine, le drap défait et des traces de coups sur le visage.

« Fais pas attention à lui, dit-il. Ce n'est qu'un anarchiste, toujours en contradiction avec tout le monde.

– C'est toujours autant animé, ici ?

– Que quand il y a des Bonhommes de neige, c'est-à-dire assez rarement. D'habitude, on ne fait que s'engueuler bien cordialement.

– Je ne comprends d'ailleurs pas votre acharnement contre les bonhommes de neige. Il n'y en a quasiment pas, non ? En fait, à part Igor, il n'y en a pas, me trompé-je ?

– C'est au cas où. Je veux dire, il n'y a pas de pédophiles sur la montgolfière, et pourtant des textes de loi existent contre leurs nuisances...

– Mais là, c'est différent. Et puis, je trouve ça un peu extrême.

– C'est comme ça qu'on traite les problèmes, dans les pays civilisés.

– Je vois...

– Et, bon, puisque tout le monde est grandement occupé à tabasser un innocent et que je vois que tu meurs d'impatience de comprendre comment fonctionne l'organe moteur d'une république...

– Ce n'est pas une monarchie ?

– Pardon ?

– Non, c'est juste que j'ai entendu plusieurs fois le nom de roi, depuis le début de mon extraordinaire voyage, et notamment Pleh VIII, donc, forcément, je m'interroge...

– Oui, bien sûr, c'est une monarchie, de droit divin qui plus est.

– Mais, alors, quel est le rôle d'un Sénat au sein d'une monarchie ?

– Il est multiple. Enfin, non... Pas vraiment, en fait... Disons que nous tenons un rôle plus ou moins législatif.

– Vous faites les lois ?

– Oui, voilà, c'est ça. Au début, on s'est occupés de rédiger la Constitution...

– Il y a une Constitution sur la montgolfière ?

– Absolument. Ça nous a pris un temps fou, mais on l'a faite. La montgolfière a des lois très précises, et ce grâce à nous...

– Et j'imagine que c'est le roi qui s'occupe de les faire respecter ?...

– Plus ou moins... En fait, non, pas du tout, même.

– Parce que, je dois vous avouer que moi, en tant qu'habitant de la montgolfière, je n'ai jamais entendu parler de lois, ni même de Constitution. Au passage, d'ailleurs, faire appliquer des lois sur un engin où les étages ne communiquent quasiment pas entre eux, ça doit être une tâche difficile...

– Eh bien, en fait, les lois ne sont pas appliquées... De toute façon, nous n'avons pas les moyens de faire appliquer quoi que ce soit...

– Et le roi ?

– C'est-à-dire qu'on ne le voit jamais. Il n'est peut-être même pas au courant de l'existence de nos lois...

– Et les sœurs Hus ?

– Oh, vous savez, les sœurs Hus, elles n'obéissent qu'à elles-mêmes et à leur cupidité. A part le pillage, elles ne sont pas bonnes à grand-chose. Même faire respecter l'ordre, elles n'y arrivent pas.

– Mais, alors, vos lois n'ont de résonance qu'au sein de votre Sénat ?

– Plus ou moins, oui, c'est ça... De toute manière, je dois vous dire que je connais très mal la montgolfière. Je ne saurais même pas vous citer les différents étages...

– Donc, vous ne servez à rien ?

– C'est un jugement très sévère. Même si elles ne sont pas appliquées, il est important de faire des lois...

– Je ne vois pas en quoi.

– Sinon, ça fait désordre. Sans nous, la montgolfière ne ressemblerait qu'à une société barbare. Nous, on apporte une plus-value. On apporte la civilisation. En quelque sorte, nous sommes la poudre de cacao sur le tiramisu.

– Vous êtes là pour faire beau, en somme.

– C'est une façon comme une autre de l'exprimer... »

Pendant qu'ils parlaient, les sénateurs perdaient peu à peu leur fièvre meurtrière. Chacun reprenait au fur et à mesure sa place tandis qu'une poignée transportait le cadavre d'Igor à l'écart de l'hémicycle. Réajustant son drap, l'homme qui avait tenu un discours auparavant se replaça sur l'estrade et annonça :

« Maintenant que tout est rentré dans l'ordre, c'est l'heure du vote quotidien ! »

Alors, un grondement de félicité émana de tout l'hémicycle. Vincent, à côté de Tommy, n'était pas en reste. Il le prit par le bras et essaya de l'entraîner quelque part.

« Allez, viens, lui dit-il. C'est l'heure du vote ! Viens, on va s'amuser ! »

Tommy fit mine de résister, au début, mais rapidement, il se laissa faire.

« Mais je ne suis même pas sénateur, se défendit-il.

– On s'en fiche ! Ce serait une honte que tu rates un tel moment d'allégresse ! »

Alors, la foule s'organisa en une longue queue leu-leu impatiente. Tout devant se trouvait l'urne, vide, qui n'attendait qu'à se faire remplir. Les uns après les autres, les petits papiers blancs tombaient, formaient comme l'intérieur d'un sablier qui s'épaississait encore et toujours. A chaque vote, un cri d'exultation retentissait, bruyant et profond, comme un orgasme parfait.

« Mais je ne sais même pas pourquoi on vote, résista encore Tommy.

– Quelle importance, répondit Vincent. L'important, c'est de voter, n'est-ce pas ?

– Mais, tout de même, on vote pour quelque chose, sinon ça n'a pas de sens.

– On vote comme on fait l'amour, parce que c'est un acte agréable.

– Mais non, justement ! On vote pour choisir quelque chose.

– Penses-tu ? Qu'il est bon d'être naïf... Je vote comme je me torche ! C'est comme un besoin naturel, somme toute. »

Et pendant qu'ils discutaient, la queue leu-leu avançait inlassablement par des à-coups fébriles. Un rite païen n'aurait pu être plus exotique. Soudain, ce fut au tour de Vincent, lequel saisit un des papiers avant de l'insérer avec brutalité dans la fente. Aussitôt, il poussa un cri rauque et bestial, comme s'il venait d'expier un quelconque mal. Alors, Tommy se retrouva à son tour devant la boîte de plastique. Il hésita quelques secondes sur la conduite à avoir, mais sentant qu'on se pressait derrière lui et que l'impatience ne pouvait être contenue plus longtemps, il prit un des deux papiers, au hasard, et le glissa dans le trou. Il s'en alla aussitôt, laissant les autres sénateurs accomplir leur besogne animale. Cela cria encore pendant quelques temps, puis, tout redevint calme, autant qu'un Sénat peut l'être. Alors, apaisé, Vincent revint le voir.

« Alors, c'était bien, hein ?

– Autant que mettre un bout de papier dans une urne peut l'être, répondit Tommy

– C'est parce que tu ne saisis pas toute la beauté symbolique de ce geste, espèce de nazi.

– Mais si ça ne correspond à rien...

– Mais, au contraire, ça correspond à quelque chose !

– Et à quoi ?

– A choisir l'altitude de la montgolfière. Vois-tu, il y a deux principaux groupes politiques au sein de ce Sénat : les hauteux, qui souhaitent que la montgolfière flotte entre 6 000 et 8 000 mètres d'altitude, et les basseux, qui souhaitent que cette altitude soit ramenée entre 2 000 et 4 000 mètres. Entre les deux, les modérés prônent une altitude comprise entre 4 000 et 6 000 mètres. Et puis, bien sûr, il y a des extrémistes...

– Comme l'anarchiste de tout à l'heure ?

– Non, lui, il est vraiment à part. Typiquement, on distingue les extrêmes-basseux, qui souhaitent que l'on retourne vivre sur la Terre et qu'on abandonne la montgolfière, et les extrêmes-hauteux, qui veulent qu'on quitte définitivement l'atmosphère pour aller vivre dans l'espace. Je n'ai pas besoin de souligner la stupidité des deux doctrines...

– Ah, donc, quand même, il y a un peu de sens dans tout ça. Mais pourquoi devrait-on vouloir vivre à 7 000 mètres d'altitude plutôt qu'à 2 000 ?

– En général, on choisit son camp en fonction des copains. Mais il y a toujours des idéalistes, idiotement intègres, qui choisissent un camp ou un autre en fonction de la vue qu'ils veulent avoir du ciel et de la Terre. Et puis, aussi, il y a les indécis, qui choisissent un peu au hasard...

– Et vous votez chaque jour pour décider de l'altitude ?

– Oui, c'est un peu notre plaisir journalier, entre deux orgies. Faut dire qu'à part se saouler, manger à s'en faire vomir, débattre et voter, il n'y a pas grand-chose à faire, ici. Tu ne peux pas savoir combien il est dur d'être un privilégié...

– Non, effectivement, j'imagine difficilement. De toute manière, je suppose que vos votes ne servent à rien.

– Comment ça ?

– Eh bien, la montgolfière reste à peu près toujours au même niveau. Et si vous vouliez vraiment modifier l'altitude, il faudrait le communiquer à ceux qui s'occupent de chauffer l'air du ballon, soit ma famille. Or, vous ne communiquez avec personne d'autre que vous-mêmes.

– C'est juste, mais au moins on fait l'effort de voter ! De toute manière, c'est ce qu'il y a de plus important.

– Et, outre vos groupements politiques, ça marche comment, tout votre bazar ?

– Ah, c'est très simple, tu vas voir. Chaque lundi, on élit un mouflon master et deux mouflons juniors pour un mandat d'une semaine (c'est ceux qui étaient sur l'estrade). Chaque proposition de loi doit être validée d'abord par au moins deux des trois mouflons, dont obligatoirement le mouflon master, qui remettent ensuite la motion au vote par tous les membres du Sénat. Si le vote remporte une majorité, il faut un délai de trois jours pendant lequel tout groupe de dix sénateurs peut demander que l'on remette la proposition au vote avec une ou des modification(s). A tout moment, un mouflon peut être démis de ses fonctions par la demande de quinze sénateurs et un vote à la majorité qualifiée des deux tiers. Si un mouflon est démis de ses fonctions, il peut contester immédiatement auprès d'un collège de dix membres – les mouflonneurs – qui sont tirés au sort et dont le verdict doit ensuite être approuvé par une commission de cinq membres – les mouflonneux – élus pour un mois, dont chacun peut être suspendu par un vote à la majorité des six neuvième des sénateurs.

– Ah, oui, vous vous ennuyez sévèrement, quand même...

– A côté de ça, chaque mercredi, le mouflon master, en accord avec les mouflons juniors, nomme un bouteiller qui, comme son nom l'indique, va s'occuper des alcools, ainsi qu'un panseur qui, lui, va s'occuper de tout ce qui est nourriture.

– Ce que je ne comprends pas, par contre, c'est pourquoi vous n'avez aucun contact avec le roi. Vous pourriez pourtant lui être utile pour diriger la montgolfière, non ?

– Oui, sûrement. Mais ce n'est pas de notre fait... En fait, on ne peut pas pénétrer l'étage du roi.

– Pourquoi ?

– Il y a un robot qui en garde l'entrée. A moins d'avoir le code, on ne peut pas passer.

– Et même les sénateurs n'ont pas ce code ?

– Même les sénateurs...

– Je m'étonne toujours un peu plus que cette montgolfière puisse encore voler normalement alors que tous les organes dirigeants sont renfermés sur eux-mêmes... Qu'un chaos pareil puisse fonctionner, vraiment, c'est un miracle ! Enfin, tout ça m'embête un peu. Je voulais aller sur l’étage du haut, moi...

– Oh, mais tu peux toujours essayer de trouver le code, si tu y tiens. »

Vincent montra du doigt un rideau, à l'écart de l'hémicycle.

« C'est derrière ce rideau, lui dit-il.

– Merci.

– Bonne chance ! »

Et Tommy repartit vers la suite de ce conte, curieux mais inquiet au fur et à mesure que la fin se profilait. Au passage, il appela Javert, tout de même, qui pourrait – sait-on jamais – lui être utile pour découvrir le code.

Chapitre 22 : Comment Tommy et Javert déjouèrent le robot et parvinrent à accéder au dernier étage

Quand le rideau retomba derrière lui, Tommy se retrouva dans une salle sombre et sinistre. Les murs étaient formés de gros blocs d'une pierre grisâtre et poussiéreuse, comme un château-fort que l'on aurait abandonné. Des torches éteintes escortaient l'étroit passage, sur chaque arcade, dans lequel des toiles d'araignées s'étaient installées durablement.

« Effectivement, dit Tommy, ça doit faire longtemps que personne n'est passé par ici.

– De la vraie pierre, s'exclama Javert. Incroyable ! Une montgolfière qui soutient un bâtiment entier en pierre !... C'est simple, si je ne le voyais pas de mes yeux, je jurerais qu'il ne s'agit que d'une stupidité que l'on retrouve dans les contes. »

Tout au bout de l'allée se tenait une entrée en demi-cercle qui semblait scellée. On voyait clairement les contours de la porte, mais l'ouverture était bloquée par une machine étrange. En fait, Tommy s'aperçut en s'approchant qu'il s'agissait là plus d'une surface en acier que d'une machine à proprement parler. Il y avait certes des boulons, des plaques et quelques autres aspérités typiquement robotiques, mais rien d'autres. Pas de bras, ni de jambes, encore moins de tête, comme, par exemple, MiChell avait pu en avoir. En s'approchant encore, un pavé s'enfonça dans le sol sous le poids de Tommy, ce qui ne manqua pas de le surprendre. Un « clic » se fit entendre, suivi d'un bourdonnement lourd. La porte se mit à vibrer bruyamment et à chauffer. Un nuage de poussière s'en extirpa, puis une voix neutre s'échappa.

« Vous êtes sur le point d'entrer dans les appartements royaux. Cette zone est soumise à une restriction particulière. Seule la famille royale, leurs proches ainsi que le personnel sont autorisés à passer cette porte. Si vous n'êtes dans aucune de ces catégories, veuillez rebrousser chemin. »

La machine se tut, laissant un instant de silence durant lequel Tommy et Javert se regardèrent avec interrogation. Mais aussitôt, elle reprit.

« Veuillez entrer votre identifiant ainsi que votre mot de passe. »

Pour la seconde fois, les deux voyageurs s'échangèrent un regard perplexe.

« On fait quoi, alors, demanda Javert.

– Identifiant incorrect, répondit la voix. Nombre d'essais restants : Quatre.

– Merde !

– Identifiant incorrect. Nombre d'essais restants : Trois.

– Mais tais-toi, s'impatienta Tommy.

– Identifiant incorrect. Nombre d'essais restants : Deux. »

D'un commun accord silencieux, ils se turent pour réfléchir. Puis, Tommy eut une idée.

« Pleh VIII.

– Identifiant incorrect. Nombre d'essai restant : Un. »

Encore une fois, un silence religieux s'installa. Plus qu'une chance pour espérer continuer son extraordinaire voyage. Il ne savait pas ce qu'il se passerait s'ils se trompaient de nouveau, mais, apparemment, ce serait pour la dernière fois. Et si, finalement, l'aventure devait se terminer ici, toute piteusement ? Tommy ne pouvait le croire. Et pourtant, il fallait qu'il trouve, absolument au hasard, un identifiant, sans qu'il sache vraiment ce que cela pouvait être. Et puis, quand bien même il le trouverait, un mot de passe restait à deviner après. La suite de ce conte ne tenait, en fin de compte, que sur une probabilité de succès tellement infime qu'elle semblait impossible. Et puis, l'impensable se produisit.

« Coucou, les amis, fit une voix derrière eux. Vous allez pas le croire, mais je suis vivant. C'est parce qu'en fait je suis composé entièrement de neige, donc que des coups, même très douloureux et très violents, ne peuvent pas me tuer...

– Identifiant incorrect. Échec de l'identification. Mode de sécurité activée. »

Sans laisser le temps à quiconque de haïr profondément Igor, la machine se mit à vrombir tellement fort que les cris du Sénat s'estompèrent.

« Attention aux lames, s'écria Javert. »

Ce dernier se jeta sur Tommy et le maintint au sol contre son propre corps tandis que trois énormes scies circulaires étaient projetées de la machine. Un court sifflement se fit entendre, suivi des cris de douleurs d'Igor et du choc des lames en acier contre les murs de pierre. Aussitôt, Tommy et Javert se relevèrent et se tournèrent vers la scène du massacre. Un peu derrière eux gisait Igor, en quatre morceaux distincts, ainsi que les trois scies, maintenant immobiles et inoffensives.

« Avec ça, s'il est pas mort, je sais pas ce qu'il faut, commenta Javert en époussetant sa veste.

– C'est marrant, répondit Tommy, parce qu'il est pas méchant en soi, bien au contraire, mais on a l'impression que la Fortune le déteste et, par conséquent, il arrive à nous faire détester son personnage, peu importe la situation...

– Si vous avez oublié votre identifiant et/ou votre mot de passe, se manifesta de nouveau la machine, dites ''slip de bain''.

– Ah, bah c'est maintenant que tu nous le dis, grogna Javert.

– Slip de bain, répéta Tommy, docile.

– Bon, on va enfin pouvoir se marrer, répondit la voix.

– Ah parce que vous êtes vivante, s'exclama Javert.

– Ola ! Je vous arrête tout de suite ! Déjà, je suis vivant, sans ''e''...

– Mais, vous êtes une machine, vous n'avez pas de sexe.

– J'en serais pas si sûr, à ta place. Et puis, si, figure-toi, que je suis de genre masculin. C'est quand on m'a programmé, tout ça... Donc, je suis macho et je supporte très mal qu'on dénigre ma masculinité et ma virilité. D'ailleurs, je suis aussi programmé pour prétendre avoir un gros sexe. En toute occasion. Tout le temps. Sans raison. D'ailleurs, j'ai un gros sexe, de la taille d'un anaconda. Voilà, c'est dit. Après, de là à dire que je suis vivant... Est-ce qu'avoir un gros sexe a une incidence sur le fait d'être vivant ou non ? En toute honnêteté, je n'en sais rien.

– Enfin, vous avez une conscience, tout de même, demanda Tommy.

– Si, par là, vous sous-entendez que j'ai la capacité de penser tout comme vous, alors oui et non. Je suis un robot, certes, mais je ne me contente pas de faire ''bip'' en clignotant des ampoules, si ça peut répondre à votre question. De plus, j'ai un énorme sexe.

– Mais alors pourquoi vous n'avez pas commencé par-là, tout à l'heure ?

– Ah, oui, j'oubliai... Outre mon énorme sexe, je suis caractérisé par mon esprit joueur... C'est quand j'ai été programmé, tout ça...

– Et lancer des scies circulaires à la face des gens, comme ça, c'est considéré comme avoir un esprit joueur ?

– Avoir un esprit joueur, c'est avoir le sens du comique, pas être inoffensif... De toute manière, c'est comme ça qu'on m'a demandé de traiter les intrus, ce que vous êtes. Parce que, oui, je vous ai fait le coup des identifiants, etc., mais la famille royale et leur personnel, je les connais, moi, et je sais les reconnaître. En l’occurrence, vous n'avez rien à faire ici, et je ne dis pas ça à cause de la taille – monstrueuse – de mon sexe.

– Oui, mais si nous étions des invités. Ce n'est certainement pas une façon de traiter des invités, n'est-ce pas ?

– Oui, mais vous n'êtes pas des invités, n'est-ce pas ? Des invités, sur notre montgolfière, ce serait une première, tout de même. Et puis, quand on a un gros sexe comme moi, on ne se contente pas de suivre des directives. Je suis là pour m'amuser, moi. Je m'en fiche pas mal de la sécurité du roi, à vrai dire. Je fais rentrer qui je veux, moi. D'ailleurs, je suis bien décidé à vous laisser rentrer...

– Vous avez vraiment été programmé avec les pieds, fit remarquer Javert.

– Disons que mon esprit joueur prend le dessus sur les aspects sécuritaires de mon travail.

– Vous nous laissez passer, alors, demanda Tommy.

– Ola, minute, papillon ! Il faut d'abord que vous répondiez correctement à mon énigme.

– Chic, une énigme, s'enthousiasma Javert.

– Mais pourquoi, puisque vous vous en fichez, demanda Tommy.

– Parce que je suis joueur – en plus d'avoir un gros sexe –, répondit la machine. Donc, j'ai envie de jouer. En plus, ça m'inspire, tout ça...

– De quoi ?

– Ben, la situation. Une entité – en l'occurrence, ayant un gros sexe –, bloquant l'accès au héros. Tout naturellement, je me dis : ''Chouette, faisons leur une énigme !''. Ça me rappelle le Sphinx, mais vous ne devez pas connaître... D'habitude, dans ce genre de situation, on pose un peu toujours la même énigme : Quel être, pourvu d'une seule voix, a d'abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi et trois jambes le soir ?

– Quatre jambes le matin, deux le midi et trois le soir, s'étonna Javert. Quel étrange animal...

– Disons que c'est un classique, et puis, surtout, ça fait de l'effet. C'est classe, comme on pourrait dire. Mais je ne l'aime pas trop... C'est trop connu, trop facile et pas assez drôle. En effet, tout le monde devine aisément qu'il s'agit de l'Homme.

– L'Homme ? Mais il n'a que deux jambes, en toute circonstance et tout le long de sa vie... C'est quoi cette énigme nulle ? Forcément qu'on ne peut trouver la solution...

– Donc, je vais vous faire des énigmes à ma sauce. Vous allez voir, ce sera tout de suite plus marrant ! Et si vous trouvez, je vous laisse passer, évidemment.

– Et si on ne trouve pas, demanda Tommy.

– Eh bien vous ne passerez pas... Et peut-être que je vous tuerai... A voir.

– Mais on a le droit à combien de chances ?

– On a qu'à dire qu'on se fait trois énigmes et on verra ce qu'il se passe après... Allez, commençons sans tarder : Quelle est la différence entre les filles et le vin ?

– La différence entre les filles et le vingt, répéta Javert en réfléchissant.

– Ça sonne plus comme une blague que comme une réelle énigme, dit Tommy.

– C'est moi qui choisis les énigmes, rappela la machine. Alors, vous ne trouvez pas ?

– Il faut nous laisser plus de temps !

– Elles refroidissent toutes les deux quand on met de la glace dedans, s’exclama Javert.

– Non, trancha la machine. C'est au tour du jeune homme de répondre, maintenant.

– Attendez, dit le concerné. Je réfléchis... Je sais ! Les deux se vident quand on les perce avec un tire-bouchon !

– Sérieusement ?... La réponse était – évidemment : les meilleurs ont dix ans d'âge et on les trouve dans ma cave.

– Mais vous n'avez pas de cave, s'étonna Javert.

– C'est dégouttant, se plaignit Tommy.

– Alala, que voulez-vous, reprit la machine. L'humour, je l'aime comme mon café et mes esclaves... Bien noir !

– Mais vous ne pouvez pas boire de café, continuait de s'étonner Javert. Et puis, vous n'avez pas d'esclaves...

– Allez, deuxième énigme ! Comment s'appelle le père de Pinocchié ?

– De quoi, protesta Tommy.

– Bertrand, répondit Javert que le hasard amusait.

– Faux ! C'est au deuxième humain de répondre.

– Mais, non ! Comment voulez-vous qu'on le devine, on n'a aucun indice. Une énigme, ça doit pouvoir se résoudre en réfléchissant... Là, c'est juste du hasard !

– C'est moi qui fais les énigmes ou c'est pas moi ? Estimez-vous déjà heureux que je vous laisse votre chance... Alors, quel est son nom ?

– Tommy, soupira le concerné, résolu à perdre à ce jeu.

– Faux ! La réponse était : Geppetté !

– Évidemment...

– Si vous n'avez pas réussi ces deux premières questions, apprêtez-vous à faillir encore une ultime fois, parce que je vous réserve la plus corsée de mes énigmes... J'avoue, je suis de mauvaise foi – en plus d'avoir un sexe gigantesque : je vous ai dit que j'étais prêt à vous laisser passer alors qu'en fait, je n'attends que le bon moment pour vous tailler en pièces... Préparez vos chairs ! »

La machine laissa un silence dramatique avant de poser la question fatidique.

« Pourquoi le ciel est bleu ?

– Oh le con, s'exclama aussitôt Javert.

– Alors, vous ne savez pas ? Vous donnez votre langue au chat ?

– La couleur du ciel est le résultat de la diffusion de la lumière du soleil par l'atmosphère, récita Tommy, religieusement.

– Comment, s'écria la machine. Vous connaissez la réponse ?

– Eh oui. Laisse-nous passer, maintenant.

– C'est pas juste. Vous êtes pas drôles ! »

Avec très certainement une mauvaise volonté énorme – autant que son sexe –, la porte coulissa lentement dans le mur, laissant l'ouverture libre. Un escalier de pierre se découvrit dans lequel Tommy et Javert s'avancèrent avec une satisfaction indescriptible vers le dernier étage.

Chapitre 23 : Comment il s’avèra qu’en fait, ce n’était pas encore vraiment le dernier étage

L'escalier menait à un long couloir couvert de portes. Étroit, bas de plafond, entièrement en bois, l'étage contrastait étrangement avec l'entrée et l'escalier précédents. Un plancher tâché et poussiéreux s'étalait devant Tommy et Javert.

« C'est pas très somptueux pour un étage royal, commenta ce dernier.

– C'est vrai que ça a l'air abandonné, répondit l'autre. »

Et, en effet, au contraire du Sénat, un silence religieux trônait au milieu des moutons de poussière et des toiles d'araignées. Il n'y avait que le bruit de leurs pas, grinçants puissamment sur le bois, comme prêt à s'effondrer, qui emplissait le couloir de sons résonnants. Tout semblait désert, comme une maison hantée. Par curiosité, Tommy poussa une des portes du bout des doigts, laquelle couina aussi fort qu'un sénateur à jeun. Il y avait, derrière, une petite chambre, juste assez grande pour accueillir un lit et une armoire. Sur le lit était posé un grand costume, une perruque et du maquillage. Non loin, contre le mur, était un petit cerceau. Tout avait été laissé là, comme si les occupants avaient dû fuir précipitamment sans pouvoir rien emporter. En continuant dans le couloir, Tommy finit quand même par appeler.

« Y'a quelqu'un, cria-t-il.

– Tu veux dire, à part moi, demanda Javert, dans le doute.

– Oui, à part toi, crétin ! »

Mais personne ne répondit. Après une dizaine de portes, le couloir se finissait sur un autre escalier montant, comme le précédent.

« Se pourrait-il que le roi vive encore un étage au-dessus, extrapola Tommy pour lui-même. Peut-être qu'il ne s'agit que des chambres des domestiques...

– C'est vrai que le côté royal laisse à désirer, ici, se décevait toujours un peu plus Javert.

– Va falloir monter pour le découvrir...

– Ou alors, il n'y a pas de roi.

– Qu'est-ce que tu veux dire ?

– Ben, ils sont peut-être tous morts, depuis le temps... Je veux dire, si personne n'est jamais en contact avec lui, même pas le Sénat, comment peut-on être sûr qu'il n'y a plus personne depuis longtemps ? Tout paraît déserté, ici. Peut-être qu'il y a eu un problème, une catastrophe, et que les gens sont morts, ici, mais que personne ne le sait...

– Tu voudrais dire qu'il pourrait n'y avoir personne à la tête de la montgolfière depuis longtemps ?

– Et pourquoi pas ? Après tout, tant que de l'air chaud vient dans le ballon, qu'il y ait des gens pour diriger ou non, ça ne change pas grand-chose. Peut-être que la montgolfière dérive, et ce depuis un bout de temps... »

Tommy se tut, les yeux dans le vague.

« J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas, demanda Javert.

– Non... C'est juste que ça fait bizarre de s'imaginer qu'on dérive depuis tout ce temps. Qu'on continue tous, à chacun de nos étages respectifs, à faire fonctionner la montgolfière, en parfaite autarcie, sans même une tête pensante... Ça fait bizarre... Ça me fait penser à ce que disait Acta…

– De qui ?

– Acta. Tu connais pas… Finalement, il suffirait qu'un seul étage dysfonctionne pour que tout s'arrête, mais l'étage royal, lui, dans l'ignorance générale, pourrait ne plus fonctionner sans rien gêner... Est-ce que ça voudrait dire qu'on peut se débrouiller seuls ? Qu'on n'a pas besoin de dirigeants ? Que, finalement, par notre propre initiative, on pourrait tout faire marcher ? Quand on y réfléchit, c'est quand même grâce au roi qu'on est tous là. Mon père me le disait quand j'étais petit... Il nous racontait comment ils avaient tous fui dans la montgolfière, emportant le plus de personnes possible. En fait, c'est la royauté qui nous fédérait. C'est elle qui nous a tous sauvé, c'est elle qui a organisé la vie dans la montgolfière, c'est elle qui a fait que tout fonctionne. Donc, ça veut dire qu'une simple illusion peut maintenir un tout. L'illusion de ce qui nous maintenait organisés a suffi à nous maintenir organisés.

– C'est peut-être pour ça qu'ils ont disparu... Peut-être que quelqu'un s'en est aperçu et a voulu y mettre fin...

– Ça fait beaucoup de ''peut-être''... »

Il y eut un silence pensif, après toutes ces réflexions, puis Tommy se rappela subitement de quelque chose.

« En fait, non. Quand je suis passé par l'étage des cuisiniers, j'ai envoyé un plat au dernier étage, soit celui-là. Or, s'il n'y avait plus personne, la nourriture aurait été renvoyée chaque jour et les cuisiniers auraient été au courant.

– Ou pas. Peut-être qu'il reste juste une personne et qu'elle prend, chaque jour...

– Non, on va s'arrêter là. Autant aller vérifier directement parce que, ça se trouve, on raconte que des conneries depuis tout à l'heure et c'est vraiment pas sympa pour le lecteur... »

Mais, alors que les deux voyageurs s'apprêtaient à monter encore d'un étage, le grincement d'une porte les arrêta dans leur élan.

« J'ai de la visite, à ce que je vois, fit une voix tout à côté. »

Dans une lumière vacillante de bougie se découpait, sur le sol, une ombre magnifique. Appuyée dans l'encadrement d'une porte, une grande brune regardait les intrus de ses beaux yeux persans. Elle avait les dents très blanches, rassemblées en un sourire éclatant qui sculptait ses pommettes. Un nez aquilin, juste au milieu, faisait de ce visage une harmonie délicieuse. Ses cheveux ondulaient très sobrement le long de sa nuque, jusqu'à ses épaules nues. Ensuite, une longue robe rouge englobait son corps comme les pétales de rose se replient sur le gynécée, laissant des bouts de corps visibles, pareils à autant de désirs volés.

Tommy avait son cœur cognant et un réflexe étrange anima ses sous-vêtements. Javert, quant à lui, semblait dans un état de transe tout à fait masculin.

« Je m'appelle Laura, poursuivit la jeune femme en tendant une main qui paraissait fragile.

– B-bonjour, madame, bégaya Tommy.

– Bonjour, madame, bredouilla Javert.

– Et vous, vous êtes... ?

– Je m'appelle Javert et je suis à la recherche de Jean Valjean !

– Et moi, c'est Tommy... Je ne fais que visiter.

– Comment avez-vous fait pour monter jusqu'ici ?

– J'ai réussi à résoudre l'énigme, se vanta Javert.

– Vous êtes seule, demanda Tommy, curieux.

– Ici, oui, je suis seule.

– Où sont passés les autres ?

– Ils sont partis.

– Mais pourquoi ?

– A cause de Pleh VIII. Un jour où il était très en colère, il a décidé de virer tout le monde.

– Juste à cause d'un accès de colère, demanda Javert.

– C'est dans sa nature. Disons que Pleh VIII n'est pas très facile à vivre...

– C'est l'étage du personnel royal, c'est bien ça, reprit Tommy.

– En quelque sorte, oui... En fait, nous avions surtout comme rôle principal de divertir le roi. C'est qu'il n'y a pas grand-chose à faire quand on est roi d'une montgolfière qu'on ne dirige pas... Alors, il a demandé à des personnes de venir ici et de le divertir de différentes manières. Il y avait un clown, un jongleur, des chanteurs, des danseurs, des comédiens... Il y avait même un conteur !

– Mais il s'est tout de même débarrassé de son seul loisir uniquement par colère ?

– Oui. De toute manière, il n'aimait pas trop les spectacles. Ça l'ennuyait.

– Et vous, demanda Javert.

– Quoi, moi ?

– Il s'est débarrassé de tout le monde, mais pas de vous ?...

– Oui, il ne peut pas se passer du meilleur des divertissements. Je lui propose une prestation un peu spéciale, on va dire...

– Un peu spéciale, s'interrogea Tommy avec naïveté.

– Oui. Une prestation un peu intime, si vous voulez...

– Un peu comme une …, demanda Javert sans oser dire le mot.

– Oui, exactement, je suis une …

– Mais donc, vous ...

– Oui, assez souvent. Enfin, là, comme il vieillit, un peu moins. Mais c'est qu'il était vigoureux, avant ! Quand on s'ennuie, vous savez, on le fait beaucoup...

– Et vous … aussi ?

– Oui, ça m'arrive.

– Et même …

– De temps en temps, oui. »

Cette conversation rendait Javert tout chose. Tommy, lui, était gêné de l'indifférence avec laquelle ils parlaient de … Enfin, sa curiosité reprit tout de même le dessus.

« Mais, ça ne vous gêne pas ? Enfin, je veux dire, il est vieux. Ça doit être répugnant...

– On s'habitue vite, vous savez, répondit Laura. Et puis, c'est mon job, c'est ce qui fait que je suis encore ici. Après tout, c'est quelque chose d'entièrement naturel. Et puis, il est très gentil avec moi...

– Moi aussi, je peux être très gentil, bavait Javert.

– Ah, non ! A moins que vous ayez de quoi payer, c'est hors de question. Vous me prenez pour quoi ? Une femme respectable ? Tout n'est que professionnel : vous me donnez quelque chose, je vous donne quelque chose. C'est aussi simple que ça. »

Elle baissa un regard malicieux vers Tommy et reprit :

« A part peut-être pour le jeune homme, il est mignon... En plus, il doit sûrement être tout neuf. J'aime bien les débutants, il faut tout leur expliquer et, en général, ils sont doux... »

Tommy détourna les yeux. Il n'arrivait pas à la regarder dans les siens, c'était trop dur. Il se sentait extrêmement gêné et parfaitement pitoyable. En fait, il se sentait enfant dans un monde d'adultes. Il l'entendit se rapprocher mais se refusa à la regarder de nouveau. Il avait trop honte. Puis, l'ombre sensuelle de Laura noya son corps de petit garçon et il sentit des lèvres se déposer sur sa joue. Des grosses lèvres, pulpeuses, tout en courbes piquées, qui, d'un simple effleurement, laissent entrevoir les paradis.

« C'est cet escalier pour aller voir le roi, demanda Tommy qui ne souhaitait que la fin de cette scène de torture émotionnelle.

– Haha, rigola Laura. Il ne veut pas de moi. Comme je suis triste... Tant pis, alors. On verra ça une prochaine fois... Si tu tiens tant que ça à aller voir le roi, continue de monter.

– D'accord. Merci. Au revoir. »

Sans même la regarder, Tommy se tourna et commença à monter l'escalier. Javert, lui, ne voulait absolument pas partir.

« Tommy, appela-t-il. Prête-moi le revolver, juste quelques minutes... Je te retrouverai après. »

La gêne de Tommy cessa immédiatement pour laisser place à de la colère. Il se retourna vers Javert et lui répondit, sèchement :

– On ne viole pas les femmes, Javert !

– Mais pourquoi ?

– Parce que ça ne se fait pas, c'est tout. Soit tu lui plais, soit tu la payes.

– Mais elle est toute rose... Elle paraît si douce... Elle sent si bon...

– Même.

– On en trouve pas beaucoup des comme ça, tu sais... Surtout dans l'en-bas. On a déjà du mal à trouver des humains... Passer à côté de ça, ce serait cracher à la face du destin !

– Ça suffit ! J'ai dit non, c'est non !

– T'es pas drôle... »

Laura, elle, souriait dans son coin en les regardant partir.

« Bonne chance pour votre périple, leur glissa-t-elle avant qu'ils ne disparaissent dans l'escalier.

– Quand même, t'as pas le sens des priorités, dit Javert en marchant.

– Tu aurais voulu quoi ? Que je la … ?

– Ça aurait été un minimum... Et on aurait partagé !

– C'est immonde ! Et puis, je te signale que j'ai déjà une promise...

– Ah, oui, Juliette, c'est vrai !

– Qu'est-ce qu'il y a ? Tu trouves ça ridicule ?

– Absolument ! Toutes tes histoires sur ton conte, comme quoi tu es le héros, que tu dois te trouver une princesse, l'épouser, puis lui faire une flopée de gamins... Si ça c'est pas ridicule, je ne connais pas le sens de ce mot !

– Eh bien, trouve ça ridicule autant que tu veux, en attendant, c'est mon choix. Je suis désolé de plaire à toutes les filles que je rencontre...

– Quel vantard ! Pour ce que tu en fais, ça vaut la peine...

– Oui, je ne viole pas les femmes, moi.

– Ben non, puisque tu leur plais... Et puis, on en fait toute une histoire, mais c'est pas aussi terrible que ça en a l'air, le viol... Si elle se débat pas trop, on peut arriver à mettre de côté la violence et l'hémoglobine.

– Charmant...

– Et puis, c'est hygiénique ! Vaut mieux ça que d'être frustré et complètement coincé.

– Si tu le dis...

– Enfin... T'as vu sa paire de seins !

– Oui, j'ai vu.

– Et tu vas me dire que tu préfères toujours Juliette ?

– Elle est de mon âge, elle, au moins. C'est plus logique.

– Oh ! Tu t'arrêtes sur des détails...

– C'est vrai que les seins, c'est pas du détail, peut-être.

– Mais je dis les seins, mais c'est pas tout. Un corps tout en courbes... Impressionnant. Elle était comme un ''S''.

– Eh bien, justement, je trouve ça trop exubérant. Je préfère la subtilité... Si tu veux, Laura, c'est du baroque : tout dans l'exagération, dans la surcharge, dans le pompeux... Limite vulgaire, en fait. Alors que Juliette, c'est plus du gothique : la sobriété, la verticalité, une juste mesure des vides et des pleins... C'est une question de goûts, après.

– Comme tu dis, c'est une question de goût... Mais, quand même, cette paire de seins !... »

Et c'est sur ces bonnes paroles, résonnantes contre les parois de l'escalier, que nos deux aventuriers arrivèrent au dernier étage, le plus haut, clôturant de ce fait parfaitement le chapitre 23.

Chapitre 24 : Comment il s’avéra de nouveau qu’en fait, ce n’était toujours pas le dernier étage

Le dernier étage ressemblait étrangement, en beaucoup plus gros, à la nacelle d'où venait Tommy. Il s'agissait d'une terrasse reposant tout au sommet de cette tour volante que représentait la montgolfière. Le sol était pavé de larges pierres, comme les escaliers, dans un style tout à fait médiéval, et le ciel était visible de partout. Pas de murs, pas de plafond, juste le ciel et l'énormissime ballon, au-dessus de tout cela. Tout était sobre. L'étage, en fait, était plutôt vide. Il y avait juste, sur les pavés, des lampadaires disposés symétriquement de chaque côté de la terrasse ainsi qu'un tapis rouge qui, partant des escaliers, menait jusqu'à un trône surélevé. Dedans dormait un enfant d'à peu près l'âge de Tommy et, juste à côté, un vieillard dans un fauteuil roulant végétait paisiblement. Au centre, une cheminée en tôles montait jusqu'au ballon, certainement pour livrer l'air chaud nécessaire, et cassait le peu d'harmonie et de luxe que l'étage royal ne présentait pas. Sur les tôles, une petite échelle dorée était fixée et devait permettre de monter à l'intérieur du ballon. Enfin, au niveau de l'escalier, à l'entrée, se découpaient quelques cabanes en bois, fortuites, qui semblaient être les chambres.

Tommy et Javert avancèrent le long du tapis rouge dans un silence de mort, percé quelques fois par un ronflement reniflé émanant du vieillard en fauteuil roulant.

« Ça doit être le roi, se dit Tommy pour lui-même.

– Effectivement, ça l'est, fit une voix au-dessus d'eux. Maintenant, expliquez-moi qui vous êtes et ce que vous voulez avant que je ne vous boute. »

Les deux voyageurs levèrent les yeux au ballon et aperçurent, accroché à un bout de toile, un second vieil homme. Ce dernier trembla, glissa, puis finit par choir sur les pavés.

« Aïe, s'écria-t-il. C'est que ça fait mal, ces trucs.

– Ça va, demanda machinalement Tommy.

– Attendez un peu... »

L'homme se leva, se frotta le dos et partit vers un coffre. Il l'ouvrit, en sortit quelque chose et commença à enlever sa salopette bleu et son pantalon. Il enfila ensuite un uniforme noir et se dépêcha d'aller saisir une hallebarde qui traînait juste à côté du trône.

« Voilà, je suis prêt, finit-il par avertir. »

Il pointa sa hallebarde sur Tommy et s'exclama :

« En tant que garde de Ses Majestés Pleh VIII et Pleh IX, le futur Saint, je vous ordonne de vous arrêter !

– Nous sommes déjà à l'arrêt, fit remarquer Tommy.

– Même ! »

Il y eut un craquement lugubre et la hallebarde heurta le sol.

« Aïe, mon dos, souffrit-il. »

Il se le frotta encore une fois et tenta de se redresser. Après quelques gémissements de douleurs, il parvint à se tenir droit. Il reprit son arme et la maintint vers le haut.

« Voilà, comme ça, ça devrait aller...

– Mais vous êtes qui, demanda Tommy.

– Vous êtes Jean Valjean, surenchérit Javert.

– Non. Je suis le garde, comme dit précédemment, mais aussi le mécanicien et l'homme de ménage de ces lieux... L'homme à tout faire, en quelque sorte...

– Ah oui, s'étonna Tommy. Vous êtes tout seul pour vous occuper de la famille royale ?

– C'est que la démographie est au plus mal, sur la montgolfière... En tout cas, ici, c'est au plus mal. On ne fait que perdre des gens et personne ne procrée jamais. Faut dire qu'on a pas beaucoup de femmes et aucune immigration. Une catastrophe, je vous dis. Donc, au fur et à mesure des vieillissements, des accidents, des renvois, j'ai fini par être le dernier...

– Il est tout nul, en fait, l'étage royal, consentit Javert.

– Qui sont ces personnes, rugit alors une voix. »

L'enfant et le vieillard s'étaient désormais réveillés au son des voix discutantes.

« Des intrus, s'énerva le plus vieux. Qu'on les vire ! Qu'on les tue !

– Il ne faudrait pas d'abord savoir ce qu'ils veulent, demanda le plus jeune.

– Oui, c'est vrai, ça, vous êtes qui, demanda Javert.

– Insolent, continuait de rugir le vieillard. Insolent ! C'est à toi de te présenter devant tes rois.

– Ah, c'est donc vous ? Vous, c'est Pleh VIII, alors, si je ne m'abuse, parce que vous êtes le plus vieux. J'ai beaucoup entendu parler de vous, vous savez...

– Du calme, lui chuchota Tommy. Tu vas nous l'exciter encore plus...

– Insolence ! Insolence ! On s'agenouille devant son roi ! On s'agenouille !

– Du calme, père, essayait, en vain, de calmer l'enfant.

– Et vous, vous devez être son fils, tout logiquement, s'enthousiasma Javert. Pleh IX, si j'ai bien compris. J'ai bon ? »

Pleh VIII finit par s'étrangler dans sa colère, toussa, suffoqua, glaira sur le sol, puis reprit de plus belle.

« Vous n'êtes que des fripons ! Je vous ordonne de vous agenouiller ! Et toi, le garde, saisis-les, écorche-les, fais les pendre, noie-les !...

– Oh non, soupira le concerné. J'ai plus l'âge pour ça... Et puis, le petit a raison : autant qu'ils nous disent qui ils sont et on avisera après.

– Que des insolents ! Partout ! Vous mériterez que je vous brûle, tous ! Bande de paltoquets !

– Moi, c'est Javert et je suis à la recherche de Jean Valjean mais, honnêtement, je ne pense pas le trouver ici...

– Tais-toi ! Tu t'agenouilles ! Et tu baisses les yeux quand tu t'adresses à ton roi ! »

Tommy, qui comprenait que le dialogue allait être difficile, suivit l'exemple de Javert.

« Moi, c'est Tommy. Anciennement, je voulais savoir pourquoi le ciel est bleu, mais, maintenant que j'ai trouvé la réponse, je visite la montgolfière...

– Comment ? Vous osez faire du tourisme dans ma demeure ! Je vous brûlerai ! Brûlerai !

– Tiens, vous faites bien d'en parler, de votre demeure, ajouta Javert. C'est pas terrible-terrible, pour une famille royale, n'est-ce pas ?

– Je le sais bien ! C'est cet incapable d'architecte ! Il voulait pas travailler pour moi, alors j'ai fait les plans moi-même...

– C'est pour ça que la montgolfière ne ressemble à rien, comprit enfin Tommy.

– Je fais ce que je peux, gredin ! Je ne suis pas architecte, je vous signale ! Estimez-vous déjà heureux de pouvoir vivre ici plutôt que dans l'en-bas. Elle vole, c'est le principal !

– Oui, enfin, quand même, jaugea Javert.

– Quand même quoi ?

– Déjà, comme salle du trône, c'est laid, mais en plus elle doit être carrément pas pratique...

– Je ne vous permets pas de juger ma salle du trône ! J'ai fait comme j'ai pu, bragard ! De toute manière, c'est pas fait pour vivre dedans, une salle du trône... !

– Oui, mais vous vivez dedans quand même.

– Parce que j'y ai pas pensé sur le coup ! Ça arrive, non ? Vous auriez fait mieux, peut-être, brigand ? Pourquoi tu crois que j'ai rajouté des cabanes en bois, dans le fond ?

– Ceci dit, comme c'était déjà moche, on était plus à des cabanes en bois près...

– Insolent ! Je vous ferai éventrer et ébouillanter ! Coquin !

– C'est vrai qu'elle nous avait prévenu qu'il était pas commode, la Laura, dit Tommy. »

Mais, soudainement, ce dernier sentit que son baluchon s'allégeait étrangement. Mais quand il se retourna, il était trop tard. Javert s'était un peu éloigné de lui, un sourire pervers au visage et une noix de coco dans la main. Tommy se rappela alors de la grenade qu'Acta lui avait confiée et qu'il n'avait jamais utilisée. Il l'avait complètement oubliée, et maintenant, elle était là, au dernier étage de la montgolfière, entre les mains d'un psychopathe. Javert avait tué deux personnes en l'espace d'une minute avec un simple revolver. De quoi serait-il capable avec une grenade ? C'était ce que Tommy se demandait pendant que l'inquiétude montait dans sa poitrine.

« Qu'est-ce qu'il fait, demanda Pleh VIII. C'est quoi, ça ? Un fruit ?

– Enfin, s'exclama Javert. Enfin, j'ai une arme létale à ma disposition. Ça fait décidément trop longtemps que je n'ai tué personne... J'avais remarqué que tu avais un drôle de fruit dans ton baluchon, mais j'ai mis du temps avant de comprendre qu'il s'agissait d'un explosif. Il me fallait juste arriver jusqu'ici... Et toi, tout naïvement, Tommy, non seulement tu m'as amené ici, mais en plus tu m'as porté ma grenade...

– Calme-toi, essaya de le raisonner Tommy. Qu'est-ce que tu vas faire avec ça ? Tu vas tous nous tuer si tu appuies sur le détonateur, y compris toi... Tu le sais, ça ? »

De nouveau, un silence de mort régna. Même Pleh VIII se taisait, car tous savaient que leur vie tenait sur un simple petit détonateur. La peur de la violence transpirait de partout et s'évaporait dans l'air en particules minuscules. C'était cela, la fin du conte, pensa Tommy. Une mort violente et rien d'autre ? Non, cela ne pouvait être cela. Cela ne pouvait se terminer ainsi. Il y croyait à son « et ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants ». Il voulait y croire. Il voulait vivre.

« Ce qu'on va faire, reprit Javert, c'est que je vais soulever ce détonateur et envoyer ensuite la grenade dans le ballon. Et vous, vous n'allez pas bouger.

– Mais pourquoi, continuait de croire Tommy. Tu vas te tuer !

– Non. Je vais tous nous tuer.

– C'est pas tellement plus intelligent...

– Je m'en fiche de mourir ! Peut-être ne l'as-tu pas compris, mais quand on a vécu dans l'en-bas, les concepts de vie et de mort nous apparaissent différemment. Ça vous change un homme... Pourquoi avoir peur de mourir si vous vivez dans la mort tous les jours ? Je te choque, Tommy, et je t'ai toujours choqué. Je sais que tu me considères comme un rustre, comme un fou... Mais comment ne pas être fou dans un monde de fous ? Je suis violent, et après ? J'ai grandi dans la violence et la souffrance ; elles m'ont élevé. Mais ça, tu ne peux pas le comprendre... C'est sûr que c'est autre chose de vivre à l'abri de tout, perché sur une montgolfière ! C'est tellement plus facile ! Qu'est-ce que tu peux en avoir à faire du reste et du drame humain qui s'opère dans l'en-bas !...

– Je n'ai pas choisi de vivre dans la montgolfière ! Excuse-moi d'avoir eu plus de chance que toi au démarrage...

– Mais, de toute façon, tout ça, c'est fini ! Je vais y mettre un terme ! Je vais tous nous tuer et faire descendre cette montgolfière là où elle devrait être : en bas ! Parce que c'est ça, finalement, la meilleure des justices : les explosifs. Ils ne jugent personne, eux. Ils se contentent d'exploser dans une tornade de feu et d'infliger leurs violences à tout le monde, sans distinction. Je ne fais aujourd'hui, finalement, que mon devoir de garant de l'ordre et la justice, quand on y réfléchit bien... »

Et Javert tira sur le détonateur et lança la grenade droit dans le ballon. Dans un cri de surprise, Tommy se jeta au sol tandis qu'une voix familière lui parvint.

« Vous ne devinerez jamais comment je suis arrivé ici ! Parce qu'en fait... »

Igor n'eut pas le temps de continuer sa phrase. Perché sur l'échelle dorée, en plein milieu du ballon, il loucha sur la grenade quand celle-ci lui explosa à la figure. Il y eut une lumière rougeoyante puissante suivie d'un vacarme épouvantable. La montgolfière trembla, puis tangua. Tommy, contre les pavés, eut des vertiges. Il eut l'impression de tomber et une nausée l'envahit. Ses ongles s'arrachaient contre la pierre tellement il se tenait fort. Un silence assourdissant emplit ses oreilles. Puis, il eut chaud. Très chaud. L'explosion était passée et il était toujours vivant. Mais pourquoi la montgolfière volait-elle toujours ? Après de longues minutes d'attente, celle-ci commença à se stabiliser. Tommy rouvrit les yeux. Il voyait trouble, mais il voyait. Il se mit à quatre pattes, eut un spasme et vomit. Ensuite, maladroit, ahuri, il tenta de se relever. Tout tournait autour de lui. Il avait la tête brûlante. Javert était lui aussi par terre, remuant, pas loin de lui. En tournant la tête, il vit le garde, inerte, et son baluchon. Doucement, en zigzaguant, il parvint jusqu'à ses affaires et en sortit le revolver. Aussitôt, il se tourna vers Javert qui se relevait à peine.

« Ah, l'enflure, c'est qu'il l'a vraiment fait, toussota Pleh VIII dans son fauteuil. Vas-y, mon garçon ! Tue-le ! Il l'a bien mérité. Une tentative de régicide, ça mérite au moins la peine de mort, n'est-ce pas ? »

Mais Tommy ne fit rien. Il attendait patiemment que Javert retrouve complètement ses esprits et se relève. Il n'était pas dans son état normal. Il y avait de la colère, bien sûr, mais il y avait aussi quelque chose en plus. Il est des expériences, proche de la mort, qui renforcent et qui transforment. Tommy venait d'en vivre une. Et il fallait qu'il règle un problème une bonne fois pour toutes.

« J'y croyais pas, mais le ballon a tenu, toussa le garde qui reprenait ses esprits. En fait, au lieu de l'éclater, la grenade l'a rempli d'une grande quantité d'air chaud en très peu de temps, ce qui nous a fait prendre encore plus d'altitude... »

Pendant ce temps, Javert se remettait péniblement debout. Les yeux dans le vague, toussant, crachant, il semblait encore sous le choc. Voûté, il fixa le revolver qui était pointé sur lui, puis Tommy. Il était dans une sorte d'apathie morbide, comme après un orgasme, comme si son acte lui avait procuré du plaisir.

« Et alors, quoi, finit-il par dire. Tu lui obéis pas ? Tu me tues pas ? Ça fait la deuxième fois qu'on est dans cette situation...

– Cette fois, c'est différent, répondit sèchement Tommy.

– Et tu vas faire quoi ? On sait très bien tous les deux que tu n'en es pas capable...

– Vraiment ?

– Alors, voilà ce qu'il va se passer : peu à peu, tu vas te rendre compte que tu es trop bon pour tuer un homme, alors tu baisseras ton arme – qui est mon arme, d'ailleurs, soit dit en passant – et on continuera comme on faisait avant, même si tu sais pertinemment que je ne raterai pas une occasion de te nuire et de nuire aux autres...

– C'est fini, Javert...

– Je ne crois pas, non. Tu es héros de conte, ne l'oublie pas. Quelle image vas-tu laisser aux enfants qui entendront ce conte si tu tues des hommes de sang-froid ? Où sont tes valeurs ?

– Ce n'est plus un conte.

– Ah, tiens ? Et depuis quand ? Et selon qui ? C'est toi qui décides si tout cela est, oui ou non, un conte ?

– Mais quel genre de contes met en avant un attentat-suicide ? Et quel genre de contes tordus présente des personnages comme toi ?

– Et c'est maintenant que tu réalises ?

– Parce que j'y croyais, moi, au début. C'était bizarre, mais je me suis dit qu'il ne s'agissait que d'une façade, que c'était du provisoire... J'y croyais, moi, à mon conte ! Et pourtant, j'en ai rencontré des tarés ! Des paysans cannibales, des Tchèques esclavagistes, des ogresses dégénérées, des sénateurs avinés et même des créatures tellement improbables qu'il me fallait leur demander ce qu'elles étaient... ! Oh oui, j'en ai vu, des choses absurdes, des choses glauques, et toujours tellement loin de l'univers des contes... Où sont les châteaux ? Où sont les princesses ? Où sont les fées ? Où sont les maléfices ? Et la magie ? Et l'amour véritable ?

– Et où est le prince charmant ?...

– Ce n'est pas un conte. Depuis le début, j'ai été trompé ! Ce n'est pas un conte !

– Alors, c'est quoi ?

– Autre chose ! Je ne sais pas moi... Juste, autre chose...

– Il n'y a pas que les contes de fées, tu sais... Il n'y a pas que Perrault. Bien sûr que si, tout cela n'est qu'un conte. Il n'est pas juste comme tu l'espérais et ça t'énerve. Mais je comprends très bien ça. Tu voulais des fées et des jolies princesses, un bon scénario bien lisse et superficiel... N'est-ce pas ? C'est de la facilité que tu voulais. Des dragons handicapés à défaire et une assistée en robe à réveiller... C'est sûr que ça fait mal de voir qu'on est tombé dans quelque chose d'un peu plus sérieux, hein ?

– Et c'est toi qui viens me faire la morale... C'est trop drôle...

– T'es dans un conte pourri, la voilà, la vérité. Un truc miteux, bien corrompu comme il faut... On a que ce qu'on mérite, comme on dit.

– Tais-toi !

– Ou sinon quoi ? T'as encore l'intention de m'assassiner ? Laisse-moi rire ! On sait tous les deux qu... »

Le coup de feu le coupa. Le projectile le traversa au niveau du flanc. Javert s'écroula en se tenant le côté.

« Tu l'as fait, suffoqua-t-il. »

Tommy avait un regard noir pointé sur sa victime. Son bras détendu basculait machinalement le long de sa hanche. De la fumée s'écoulait lentement du canon. Il était immobile.

« Je suis partagé entre une haine incommensurable contre toi et de la fierté, souffla encore Javert. »

De plus en plus de sang envahissait les pavés. Il gémit.

« Allez, l'encouragea-t-il. Encore un coup... »

Mais Tommy se retourna vers les rois, sans même répondre.

« Hé ! Tu vas pas me laisser comme ça me vider de mon sang ! C'est pas humain de faire ça ! »

En face de Tommy, les rois se taisaient dans un mélange de fascination et de peur envers le jeune héros. Toute la véhémence de Pleh VIII avait disparu.

« Je recherche une fin pour mon conte, leur dit-il. Ça ne peut pas se finir comme ça.

– T'es qu'une enflure, agonisait Javert. Je mérite pas ça !

– Vous allez vraiment le laisser comme ça, demanda Pleh VIII.

– Il a voulu vous tuer et son sort vous préoccupe ? Vous n'avez qu'à aller l'achever vous-même, mon roi.

– C'est pas que son sort me préoccupe tellement, expliqua le vieux roi, mais c'est juste que la vue du sang me donne des vertiges... Et puis, je n'aime pas avoir des gémissants chez moi. Au moins, un mort, c'est silencieux !

– Tu sais que si je survis à ça, je me vengerai, menaça Javert.

– Qu'est-ce que vous voulez, demanda Pleh IX qui était encore terrorisé par l'explosion.

– Je vous l'ai dit : une fin pour mon conte.

– Vous n'avez qu'à devenir mon garde, je vous embauche, proposa Pleh VIII. Vu votre sang-froid, vous feriez un garde du tonnerre. En plus, le coup du héros qui sauve le gentil roi du vilain et qui se fait promouvoir à un poste honorifique alors que c'était rien qu'un pauvre avant, c'est un classique, mais ça marche.

– Je n'ai pas envie de devenir votre garde. A dire vrai, vous me répugnez...

– Je te tuerai Tommy, s’essoufflait Javert. Je te tuerai !...

– Vous pouvez toujours aller voir à l'église si vous tenez absolument à visiter toute la montgolfière, conseilla Pleh IX.

– L'église ? Vous voulez dire qu'il y a encore un étage au-dessus ?

– Oui. Si vous prenez l'échelle dorée et que vous continuez à l'intérieur du ballon, vous arriverez sur le tout dernier étage de la montgolfière : l'église. Il y a le prêtre Abdiel, là-bas... »

Le nom rappelait quelque chose à Tommy mais il n'arrivait pas à se souvenir où il l'avait entendu.

« Abdiel, répéta-t-il.

– Oui, c'est le prêtre, répondit Pleh VIII. Il vient tous les dimanches pour donner la messe. Ça nous occupe un peu. Et puis, vous savez, une monarchie, ça a besoin du religieux. C'est très lié, en somme. Mais il en fait toujours qu'à sa tête... Quand je lui demande de canoniser mon fils, il me fait toute une histoire comme quoi on ne peut canoniser que les morts, que mon fils est vivant et...

– C'est bon, le coupa Tommy. J'y vais.

– Moi, au moins, quand je tuais des gens, c'était rapide et avec le moins de douleurs possible, argumenta Javert.

– Vous pourrez lui toucher deux mots à propos de la canonisation de...

– Non, arrêtez de parler... Je suis à cran. C'est pas le moment de me bassiner avec vos problèmes de monarque. J'y vais, j'ai dit. C'est que j'ai un conte à finir, moi.

– J'espère qu'il se finira mal, hurla Javert. Très mal ! »

Et c'est sur ces douces paroles que Tommy reprit son extraordinaire voyage via une petite échelle dorée pour un ultime étage.

Chapitre 25 : Comment, enfin, Tommy parvint au dernier étage, le vrai

Maintenant que Tommy était sur l'échelle dorée, il se rendait compte de l'imposant volume du ballon. Vu de la salle du trône, il paraissait grand, tout de même, mais sans que l'on puisse se donner un aperçu de sa profondeur et de sa réelle contenance. Une fois rentré dedans, une sensation étrange de petitesse face à l'énormité de la chose s'était saisie de lui et la couleur de la toile, bleu ciel, ne faisait que la renforcer. Finalement, c'était comme un ciel dans un autre ciel. Bien sûr, tout l'air chaud rendait l'endroit irrespirable et Tommy suait à grosses gouttes, tant à cause de l'effort de son périple qu'à cause de la chaleur difficilement supportable. Et regarder vers le haut pour voir à quel point l'échelle était longue ne rendait pas la chose plus agréable.

« Aha ! Tommy, enfin ! »

La voix venait d'en-dessous de lui. Il regarda entre ses jambes mais il ne vit rien. Puis, comme juste sur son oreille, la voix reprit :

« Ce n'est que moi ! »

Tommy sursauta, puis reconnut Error.

« Bordel, s'écria-t-il. Ça fait la troisième fois que je vous le dis : ne faites pas des apparitions surprises comme ça, c'est flippant ! D'autant que je suis présentement sur une échelle, littéralement au-dessus du vide, et que vous auriez pu me faire tomber – ce qui équivaut à me faire mourir, tout de même.

– Oui, je sais bien, mais, non seulement je me rends pas bien compte, n'existant pas vraiment moi-même, mais, en plus, c'est toujours marrant de faire peur aux mortels, faut bien l'avouer... »

Error flottait dans les airs aux côtés de Tommy. Ensemble, ils montaient progressivement vers le véritable dernier étage.

« Vous voulez quoi, cette fois, demanda le héros. Épaissir encore le mystère qui vous entoure ? Ou m'interdire de faire quelque chose qui me serait létale ?

– Ni l'un, ni l'autre.

– Ah, vraiment ?

– Non. Tu te doutes bien qu'on arrive à la fin…

– Je me doute.

– Au contraire, je viens briser le mystère. Et aussi, accessoirement, comme j'ai quasiment fini mon travail, je viens vérifier que tout se passe bien et j'en profite pour venir causer un peu... Avant que tout ça se termine, je voulais encore contempler tout mon énorme travail. Et je trouve ça beau...

– Je suis désolé, mais, encore une fois, je ne comprends pas tout ce que vous racontez... Si vous voulez briser le mystère, il va falloir qu'on reprenne depuis le début : vous êtes quoi ?

– Je te l'ai déjà dit : je suis l'assistant du narrateur.

– Oui, d'accord, mais concrètement, ça veut dire quoi ?

– Concrètement, je suis celui qui permet que l'histoire se fasse. Si tu veux, le narrateur a des idées, une trame scénaristique. Il veut aller d'un point A à un point B en passant par un chemin bien précis. Mais, pour que ça se fasse, on ne peut pas laisser le hasard faire bien les choses. Parce que si on laisse le hasard faire, alors, on n'a pas un conte, mais de la réalité, et ce serait absolument chiant. Alors, pour maîtriser ce hasard, il y a moi, Error, l'assistant du narrateur, qui fait en sorte que tout, sur le terrain, se passe comme ça doit se passer...

– Comme la bombe ?

– Comme la bombe, exactement. Mais c'est un exemple parmi tant d'autres.

– C'était vraiment nécessaire ?

– Absolument. Comme chaque détail de ce conte, d'ailleurs. Mais vous ne vous en rendrez compte qu'à la fin.

– Cette fameuse fin...

– Et quelle fin ! Ça va être un véritable orgasme ! Le bouquet final de tout ce petit feu d'artifice !

– Tant que ça ?

– Oh que oui ! Qu'est-ce que j'en suis fier !... Bon, c'est pas moi qui ai eu l'idée, c'est le narrateur, mais d'avoir dû tout paramétrer pour rendre tout ça possible, ça me rend tout chose. Vous allez voir : ce sera un final magnifique !

– J'espère bien !

– Tout a été tellement bien calibré... Je veux pas me vanter, bien sûr, mais c'est vraiment du travail de pro. De l'entertainment à son comble. Une juste appréciation du divertissement littéraire...

– Je suis content d'avoir pu participer à tout ça, même si, parfois, ça a été un peu dur...

– On a rien sans rien, comme on dit. Mais bon, assez parlé ! Il faut que j'y aille, moi.

– Déjà ? Mais on vient juste de commencer à causer...

– C'est que, normalement, je ne suis pas censé vous dire tout ça... En fait, normalement, je ne suis même pas censé exister... Mais les narrateurs ont tous les droits, n'est-ce pas ? Alors j'existe malgré tout, sans vraiment exister tout de même, notons-le.

– Pourtant, je suis sûr que vous avez encore plein de choses à me raconter...

– Oh, des choses à raconter, oui, j'en ai ! Mais si je me permets de causer avec vous alors que je n'en ai pas vraiment le droit – autant que j'ai le droit d'exister, disons, puisque je n'existe que par ces dialogues, finalement –, par contre, je ne peux vraiment pas rester pour le final... Je suis une sorte d'éminence grise, vous savez. Donc, non, il faut vraiment que je parte. En plus, avec ce qu'il va se passer là-haut, je vais en avoir, du boulot ! Enfin, on se retrouvera après, si tu veux... Allez, ciao ! »

Sans même laisser le temps à Tommy de répondre, Error disparut aussi vite qu'il était apparu. Rassuré par ses paroles, notre héros oublia bien vite sa mésaventure sur l'étage royal et monta l'échelle avec encore plus de vigueur. Ce qu'Error lui avait dit était un signe : cette fin allait être une bonne fin. Peut-être, finalement, l'aurait-il son « et ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants ». De nouveau, il y croyait.

A un moment donné, l'échelle dorée s'arrêta. Une simple échelle de corde prenait le relais. En levant les yeux, Tommy comprit pourquoi. En fait, le dernier étage – l'église – se tenait sur une plate-forme flottante grâce à tout l'air chaud contenu dans le ballon. C'était comme une seconde montgolfière dans la première. Celle-ci volait paisiblement, d'un côté à l'autre du ballon, reliée à la salle du trône par une échelle de corde qui se tendait et se détendait en fonction de ses mouvements.

Tommy continua son ascension. Au fur et à mesure de celle-ci, il apercevait l'église qui se dessinait sur la toile bleue du ballon. Cette dernière n'était, en fait, composée que de deux grandes tours carrées, en pierres blanches, qui formaient comme un arc. Le monument avait l'air massif et l'arc proprement dit était soutenu par des colonnes d'ordre dorique. Cependant, le haut des tours était manquant, comme si elles avaient été coupées, et des trous pouvaient se voir dans les murs. L'église était comme une ruine. Les pierres blanches ajoutaient un caractère surnaturel et saint à l'édifice, renforcé encore par son aspect abandonné. De la grandeur humble, finalement. Et puis, soudainement, Tommy distingua un véritable océan de roses de toutes les couleurs, tout autour, partout. Il était stupéfait. Celles-ci venaient contraster avec l'église qui jaillissait d'entre elles.

Quand il posa enfin pied sur le dernier étage, il vit un homme, dos à lui, qui était assis en tailleur sur un bout de ruine. Il semblait méditer. La lumière du soleil se découpait dans la toile du ballon et venait littéralement enrober le prêtre. Il y avait de la poésie dans ce que voyait Tommy. C'était comme un tableau, un de ces moments de vie, paisibles, que l'on veut fixer à jamais dans le temps, pour se le remémorer encore et encore. Mais, bien vite, l'homme remarqua la présence étrangère et se retourna.

« De la visite ? Ici ? C'est à propos de la canonisation, encore ? Parce que, comme je l'ai déjà dit et comme je le répéterai, je ne peux pas canoniser un vivant !...

– Non, c'est pas pour la canonisation. Je m'appelle Tommy Ardluck. Je viens de l’étage le plus bas de la montgolfière, là où on entretient le foyer qui permet de maintenir de l'air chaud dans le ballon.

– Vraiment ? Mais que fais-tu si loin de ta maison ?

– J'ai décidé de quitter ma famille pour aller découvrir pourquoi le ciel est bleu.

– Ça me paraît être une motivation bien futile pour quitter sa famille, mais soit. T'en as fait, du chemin, pour une si petite réponse...

– Oui, j'en ai fait, du chemin...

– Et as-tu, au moins, découvert que la couleur du ciel est le résultat de la diffusion de la lumière du soleil par l'atmosphère ?

– Oui, c'est la vigie qui me l'a dit.

– La vigie ? Et pourtant, tu as continué jusqu'ici...

– Et pourtant, j'ai continué jusqu'ici...

– Pourquoi ?

– Parce que je suis héros de conte.

– Quel conte ?

– Ce conte.

– Et alors ? Quel est le rapport ?

– Comme vous devez le savoir, un conte commence par ''Il était une fois'' et se termine par ''et ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants''...

– Absolument pas.

– Non, mais, de manière générale, si...

– Même pas.

– Quand même un peu. Je veux dire, si l'on veut établir le cliché d'un conte, c'est bien ça qu'on prendrait, n'êtes-vous pas d'accord ?

– Oui, d'accord, admettons. Et ensuite ?

– Je ne sais pas...

– Tu ne sais pas ?

– Je voulais continuer, j'imagine...

– Ça, j'ai bien compris. Mais pourquoi ?

– Parce que j'estimais qu'un conte ne pouvait se terminer de la sorte, si pitoyablement...

– Si j'ai bien compris, tu es le héros de ce conte, pas son auteur, c'est ça ?

– Oui.

– Donc, en toute logique, ce n'est pas à toi de décider de comment tout ça va se terminer, n'est-ce pas ?

– Certes, mais tout de même... Ça ne pouvait être ça, la fin...

– Et pourquoi donc ? Situation initiale : Tommy Ardluck vit paisiblement à l’étage le plus bas d'une montgolfière, avec sa famille. Élément perturbateur : sans trop de raison apparente, il se demande pourquoi le ciel est bleu et décide de partir à l'aventure pour le découvrir. Ensuite viennent les péripéties qui t’ont mené jusqu'à la vigie. Résolution du problème : la vigie répond à ta question existentielle. Situation finale : Tu retournes vivre dans ta famille, ta curiosité rassasiée.

– Et pour le ''ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants'' ?

– C'est indispensable ?

– Ce me semble, oui... Enfin, je crois...

– Et alors, n'as-tu pas une amoureuse quelque part sur la montgolfière ? Avec tout ce voyage, tu as dû en rencontrer, des gens de tous les sexes, non ?

– Oui, bien sûr, j'en ai rencontré, des femmes. J'en ai même trouvé une qui me plaît et à qui je plais. Juliette, elle s'appelle.

– Où est donc le problème, si tu as trouvé une fille à épouser et à enfanter ? Tu peux le finir, ton conte. Je peux même vous marier, si vous voulez.

– De toute manière, elle ne veut pas encore se marier...

– C'est que vous êtes un peu jeunes, tout de même.

– Mais c'est pas ça, le problème.

– Je vois bien que ce n'est pas ça, le problème, puisque malgré la réussite de tous tes objectifs, tu n'es pas satisfait. Que veux-tu ?

– C'est compliqué, comme question...

– C'est toujours une question atrocement compliqué.

– Je pensais que ça faisait tâche de finir le conte sans être passé par tous les étages de la montgolfière...

– Et pourquoi donc ? Si ton but était de savoir pourquoi le ciel est bleu, il n'y a aucun problème, n'est-ce pas ?

– Oui, je sais...

– Mais pourtant, tu sentais que quelque chose manquait ?

– Et pourtant, je sentais que quelque chose manquait...

– Qu'aurais-tu voulu ? Visiter tous les étages pour ne trouver ta réponse et une femme qu'au dernier ? C'est ça ?

– Je pense, oui...

– Mais pourtant, tu le sais que les choses ne sont pas toujours aussi lisses. D'ailleurs, tu aurais pu trouver ta réponse bien avant.

– Je sais...

– Tu t'es sûrement mal interrogé sur tes propres intentions avant de partir, n'est-ce pas ?

– C'est possible...

– D'ailleurs, pourquoi cette question ? Et pourquoi pas n'importe quelle autre question ?

– Je ne sais pas... Je le sentais, au plus profond de moi, qu'il fallait que je trouve la réponse à cette question... C'était comme si quelque chose s'était passé dans ma tête... Comme si quelque chose m'avait transformé... J'ai eu comme une vision...

– Une vision ?

– C'est dur à expliquer...

– Tout n'est pas forcément explicable en notre monde.

– Peut-être...

– Sûrement. Et alors, cette vision ? Tu as eu le sentiment que tu devais trouver la réponse à ta question de ciel bleu et donc tu es parti ?

– Voilà, c'est à peu près ça...

– Juste pour trouver une réponse ?

– Oui... Enfin, je crois...

– Il n'y avait absolument rien d'autre qui t'animait ?

– Si, peut-être... Maintenant que vous le dites...

– Quoi ?

– En y réfléchissant, je suis curieux de nature...

– Et donc ?

– Et donc je voulais voyager pour rencontrer des gens, pour voir de nouvelles choses, pour vivre des aventures...

– Et c'est tout ?

– Non.

– Quoi d'autre ?

– Je ne me sentais pas bien avec ma famille...

– C'est-à-dire ?

– Je suis le benjamin.

– Ça n'explique rien.

– J'avais l'impression de ne pas être aimé... De ne pas avoir d'importance... J'avais l'impression d'être inutile et incompris... Je n'étais pas bien, là-bas. »

Doucement, silencieusement, des larmes coulaient le long des joues de Tommy. Il reniflait en tirant des grimaces bizarres.

« Une petite crise d'adolescence précoce, finalement, pronostiqua le prêtre.

– C'est possible...

– C'est certain. Un désir de voyager combiné à un désir de fuite, c'est le cocktail parfait. Si l'on reprend, tu es parti pour trois raisons principales dont les deux dernières découlent directement de la première : comprendre pourquoi le ciel est bleu, voyager pour fuir ta famille, entre autres, et trouver la fin adéquate de ton conte avec un mariage et de la fornication. C'est bien ça ?

– Non...

– Pourquoi non ?

– Je n'avais pas encore totalement conscience d'être un héros de conte, au début...

– Et donc ?

– Je ne cherchais pas de fin, ni de femme et encore moins de fornication...

– Et c'est tout ?

– Non.

– Quoi d'autre ?

– Consciemment ou pas, comprendre pourquoi le ciel est bleu n'était qu'un prétexte...

– Tu comprends ?

– Oui... Je voulais voyager avant tout, mais il me fallait un prétexte pour me donner du courage... Parce que, sans, je n'aurais jamais osé sauter le pas, je n'aurais jamais osé fuir ma famille et partir seul...

– C'est ça, ce n'est qu'un prétexte. Un beau prétexte. Un prétexte digne d'un conte, finalement. C'était ta raison, ton billet sans retour pour l'aventure. Quel est le plus important, alors ?

– Mon voyage.

– Voilà.

– Mais quel voyage !... Quel extraordinaire voyage ! Qu'est-ce que j'ai découvert, à part des tarés ? Qu'est-ce que j'ai vu, à part la montgolfière ? Un voyage d'environ trois cent soixante pouces de Prusse, c'est tout... Quel extraordinaire voyage !

– L'important, ce n'est pas la destination, mais le voyage en lui-même. Et même si tu n'as pas l'impression d'avoir effectué le meilleur des périples, ni d'avoir rencontré les plus belles personnes, c'est bien ce voyage qui t'a formé et qui t'a forgé. Je sais qu'au fond de toi, tu as conscience de ça. Tu le sais, que tout ça t'a transformé et que tu es maintenant une personne différente.

– C'est vrai... Et qu'est-ce que je fais, alors, maintenant ?

– Tu voyages. Puisque tu as réussi à t'émanciper de ton prétexte, tu n'as plus qu'à voyager.

– Mais je suis au dernier étage…

– Le monde se résume-t-il à la montgolfière ?

– Non, mais...

– De toute manière, si c'est une fin que tu attends, elle arrivera à point nommé et ce n'est certainement pas à toi de t'en soucier.

– Mais si la fin n'arrive pas ? Ou si elle arrive dans dix ans ? Et si elle ne me convient pas ? Qu'est-ce que je fais, moi ?

– Tu ne peux que la subir, de toute manière, comme tous les humains ne font que subir leur destinée.

– Et en attendant ?

– Ce n'est pas à moi de répondre à cette question...

– Vous avez raison... »

Il y eut un moment de silence, puis le prêtre reprit la parole :

« Au fait, je ne me suis pas présenté...

– Vous êtes Abdiel, oui, je sais.

– Ah bon ? Comment le sais-tu ?

– J'ai trouvé votre livre.

– Tu l'as lu ?

– Juste l'introduction. C'est que j'ai pas eu beaucoup de temps pour moi, ces derniers jours... Et surtout, je l'ai trouvé hier.

– Ceci explique cela. Comment as-tu trouvé l'introduction ?

– Ça avait l'air intéressant, de ce que je me souviens. Par contre, je ne comprends pas comment il a pu se retrouver à l'étage où je l'ai trouvé...

– C'est parce que je les jette. En plus, j'ai la chance d'être bien placé : tout ce que je jette d'ici tombe comme une cascade sur la montgolfière, rebondit d'étage en étage et arrive dans l'en-bas, avec un bon hasard.

– Pardon ?

– Tu as bien compris : je jette mes livres par-dessus bord.

– Mais pourquoi ?

– Parce qu'un livre est fait pour être lu. Quelle serait l'utilité de les garder près de moi ? Dans notre monde de chaos, j'espère pouvoir apporter ma petite étincelle de connaissance à travers ces livres. Alors je les reproduis et je les distribue gratuitement en espérant qu'ils ne tombent pas dans l'océan et, surtout, que des personnes les trouveront et n'oublieront pas.

– Oublier quoi ?

– Oublier ce qui fait de nous des humains. C'est le seul combat que je peux mener ici, seul, du haut des cieux.

– Mais vous en avez combien ?

– Aucun, puisque je les jette tous. Enfin, si... J'ai l'original, que je conserve précieusement et qui me permet de faire des copies.

– Vous recopiez tout à la main ?

– Oui. C'est ce que faisaient les moines, jadis. Finalement, je reste dans la tradition.

– Mais ça doit vous prendre un temps fou !...

– Oui. Mais je n'ai pas grand-chose à faire, ici, de toute manière. Faire une messe de temps en temps, méditer, et puis cultiver mes rosiers...

– C'est vrai que vous en avez beaucoup...

– Elles sont belles, n’est-ce pas ?

– Elles sont magnifiques.

– C'est ma plus grande fierté.

– C'est plaisant, si vous saviez, de se retrouver dans un décor comme celui-ci. C'est un peu comme le paradis : un endroit inaccessible, tout en haut, où tout n'est que quiétude...

– Oui, c'est vrai que l'église dégage une certaine ambiance.

– Et, surtout, ça contraste avec tout ce que j'ai pu voir dans les étages précédents. Vraiment, votre rencontre me fait plaisir.

– Peut-être veux-tu quelques graines afin d'en emporter avec toi... ?

– Je ne sais pas... Vous m'en donneriez ?

– Puisque je te propose. Tu verras, ça change la vie. Emporter quelques roses d'ici, ça signifie aussi emporter un peu de ce coin de paradis. Cultive tes rosiers, un peu tous les jours, fais les grandir et tu verras naître en toi une grande satisfaction. C'est peut-être de là que vient la sagesse, finalement. »

Alors, convaincu, Tommy se rapprocha du prêtre et tendit la main. Des petites particules multicolores coulèrent dedans avant que ses doigts ne se referment dessus. Ce n'est qu'en se retournant que le jeune garçon comprit que les battements d'ailes qu'il entendait depuis peu n'étaient pas ceux d'un oiseau. Une masse le heurta de plein fouet. Il fut traîné sur quelques mètres, lâchant d'une main son baluchon qui s'enfouit sous les rosiers, et de l'autre les graines qu'il venait d'acquérir. Celles-ci roulèrent dans la terre meuble jusqu'à son bord et tombèrent de la plate-forme les unes après les autres. Une douleur vive envahit son torse. Machinalement, il y porta la main et vit du sang. Une plaie béante lui meurtrissait tout le tronc.

« Je t'avais dit, qu'un jour, je volerai, petite créature, fît une voix robotique. »

Chapitre 26 : Comment le conte prit fin d’une manière absolument inattendue et inattendable

Tommy n'en croyait pas ses yeux. MiChell lui faisait face. Enfin, ce n'était pas vraiment MiChell tel qu'il l'avait connu. C'était un peu plus que MiChell. Celle-ci avait désormais – en plus de son nouvel œil – une paire d'ailes mécaniques accrochées à un corps énorme. Sur les ailes, des lames tranchantes étaient visibles – sûrement ce qui l'avait blessé.

« Encore toi, s'exclama-t-il.

– Oui, je suis de retour, et en améliorée. Tu as voulu me nuire, mais grâce à l'aide des Chinois, j'ai survécu et je suis désormais bien plus forte qu'avant.

– Les Chinois... ?

– Oui, ce sont eux qui, en cachette, m'aidaient à avoir ce nouveau corps. En retour, je leur ai donné la liberté qu'ils voulaient.

– Tu veux dire que... ?

– Oui, tes amis les esclavagistes ne sont plus de ce monde, je m'en suis assuré.

– Ce n'était pas spécialement mes amis...

– Tous les humains sont amis !

– Si seulement... »

Alors qu'ils parlaient, Tommy remarqua qu'Abdiel avait étrangement disparu. En baladant son regard, il trouva son baluchon, juste à côté de MiChell. Quelque chose était à tenter... Mais, malgré tout, il était effrayé. Il était effrayé déjà à cause du sang qui s'échappait de sa plaie, et puis, surtout, parce qu'il ne gardait pas un bon souvenir de leur dernière rencontre et qu'il ne voulait pas faire l'expérience de la mort une seconde fois. Cependant, un conte en bonne et due forme se termine généralement par un combat épique. Peut-être était-ce cela, tout simplement. Alors, par cette pensée, Tommy conservait un peu de sang-froid.

« Tu veux encore me tuer, je suppose, demanda-t-il pour gagner du temps.

– Absolument ! Rien n'a changé depuis notre précédente rencontre. Enfin, si... Il faut admettre que j'ai maintenant encore plus envie de te tuer, étrangement.

– Ah, vraiment ?

– Et après, c'est toute cette montgolfière que je détruirai ! Et après, c'est au monde entier que... »

Tommy profita de ce que MiChell s'extasiait de ses desseins pour se jeter sur son baluchon. Aussi vite qu'il le pouvait, ses mains dérapaient sur les roses, s'écorchaient contre leur tige, mais il parvint à y accéder et à en sortir le revolver. Aussitôt, il le leva, visa et fit feu… Mais rien ne se produisit. L’arme était vide. Tommy était là, à genoux par terre, en sang, désespéré. De l'autre côté, MiChell était immobile de surprise.

« Tu as encore essayé de me tuer ? La première fois n'avait pas suffi à te convaincre de mon invincibilité ? Tu crois vraiment faire le poids ? Tu croyais que, comme dans les histoires, la dernière balle serait la bonne ? Que dans un renversement de situation dramatique, tu arriverais à me vaincre ? Eh bien, ce n'est pas le cas et ce ne le sera jamais ! D'autant que j'ai une nouvelle arme avec moi : le canon à Chinois ! »

Tommy n'eut pas le temps de s'étonner. MiChell effectua un mouvement vertical, dévoilant un énorme canon dans son dos, puis une détonation se propagea dans les rosiers. Un Chinois, hargneux par nature, lui fut projeté dessus. Celui-ci s'agrippa à sa proie et commença à le mordre et à le frapper de ses tout petits membres. Le héros essaya de se débattre et de l'enlever, mais le Chinois était plus fermement accroché qu'une tique. Sans réfléchir, il saisit la première chose qu'il y avait dans son baluchon et frappa de toutes ses forces. Le Chinois gémit et s'écroula au sol.

« Encore ce livre, s'étonna MiChell. Tu comptes me tuer avec le même livre que la première fois ? Pitoyable... »

Dans un acte désespéré, tout comme la première fois, Tommy s'élança puis lança l'ouvrage. Celui-ci siffla dans l'air, vint frapper une aile de MiChell, rebondit de manière absolument non-contondante et retomba sur le sol tout piteusement.

« Qu'est-ce que tu croyais ? Que mon nouveau corps n'avait pas été conçu pour résister aux chocs ? Je suis une véritable machine de guerre, maintenant ! Allez, c'est mon tour... »

MiChell exhiba de nouveau son énorme canon et tira quatre fois. Quatre Chinois atterrirent aussitôt et se mirent à courir en direction de Tommy avec la ferme intention d'en finir. Ce dernier, épuisé, en sang, couvert de terre, n'avait plus la force de se battre. Il retomba à genoux, la tête baissée comme acceptant son misérable sort.

Mais un autre coup de feu se fit entendre. Intrigué, Tommy leva les yeux et vit un des Chinois, à terre, le crâne à moitié explosé. Une deuxième détonation balaya un deuxième Chinois. Alors, le héros releva la tête et remarqua Abdiel qui venait vers lui, un fusil à pompe dans les mains. Tout en abattant le troisième Chinois, le prêtre courait vers MiChell, la soutane au vent. Le dernier Chinois, qui avait compris que sa perte était certaine, essayait de fuir quand le quatrième coup l'emporta dans une fontaine de sang. Puis, ce fut au tour de MiChell qui encaissa une volée de tirs. Elle vacilla un moment mais ne sembla nullement blessée par les balles. Reprenant son équilibre, elle fonça sur le prêtre et les deux roulèrent dans les roses. Des pétales volaient dans tous les sens tandis que le combat s'acharnait dans un corps à corps sauvage. Mais MiChell, comme elle l'avait dit, était une véritable machine de guerre, insensible aux coups et aux balles, et surtout d'une force surhumaine. Rapidement, elle prit le dessus sur Abdiel et l'envoya suffoquer plus loin. Alors, elle se retourna vers Tommy et fonça dessus. Ce dernier, qui n'avait plus rien à lui opposer, accepta sa mort pour la seconde fois. Les yeux fermés, les poings serrés, il attendait le choc. Le bruit mou de la chair qui s'ouvre au contact d'une lame se fit entendre, suivi d'un cri... Mais ce n'était pas celui de Tommy. En ouvrant les yeux, il constata qu'une femme en tablier blanc s'était interposée entre lui et l'arme blanche de MiChell. Celle-ci retomba ensuite sur le sol, une plaie béante au niveau du ventre.

« Sopa, s'étonna Tommy. »

Oubliant MiChell quelques instants, il vint se pencher au-dessus d'elle dans l'espoir de pouvoir l'aider. Mais Tommy n'avait rien sur lui et la blessure semblait létale.

« Qu'est-ce que tu fais là, continua-t-il.

– Haha, rigola Sopa dans un soupir. Je suis héros de conte, maintenant...

– Mais non, tu n'es toujours qu'un personnage secondaire... Et encore ! Tu es plus un décor qu'un personnage, d'ailleurs, vu le peu d'apparitions que tu fais dans ce conte.

– Mais moi aussi, je l'ai fait, mon extraordinaire voyage...

– Peut-être, mais c'est sur moi que le narrateur s'est concentré.

– Et pourtant, je suis sûr que mon voyage a été beaucoup plus intéressant et plus riche que le tien... Si tu savais ce que j'ai vu, ce que j'ai vécu...

– Je n'ai pas l'impression que le mien ait été particulièrement fade...

– Haha !... Quelle scène finale !... Mort en sauvant un mioche qui m'a piqué ma place de héros...

– C'est vrai que c'est une noble fin – et, d'ailleurs, je te remercie de ton sacrifice –, mais, je tiens à le redire avant que tu n'expires : je n'ai pas choisi d'être héros de ce conte.

– Mais même... C'est moi qui voulais l'être et, entre nous, je pense être la plus apte à ce rôle... D'ailleurs, je plains les lecteurs qui n'auront jamais vent de mon extraordinaire voyage... J'ai même pas eu le temps de noter quoi que ce soit... »

Le raclement d'une gorge en barbandium trempé vint les couper.

« Ça va, je vous dérange pas, s'impatientait MiChell.

– Oui, c'est vrai que ça s'éternise, approuva Tommy. Tu ne voudrais pas mourir un peu, maintenant ?

– C'est que ça vient pas, s'excusa Sopa. Qu'est-ce que j'y peux, moi, si j'expire pas exactement à la seconde où vous le voulez ?...

– C'est embêtant...

– Enfin, si c'est que ça, je peux aider, se proposa MiChell. »

D'ailleurs, elle n'attendit aucune réponse pour venir décapiter en bonne et due forme la cuisinière valeureuse. Pour la troisième fois, elle se retourna vers Tommy avec la ferme intention de malmener son enveloppe charnelle.

« C'est bon ? Je vais enfin pouvoir y aller ? Non, parce que d'abord tu trouves un revolver, après un bouquin, après il y a un prêtre qui vient à ta rescousse, puis une cuisinière... ! Ce sera quoi, après ? Un bonhomme de neige ? Avoue que sur l'échelle de l'improbable, on se positionne bien.

– Eh bien, vas-y, alors... Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? C'est normal qu'en tant que personnage principal, la mort me frôle sans arrêt sans me toucher pleinement, n'est-ce pas ? D'ailleurs, je serais toi, je ferais gaffe, quand même, parce qu'on sait tous que les vilains perdent et que les gentils gagnent, dans un conte...

– Personnellement, je me trouve du côté des gentils... C'est qu'une question de point de vue, après, mais ne sois pas si confiant !...

– C'est bon, on y va ?

– Attends ! Attends ! Une dernière phrase ! Que serait une exécution sans une phrase finale ?

– Je t'en prie.

– Ça y est ? Tu as voulu faire le malin ? Mais c'est fini pour toi ! Fini !...

– C'est ça, ta dernière phrase ? Ça annihile le côté dramatique plus qu'autre chose, je trouve...

– Et alors ? Moi je la trouve très bien, ma dernière phrase... Dans le rôle du robot fou, elle correspond bien. Enfin... Trêve de sottises ! »

MiChell souleva ses énormes lames dans les airs et, alors que tout semblait perdu, un ultime coup de théâtre improbable intervint. La plate-forme se mit à trembler. Petit à petit, une rose gigantesque fit son apparition tout à côté de l'église.

« Qu'est-ce que c'est que ce truc, pesta MiChell. »

Ce furent là les dernières paroles qui purent être prononcées avant que la montgolfière n'explose. Mais cela, il nous faut maintenant l'expliquer.



*



Souvenez-vous, Ô lecteurs et lectrices assidu(e)s, quand Tommy, lâchement attaqué par MiChell, égara malgré lui ses précieuses graines de rosier et que ces dernières tombèrent de la plate-forme ecclésiastique. Ce qu'il vous manque pour tout comprendre se trouve là. En fait, ce qu'il vous manque, c'est le parcours de ces graines.

Celles-ci, comme on peut s'en douter, churent directement et sans encombre sur l'étage royal. Là-bas, même si certaines finirent leur course entre deux pavés, quelques-unes parvinrent à atteindre la veste de Javert. Ce dernier, à ce moment précis, luttait encore durement avec la vie, laquelle ne voulait pas le quitter.

« Arrête de me regarder crever de la sorte et vient m'aider, qu'il criait au garde.

– Et qu'est-ce que je peux faire, répondait le concerné. Je ne suis pas médecin et je ne pense pas pouvoir en trouver un en ces lieux...

– Mais je te parle pas de ça ! Je veux que tu m'aides à mourir !...

– A mourir ?

– Oui, précisément. Parce que je me doute que je suis fichu, mais c'est que ça fait un mal de chien, tout ça. Au rythme par lequel mon sang s'échappe de mon corps, j'y suis encore demain.

– C'est que... Moi, je veux bien être serviable, voire même gentil, mais là, je peux pas. Je suis trop vieux pour ça... Déjà, le sang me fait horreur, mais, en plus, d'un point de vue très matériel, je peux à peine soulever ma hallebarde sans me bloquer le dos... Comprenez qu’exécuter quelqu'un, je doute sincèrement de mes capacités. Au mieux, j'arriverais à me rater et à vous charcuter un peu plus...

– Mais poussez-moi au moins jusqu'au bord de l'étage, que je meurs une bonne fois pour toutes !

– Mon dos ! Je ne peux pas, j'en suis vraiment désolé.

– Faut tout faire soi-même, ici... »

C'est ainsi que Javert décida de se traîner jusqu'au ciel, doucement mais sûrement, laissant un peu de son sang sur son chemin tel un Petit Poucet morbide. Transportant des graines de rosier à son insu, il finit par atteindre l'endroit de son suicide et, sans hésitation aucune, glissa dans le vide – emportant, de ce fait, avec lui, les graines. Pour ce qui est de Javert, la suite n'importe peu, même si l'on peut deviner assez aisément son destin : un arrêt cardiaque salvateur ou la tête éclatée sur un gros rocher – ou encore noyé dans l'océan, au choix. Par contre, pour ce qui est des graines qui l'ont suivi, elles, elles n'ont pas pu continuer leur chute vertigineuse. En effet, poussées par le vent, elles entrèrent de nouveau dans la montgolfière par un trou qui n'avait pas encore était réparé. Or, il se trouve que ce trou était le résultat d'une chute précédente, celle d'Igor, et qu'il menait directement à un bac de terre encore fraîchement inondé de super engrais. Inutile de préciser que c'est là, dans cet endroit bien précis, que les graines vinrent se loger.

Par l'action du super engrais, le rosier en question poussa quasiment instantanément. Bien évidemment, il prit des proportions hors norme étant donné le dosage extrême de super engrais auquel il était soumis. Le rosier développa des jolies fleurs bleues, presque noires, tellement grandes, tellement fortes qu'elles percèrent l'étage du haut. On aurait bien sûr pu croire que leur croissance s'arrêterait là, mais elles vinrent aussitôt effleurer un étrange boîtier noir tout rayé de jaune. Leurs épines frottèrent et ouvrirent la batterie, laquelle leur transmit une telle quantité d'énergie que leur développement continua, perçant les étages les uns après les autres. Passant chez les sœurs Hus, les roses noires bousculèrent l'atelier de feu le Docteur Knut et renversèrent sa solution à base de nitroglycérine, laquelle nourrit leurs pétales et gonfla leur sève. Là encore, en arrivant chez Océane, on aurait pu croire à la fin de leur croissance, mais, dès lors, tous les réservoirs d'eau de la montgolfière se déversèrent le long des tiges, jusqu'aux racines qu'ils nourrirent et auxquelles ils donnèrent une nouvelle impulsion. C'est ainsi que les roses montèrent encore, jusqu'au Sénat, jusqu'aux rois, jusqu'à l'église. Et comment ces fleurs mortelles explosèrent ? Leurs racines... Leurs racines, toujours en quête d'énergies à puiser, s'enfoncèrent jusqu'aux cuisines, puis jusqu'au foyer de la montgolfière. Alors, là, tout s'enflamma, tout remonta comme une mèche le long des tiges, et surtout, tout s'embrasa au niveau des fleurs toutes prêtes à éclater. C'est ainsi qu'en l'espace d'un instant, toute une micro-société explosa.

Postlude : … et ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants





Des cris vagues résonnaient. Ils tourbillonnaient et se répercutaient dans la tête de Tommy avec violence. Sous ses paupières, tout n'était qu'un noir ardent. Il cligna des yeux. La lumière vive d'un feu lui perça les rétines. Levant son bras comme un bouclier, il se décida à voir complètement. L'énorme toile enflammée de la montgolfière l'encerclait. Il avait mal au crâne et une sensation désagréable l'envahissait. Il ne se sentait pas bien, voulait vomir et, surtout, avait l'impression de sortir d'un long coma. Il agita sa langue pâteuse dans sa bouche pour vérifier qu'elle était encore là. Puis, tout d'un coup, il reprit conscience. La montgolfière, MiChell, l'explosion... Que s'était-il passé ? Il s'était écrasé sur la terre ferme. Aussitôt, il vérifia l'état de son corps : des douleurs, partout, des bleus et des griffures. Peut-être quelques cassures, mais, au moins, il était sain et sauf. Il se releva tant bien que mal et constata, de sa vision trouble, l'énorme gâchis. Toute la montgolfière était à terre, dispersée en amas de décombres distincts entre les pins. Ils avaient dû tomber dans une forêt.

Les cris continuaient de plus belle, plus intensément, enrobés du craquement des flammes. Tommy se mit à marcher à la recherche de survivants, à la recherche d'une explication, à la recherche d'une fin... Il escalada un monticule de pierres blanches et progressa sur les restes de la toile, traînant des pieds. Alors, soudainement, il reconnut la voix qui criait. C'était celle de Juliette ! Malgré sa fatigue, il suivit la direction de la voix en courant. Il passa un parterre de roses quasiment intactes et continua dans la forêt. A mesure que les arbres se resserraient, les cris devenaient distincts et nets. Alors, juste avant une petite clairière, Tommy s'arrêta. Un kobold violait Juliette. Il la tirait par les cheveux et, dans un mouvement de va-et-vient glauque, achevait de rompre sa virginité. Il semblait au bord de l'extase. En fait, il y était. Dans un cri de jouissance guttural, il sortit de Juliette et lui trancha la gorge avec un cimeterre. Du sang jaillit sur le sol. Sans demander son reste, le kobold s'enfuit dans la forêt, n'ayant même pas remarqué la présence d'une autre personne. Tommy était choqué. Il ne pouvait détourner le regard du corps de sa bien-aimée. Il ne pouvait rien faire. Il était immobile, face à l'horreur, et ne ressentait rien. Un tremblement nerveux lui passa de la tête aux pieds tandis qu'un voile se posa devant ses yeux. Plus rien n'importait. Il avait vécu le pire. Plus rien n'importait...

Encore amorphe à cause de la chute, il n'arrivait même pas à pleurer. Il ne pouvait que continuer à errer entre les décombres, entre des morceaux de vies annihilées. Il regagna rapidement les flammes qui dévoraient la carcasse de l'engin. Là, il entendit un souffle étouffé. En baissant le regard, il aperçut son père coincé sous un morceau de tôle.

« Papa !

– Tommy... »

Ce dernier cracha du sang et toussa dans la poussière.

« Attends, je vais te sortir de là ! »

Tommy se jeta sur la tôle et la poussa de toutes ses dernières forces.

« C'est pas la peine, souffla le père. C'est fini pour moi... Me dégager d'ici ne fera qu'empirer la situation. »

Mais Tommy ne l'écoutait pas. Il ne voulait pas l'écouter. Il poussa, encore et encore, mais la tôle ne bougeait pas. C'était bien trop lourd pour lui.

« Alors, tu as trouvé pourquoi le ciel est bleu, demanda Yannick dans un sourire des derniers instants. »

Tommy se baissa à son niveau.

« On s'en fiche, du ciel !

– C'est ce que je te disais avant que tu ne partes...

– Mais là, c'est différent.

– Personne ne t'a dit que la couleur du ciel est le résultat de la diffusion de la lumière du soleil par l'atmosphère ?

– Tu le savais ?

– Oui... Je me suis aussi posé la question, quand j'étais jeune...

– Mais pourquoi tu ne me l'as pas dit ? Je ne serais pas parti, j'aurais passé plus de temps avec vous avant que...

– Tu voulais voyager, non ? Et puis, de toute manière, on avait pas fondamentalement besoin de toi, dans la nacelle. T'étais fait pour partir à l'aventure, n'est-ce pas ? »

Tommy arrivait à pleurer, désormais. Il pleurait toutes les larmes de son corps.

« Mais je m'en fiche, de l'aventure !... Regarde tout ce que ça a amené !... J'aurais tellement voulu... »

Il ne put terminer sa phrase tant les larmes obstruaient sa gorge, tant la douleur était profonde. Il resta devant son père, la bouche ouverte, sans rien dire, à expirer de l'air, à baver. Il ne pouvait pas. Et puis, de toute manière, il était trop tard : les yeux de Yannick s'étaient clos pour toujours.

« Papa, bredouilla Tommy entre deux reniflements.

– Non, moi, c'est Error. »

Il se retourna et, en effet, le susnommé se tenait là, en lévitation au-dessus d'une table brisée. D'abord, de la surprise l'envahit, suivie d'une vague de colère intense. Finalement, la tristesse prit le dessus.

« C'était ça, ton final magnifique, finit-il par articuler.

– En effet. Ne l'était-il pas ?

– En quoi ? Je viens de voir une fillette – ma promise, soit dit en passant – se faire violer, puis tuer et mon père mourir.

– Si tu t'attardes à ce genre de faits, c'est sûr que ça plombe l'ambiance. Il n'empêche que c'est un final magnifique. Peut-être est-ce trop dur à voir quand on est impliqué dedans... Enfin, un tel sens du détail, c'est beau, non ? »

Une colère de désespoir naquit tout de même dans le cœur de Tommy.

« C'est ça, la fin du conte ? ''Et ils périrent tous dans un accident de montgolfière et n'eurent pas d'enfants puisque la princesse s'est faite, certes, inséminée, mais surtout égorgée'' !...

– Un conte ne finit pas nécessairement par ''et ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants''...

– Mais alors, pourquoi m'avoir fait espérer ?

– Si tu te rappelles bien, à aucun moment je ne t'ai fait espérer quelque chose. Je me suis juste contenter d'évoquer ma vision des choses.

– Ta vision des choses ? Et c'est quoi, ta vision des choses ? C'est quoi le message que vous allez apporter aux enfants ? C'est quoi, la morale ? Ne sortez pas de chez vous ? Ne partez pas à l'aventure, vous risqueriez de perdre tous vos proches ? Ne voyagez surtout pas ?

– Mes avis que ce conte ne sera pas lu par des enfants... Et quand bien même serait-ce le cas, la morale peut se justifier. N'essayez pas de transgresser les règles et de sortir de votre état.

– J'ai fait ça, moi ? Mais qui est l'auteur débile de ce conte ? Super morale !

– Une morale ne peut pas plaire à tout le monde.

– C'est pas ça, l'esprit d'un conte !

– Et qu'est-ce que tu y connais, toi, aux contes ? On te l'a déjà dit plusieurs fois, mais tu n'écoutes pas ! Tu restes bloqué sur les contes merveilleux !

– Forcément que je reste bloqué sur les contes merveilleux, ils sont bien plus enviables !

– Mais de quoi te plains-tu ? Tout ce qui arrive est de ta faute. Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même.

– Pardon ? J'aimerais bien savoir pourquoi et comment !

– Si tu y réfléchis un peu, tu t'apercevras que sans ton extraordinaire voyage, tous ces malheurs ne se seraient pas produits.

– Peut-être... Et après ? Je ne l'ai pas voulu !...

– Ah, ça non, tu ne l'as pas voulu ! Tu es trop propre sur toi pour vouloir de telles choses !... C'est bien pire encore : tu n'as voulu faire que ce qui te semblait bon et, au final, tu es responsable d'un désastre... L'enfer est pavé de bonnes intentions, comme on dit.

– Je ne pense pas être responsable de quoi que ce soit ! C'est du délire !

– Bien sûr, tu es bien trop orgueilleux et arrogant pour te rendre compte de ces simplicités ! Tout ce qui arrive est de ta faute !

– C'est pas vrai ! Je veux pas !

– Tu voulais savoir pourquoi le ciel est bleu ? Demande-toi pourquoi la boue est marron, dorénavant ! »

Et, sur ces bonnes paroles, Error disparut. Tommy se laissa tomber contre de la tôle, à côté de son père, et remua la poussière du bout de ses doigts. Son regard était laiteux. Alors, Igor apparut à l'endroit où, quelques instants auparavant, l'assistant du narrateur se tenait.

« Tommy, s'écria-t-il. Qu'est-ce que je suis content de te voir !... »

Le héros ne leva même pas les yeux vers lui. A l'intérieur de sa tête, ses neurones bourdonnaient.

« Je suis moi-même surpris de ma survie à l'explosion... Même en étant composé de neige, je ne suis pas immunisé contre tout, et surtout pas contre tout ce qui implique du feu... Enfin, bon, je suis là, c'est le principal.

– Igor ?

– Oui ?

– Tais-toi. »

Et Tommy, dans son cerveau, ressassait encore et encore le viol de Juliette. Tout tournait autour de lui. Tout s'était écroulé. Pas loin, un air de guitare montait au ciel. C'était C9 qui jouait, à côté d'un feu de fortune, une musique de mélancolie. On pouvait entendre, en face, la ronde effrénée de Flip et Flop qui, l'un après l'autre, faisait résonner leur voix :

« C'est la grosse bite à Dudule...

– J'la prends, j'la suce, elle m'encule !... »

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